L’enjeu désigne ce que les personnages risquent de perdre ou de gagner, condition habituelle de l’intérêt dramatique. Sarraute paraît écrire une dispute sans enjeu, ce qui oblige à se demander ce qui, alors, tient le spectateur.
Une dispute dont l’objet est nul peut-elle produire l’intensité dramatique que l’on attend du théâtre ?
Le plan en trois parties
Une dispute qui semble ne rien mettre en jeu
- L’objet du litige est déclaré nul par l’un des deux hommes avant même d’être formulé.la première dérobade de H.2, mouvement 1 : il minimise et prétend qu’il n’y a rien
- Le titre même range l’affaire parmi les brouilles sans cause.la locution du titre, mouvement 3, dans la bouche de celui qui conteste le grief
- H.1 démontre en reprenant l’énoncé mot à mot qu’il n’y a là ni gain ni perte possibles : le litige paraît sans matière.le mouvement 2, où la lettre de la phrase est opposée au ton
Mais l’enjeu réel est immense : la place que l’on occupe dans le regard d’autrui
- Ce qui est en cause, c’est la reconnaissance, et elle ne se négocie pas.le même comportement décrit comme affection par l’un et comme condescendance par l’autre, mouvement 5
- L’amitié de toute une vie est mise en balance.la relecture de l’amitié ancienne, mouvements 5 et 7
- L’appartenance à la communauté des gens normaux est finalement l’enjeu ultime.l’accusation qui n’ose pas se dire, mouvement 5
L’absence d’enjeu mesurable est la condition de l’expérience
- En supprimant tout objet, Sarraute oblige le spectateur à regarder le mouvement lui-même.les scènes anciennes rejouées par les deux hommes, mouvement 4
- L’intensité vient du rythme et des suspensions, non de ce qui pourrait être perdu.les indications de jeu, brèves et rares, laissées au metteur en scène
- La fin, qui relance sans conclure, confirme qu’il n’y avait rien à gagner.la réduction à l’alternative, mouvement 9 : l’affrontement des deux monosyllabes
Le théâtre contemporain n’a-t-il pas découvert que l’on tient un public avec presque rien, pourvu que ce presque rien nous concerne ?