Le sujet est une question de dramaturgie générale, que la pièce de Sarraute vient éprouver de façon limite. Il faut distinguer révéler, qui suppose une vérité cachée, et produire, car la dispute pourrait bien fabriquer les personnages plutôt que les dévoiler.
La dispute dévoile-t-elle ce que les personnages sont, ou les constitue-t-elle sous nos yeux ?
Le plan en trois parties
La dispute est bien un révélateur
- Elle fait apparaître les hiérarchies tues d’une amitié ancienne.les mouvements 5 et 7, où les souvenirs partagés changent entièrement de sens
- Elle met au jour les valeurs auxquelles chacun tient sans les avoir jamais formulées.le mouvement 5, où les occupations et les satisfactions de l’un sont opposées à celles de l’autre
- Elle fait enfin remonter un soupçon que ni l’un ni l’autre n’avait osé formuler : celui d’un classement secret entre leurs deux existences.le soupçon d’un classement entre les deux vies, mouvement 5, jamais formulé
Mais chez Sarraute elle ne révèle aucun caractère
- Les personnages sont privés de tout ce qui ferait d’eux des individus : ils ne peuvent donc rien révéler d’eux-mêmes.les deux personnages désignés par des sigles, d’un bout à l’autre du texte
- Ce qui remonte n’est pas une psychologie mais un mouvement impersonnel, que n’importe qui pourrait éprouver.le mouvement 7, où le personnage cherche à rendre sensible ce qui précède les mots
- L’enquête sur les motifs échoue : rien de stable ne se laisse mettre au jour.le passage au registre judiciaire, mouvement 3 : H.1 pose ses conditions de preuve
La dispute fabrique les positions qu’elle semble révéler
- C’est l’accusation qui fait l’accusé : l’un devient le condescendant, l’autre le susceptible, au fil de l’échange.le mouvement 5, où la sollicitude de l’un est relue comme une supériorité
- Le regard des témoins achève de distribuer les rôles en désignant le normal et l’anormal.le mouvement 6, où les témoins jugent le litige sans objet
- La fin, qui relance le conflit, montre que ces positions ne sont jamais acquises.le partage final entre le oui et le non, mouvement 9
Ne devient-on pas, dans un conflit, le personnage que l’autre a besoin que l’on soit ?