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Tensions, mutations et crispations de la société d'ordres
Trois ordres, privilèges, essor de la bourgeoisie, économie atlantique, révoltes, crispations nobiliaires avant 1789 (programme d'histoire de 2nde)
À propos de cette page
Les repères à connaître
16 repères. Chacun porte ce qu'il permet de dater ou d'expliquer : c'est ce qui fait la différence entre réciter et argumenter.
- 1610Charles Loyseau publie le Traité des ordres et simples dignitésTexte de référence qui définit les trois ordres et justifie l'inégalité : on le cite encore au XVIIIe siècle.
- 1669Édit autorisant les nobles à pratiquer le commerce maritime sans dérogerMontre que la monarchie ouvre à la noblesse le grand commerce : les élites se rapprochent.
- Mars 1685Code noir promulgué par Louis XIVEncadre l'esclavage aux Antilles et fait des esclaves des biens meubles : base juridique de l'économie sucrière.
- 1695Création de la capitationPremier impôt direct censé toucher tous les sujets, nobles compris ; le clergé s'en rachète en 1710.
- 1709-1710Grand hiver et faminePlusieurs centaines de milliers de morts : la dernière grande famine du royaume.
- 1738Généralisation de la corvée royaleLes paysans doivent des journées de travail gratuit pour construire les routes : un prélèvement très impopulaire.
- 1749-1751Vingtième de Machault, puis dispense accordée au clergéPremier grand échec d'une réforme fiscale face à un ordre privilégié.
- 1757Fondation de la Compagnie des mines d'AnzinExemple de grande entreprise où nobles et roturiers investissent ensemble.
- 10 février 1763Traité de ParisLa France perd le Canada mais garde ses îles à sucre, cœur de sa prospérité atlantique.
- 1771-1774Réforme Maupeou contre les parlements, puis rappel des parlements par Louis XVILa monarchie renonce à briser la principale opposition des privilégiés.
- Avril-mai 1775Guerre des FarinesPlus vaste série d'émeutes du pain du siècle, après la libération du commerce des grains par Turgot (1774).
- Mars-mai 1776Édits de Turgot, remontrances du Parlement de Paris, renvoi de Turgot (12 mai)Sommet de la crispation : les privilégiés défendent les « distinctions nécessaires ».
- 7 avril 1780Inauguration du Grand-Théâtre de BordeauxSymbole de la richesse d'un grand port colonial.
- 22 mai 1781Règlement de SégurExige quatre degrés de noblesse pour devenir officier : c'est la réaction nobiliaire.
- 27 avril 1784Première du Mariage de Figaro de BeaumarchaisLe public applaudit une satire du privilège de naissance.
- 1787-1788Échec de l'Assemblée des notables (1787), journée des Tuiles (7 juin 1788), convocation des États généraux (8 août 1788)La crise financière devient politique : fin du chapitre, la suite relève du programme de 1re.
Une société d'ordres : naissance, fonction et privilèges
Au XVIIIe siècle, le royaume de France reste une société d'ordres : chacun appartient, par la naissance ou par l'entrée en religion, à un corps doté d'une dignité et de droits propres. Le juriste Charles Loyseau en a fixé la formule dans son Traité des ordres et simples dignités (1610) : le clergé sert Dieu, la noblesse défend le royaume par les armes, le tiers état le « nourrit ». Cette hiérarchie passe pour voulue par Dieu : l'inégalité y est un principe, non un accident.
Les privilèges des deux premiers ordres sont fiscaux : clergé et noblesse ne paient pas la taille, principal impôt direct, et le clergé ne verse au roi qu'un « don gratuit » voté par son assemblée. Ils sont aussi honorifiques (préséance, port de l'épée, banc à l'église, droit de chasse) et judiciaires : un noble relève de juridictions particulières et, condamné à mort, est décapité et non pendu.
Chaque ordre est lui-même inégal. Le clergé (environ 0,5 % de la population) sépare le haut clergé, évêques et abbés presque tous nobles, des curés de campagne souvent réduits à la « portion congrue ». La noblesse (1 à 1,5 %) oppose la noblesse d'épée, d'origine militaire, à la noblesse de robe issue des offices de justice, et les courtisans de Versailles aux hobereaux de province. Le tiers état, plus de 97 % des Français, réunit le négociant millionnaire et le journalier sans terre.
Un royaume rural : paysans, seigneurs et prélèvements
Vers 1789, la France compte environ 28 millions d'habitants, contre 22 millions environ vers 1700 : c'est le royaume le plus peuplé d'Europe occidentale. Plus de quatre Français sur cinq vivent à la campagne et la terre fournit l'essentiel de la richesse. La paysannerie est très diverse : gros fermiers du Bassin parisien, laboureurs possédant leur attelage, métayers de l'Ouest et du Centre, journaliers qui n'ont que leurs bras.
| Bénéficiaire | Prélèvements sur le paysan |
|---|---|
| Le roi | taille, capitation (1695), vingtièmes (1749), gabelle sur le sel, corvée royale pour les routes (généralisée en 1738) |
| L'Église | dîme, part de la récolte dont le taux varie selon les régions, le plus souvent inférieur à un dixième |
| Le seigneur | cens, champart, banalités (moulin, four, pressoir), lods et ventes, corvées seigneuriales |
La seigneurie reste le cadre de la vie rurale. Le seigneur, noble, ecclésiastique ou roturier ayant acheté une terre, exploite ou loue son domaine propre, perçoit des droits sur les terres de ses tenanciers et rend souvent la justice. Selon les régions, les droits seigneuriaux pèsent plus ou moins que l'impôt royal, mais ils ont une charge symbolique forte : ils rappellent à chaque récolte la dépendance du paysan.
Le siècle voit pourtant reculer les grandes crises. Après le grand hiver de 1709 et la famine de 1709-1710, qui fait plusieurs centaines de milliers de morts, le royaume ne connaît plus de famine de cette ampleur : recul de la peste (dernière grande épidémie à Marseille en 1720), meilleure circulation des grains, routes nouvelles. Mais les disettes demeurent, et le prix du pain reste la hantise des pauvres jusqu'à la très mauvaise récolte de 1788.
Mutations économiques : l'essor de l'économie atlantique
Le XVIIIe siècle est un temps de croissance commerciale : entre les années 1710 et 1789, la valeur du commerce extérieur de la France est multipliée environ par quatre, et le commerce colonial progresse plus vite encore. Le traité de Paris (1763) fait perdre le Canada, mais la France garde ses « îles à sucre » : Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe. Dans les années 1780, Saint-Domingue est le premier producteur mondial de sucre.
Cette richesse repose sur la traite atlantique et l'esclavage, encadré depuis 1685 par le Code noir, qui fait des esclaves des biens meubles. Les navires négriers partent des ports français chargés de textiles, d'armes et d'alcool, achètent des captifs sur les côtes d'Afrique et les déportent aux Antilles. Du XVIIe au XIXe siècle, plus d'un million d'Africains ont été déportés par des navires français ; Nantes arme à elle seule plus de 40 % de ces expéditions. À la fin des années 1780, Saint-Domingue compte près de 500 000 esclaves.
Les ports en profitent. Bordeaux, premier port colonial, passe d'environ 45 000 habitants vers 1700 à plus de 100 000 à la fin du siècle ; il réexporte sucre et café et vend ses vins. Nantes, La Rochelle, Le Havre suivent ; Marseille domine le commerce du Levant. L'arrière-pays fournit farines et toiles, les raffineries de sucre se multiplient.
L'industrie reste surtout rurale et dispersée, mais de grandes entreprises apparaissent : la Compagnie des mines d'Anzin (1757), la manufacture de toiles peintes d'Oberkampf à Jouy-en-Josas (1760), la fonderie royale du Creusot (1782).
La bourgeoisie : richesse, sociabilité et quête de reconnaissance
Sous l'Ancien Régime, le « bourgeois » est d'abord l'habitant d'une ville qui jouit du droit de bourgeoisie. Au XVIIIe siècle, le mot désigne surtout un groupe du tiers état défini par la fortune et le mode de vie, non par le droit : négociants et armateurs des ports, banquiers, financiers (les fermiers généraux lèvent pour le roi les impôts indirects), manufacturiers, rentiers, avocats, notaires, médecins, titulaires d'offices.
Ce groupe s'enrichit par le commerce et par la hausse des prix agricoles. Il place son argent dans la terre, source de rente et de prestige : selon les estimations des historiens, il en posséderait un quart à un tiers à la fin du siècle. Il achète des seigneuries et en perçoit les droits. Il se fait bâtir des hôtels particuliers ; à Bordeaux, le Grand-Théâtre de Victor Louis, inauguré en 1780, affiche cette prospérité. Il fréquente les académies de province, les loges maçonniques, les cafés et les salons, où il côtoie des nobles.
La frontière entre élites est donc poreuse : des nobles investissent dans les mines, les forges et le grand commerce maritime, permis sans dérogeance depuis un édit de 1669 ; beaucoup de bourgeois vivent « noblement ». Mais le droit maintient la barrière : le roturier riche paie la taille, n'accède ni aux grades élevés de l'armée ni aux évêchés, et subit le mépris des « gens de qualité ». Ce décalage entre la richesse et la dignité nourrit sa frustration.
Tensions : émotions populaires, révoltes et pauvreté
Le XVIIIe siècle ne connaît plus les grandes révoltes antifiscales du XVIIe siècle (Croquants en 1636-1637, Nu-pieds de Normandie en 1639, Bonnets rouges de Bretagne en 1675). L'encadrement monarchique s'est renforcé et la famine recule. Les tensions prennent d'autres formes.
Les émotions populaires sont des soulèvements brefs et locaux, où les femmes jouent souvent le premier rôle : on arrête une charrette de blé, on impose un « juste prix » au marché. La plus vaste est la guerre des Farines (avril-mai 1775). Turgot a libéré le commerce des grains le 13 septembre 1774 ; après une mauvaise récolte, le prix du pain s'envole et des centaines d'émeutes éclatent dans le Bassin parisien, jusqu'à Versailles et Paris. L'armée rétablit l'ordre et des émeutiers sont pendus pour l'exemple.
La résistance vise aussi le fisc : la contrebande du sel et du tabac défie la Ferme générale, comme celle de Louis Mandrin, exécuté à Valence en 1755. Dans les villages, les communautés multiplient les procès contre leurs seigneurs à propos des droits ou des biens communaux.
En ville, la misère est massive. Paris compte environ 600 000 habitants à la fin du siècle : aux hôtels du faubourg Saint-Germain s'opposent les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marcel, où s'entassent artisans, compagnons, domestiques et migrants saisonniers. Les compagnons s'organisent contre les maîtres des corporations ; la mendicité est réprimée, avec la création des dépôts de mendicité en 1767. En mai 1750, la rumeur d'enlèvements d'enfants par la police provoque plusieurs jours d'émeutes dans la capitale.
Crispations : l'échec des réformes et la réaction nobiliaire (1749-1788)
Les guerres (guerre de Sept Ans, 1756-1763 ; guerre d'indépendance américaine, 1778-1783) creusent la dette. Pour la combler, la monarchie tente d'imposer les privilégiés ; chaque tentative bute sur leur résistance.
| Date | Réforme | Issue |
|---|---|---|
| 1749 | Machault crée le vingtième, impôt sur tous les revenus | le clergé obtient d'en être dispensé en 1751 |
| 1771 | Maupeou remplace les parlements rebelles | Louis XVI les rappelle en 1774 |
| 1776 | Turgot supprime la corvée royale, remplacée par un impôt sur tous les propriétaires, et les jurandes | remontrances du Parlement de Paris ; Turgot renvoyé le 12 mai ; édits retirés |
| 1787 | Calonne propose une « subvention territoriale » sur toutes les terres | refus de l'Assemblée des notables ; Calonne renvoyé en avril |
Cette résistance s'accompagne d'une réaction nobiliaire. Le règlement de Ségur (22 mai 1781) exige quatre degrés de noblesse pour devenir officier : il ferme cette voie aux roturiers et aux anoblis récents. À la veille de la Révolution, tous les évêques sont nobles. Dans les campagnes, la réaction seigneuriale est tout aussi réelle : des seigneurs font refaire leurs terriers par des « feudistes » pour faire revivre des droits tombés en désuétude, et des édits pris à partir de 1767 autorisent, dans plusieurs provinces, la clôture des champs ou le partage des communaux, au détriment des plus pauvres.
En 1788, la crise devient politique : la réforme judiciaire de Lamoignon (mai) provoque la journée des Tuiles à Grenoble (7 juin), et le 8 août Brienne convoque les États généraux pour le 1er mai 1789. La suite relève du programme de 1re.
Débats d'historiens et pièges à éviter
Au début du XXe siècle, Jean Jaurès puis Georges Lefebvre ont imposé une lecture sociale : une bourgeoisie enrichie par le commerce se serait heurtée à une aristocratie accrochée à ses droits féodaux. Dans les années 1960-1970, cette lecture est contestée : Alfred Cobban (The Social Interpretation of the French Revolution, 1964), puis François Furet et Guy Chaussinand-Nogaret (La Noblesse au XVIIIe siècle, 1976) montrent que nobles et riches roturiers forment souvent une même élite par la fortune, les placements et la culture. Au même moment, Roland Mousnier défend l'idée que la société d'Ancien Régime se pense en ordres et non en classes. Aujourd'hui, on retient l'imbrication des deux : l'argent rapproche les élites, le droit continue de les séparer, et cette contradiction explique la crispation de la fin du siècle.
• Ordre n'est pas classe : l'ordre est défini par le droit et la dignité, la classe par la place dans l'économie.
• Tous les nobles ne sont pas riches, tous les membres du tiers état ne sont pas pauvres.
• Les privilégiés paient certains impôts : les nobles acquittent la capitation et les vingtièmes ; le clergé verse le don gratuit ; dans les pays de taille « réelle » (Languedoc, Provence), un noble paie la taille sur une terre roturière.
• « Commerce triangulaire » : l'expression simplifie ; beaucoup de navires font l'aller-retour direct vers les Antilles, « en droiture ».
• Frontières du chapitre : les idées des philosophes relèvent du chapitre sur les Lumières ; la Révolution, du programme de 1re. Ici, tu t'arrêtes en 1788.
- La France du XVIIIe siècle reste une société d'ordres (clergé, noblesse, tiers état) fondée sur la naissance et le privilège, théorisée par Loyseau (1610).
- Le royaume est rural (plus de 4 habitants sur 5) ; le paysan paie l'impôt royal, la dîme et les droits seigneuriaux.
- Mutations : population de 22 à 28 millions, commerce extérieur multiplié environ par quatre, essor des ports atlantiques fondé sur la traite et l'esclavage (Code noir, 1685).
- Une bourgeoisie enrichie achète terres, seigneuries et offices anoblissants, mais le droit la tient à distance.
- Tensions : émotions populaires, guerre des Farines (1775), contrebande, misère urbaine.
- Crispations : vingtième refusé par le clergé (1751), chute de Turgot (1776), règlement de Ségur (1781), refus des notables (1787), convocation des États généraux (8 août 1788).
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