La question porte sur un choix dramaturgique radical, qui rompt avec des siècles de théâtre des caractères. Il faut en décrire les effets avant d’en formuler la raison, et rapporter ce choix au parcours, puisqu’une dispute sans caractères change de nature.
Que gagne une dispute à opposer des voix plutôt que des personnages ?
Le plan en trois parties
Un refus explicite du personnage traditionnel
- De simples initiales remplacent les noms, et aucun portrait ne vient les fixer.les deux personnages désignés par des sigles, d’un bout à l’autre du texte
- Ni passé précis, ni milieu, ni métier détaillé : rien ne permet de constituer un caractère.la mise en balance des deux existences, mouvement 5
- Les rares indications scéniques ne décrivent ni visage, ni costume, ni âge : rien ne vient arrêter l’image des deux hommes.la quasi-absence de didascalies, d’un bout à l’autre du texte
Une condition pour atteindre l’impersonnel
- Ce que Sarraute veut montrer est commun à tous : un nom particulariserait à tort.le mouvement 7, où le personnage cherche à rendre sensible ce qui précède les mots
- Le spectateur peut se loger dans ces voix sans se distancier.l’expression qui donne son titre à la pièce, reprise au mouvement 3
- Les rôles peuvent même s’échanger le temps d’une reconstitution, chacun prêtant sa voix à l’autre, ce qu’aucun caractère ne permettrait.les scènes anciennes rejouées par les deux hommes, mouvement 4
Un effet décisif sur la dispute elle-même
- Sans caractères, aucune explication psychologique n’est disponible : le conflit reste irréductible.le mouvement 3, où le lexique de l’établissement des faits entre dans la conversation privée
- Les rôles se distribuent dans l’échange au lieu de le précéder.les deux lectures d’un même geste, mouvement 5 : amitié attentive ou protection condescendante
- La menace de l’exclusion prend un tour général : c’est la norme contre l’anonyme.l’accusation de susceptibilité portée au mouvement 7
Le théâtre du XXe siècle n’a-t-il pas cessé de montrer des individus pour montrer ce qui, en nous, n’appartient à personne ?