Déformer suppose une forme antérieure : le sujet présuppose une pensée déjà constituée que les mots viendraient abîmer. Toute la difficulté est de savoir si une telle pensée sans langage existe.
Les mots trahissent-ils une pensée qui leur préexiste, ou n’y a-t-il de pensée déterminée que dans les mots ?
Le plan en trois parties
Il semble que les mots trahissent ce que nous pensons
- Le mot commun, stable et impersonnel, recouvre les états de conscience fugitifs.Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience
- Les mots mal définis engendrent des disputes sur des riens et obscurcissent l’esprit.Locke, Essai sur l’entendement humain
- La langue porte des évidences toutes faites qui pensent à notre place.Barthes, Leçon
Mais il n’y a pas de pensée informe avant les mots
- C’est dans les mots que nous pensons : la pensée sans eux reste une brume.Hegel, Encyclopédie, Philosophie de l’esprit
- La langue découpe une masse confuse en unités distinctes : sans elle, rien n’est pensable clairement.Saussure, Cours de linguistique générale
- La faculté de parler n’est pas ajoutée à l’homme, elle est ce qui le rend capable de penser.Benveniste, Problèmes de linguistique générale
Ce n’est pas le langage qui déforme, mais un certain usage de la langue
- Une langue occupée par un pouvoir impose des schémas qui abîment le jugement de ceux qui la parlent.Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich
- La parole parlante retrouve l’écart entre ce qui est dit et ce qui se cherche : elle corrige la langue par elle-même.Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception
- Chaque langue est une activité, jamais un moule figé : elle se reforme dans l’acte de parler.Humboldt, Introduction à l’œuvre sur le kavi
Si une langue peut abîmer la pensée de ceux qui la parlent, à quelles conditions peut-on la soigner sans la censurer ?