Le sujet repose sur une définition implicite du théâtre par l’intrigue, héritée de la dramaturgie classique. Il faut la reconnaître, en mesurer la pertinence sur la pièce, puis la mettre à l’épreuve d’une autre définition, fondée sur le conflit et la présence.
Une pièce sans intrigue peut-elle encore prétendre au statut d'œuvre dramatique, ou déplace-t-elle la notion même de théâtre ?
Le plan en trois parties
La pièce prive le spectateur de tout ce qui fait une intrigue
- Aucun événement extérieur : une visite, une conversation, une porte ; le monde n’entre pas.le début du mouvement 1, où la conversation commence déjà engagée, sans décor ni circonstances
- Aucune progression balisée : le texte est un flux continu, sans actes ni scènes.la quasi-absence de didascalies, d’un bout à l’autre du texte
- Aucun personnage au sens traditionnel : pas de nom, pas d’histoire, pas de destin à suivre.l’attribution des répliques à de simples initiales, tout au long de la pièce
Mais l’intrigue est remplacée par une progression d’un autre ordre
- Il existe bien un nœud, un aveu et un dénouement : la structure dramatique est conservée, mais miniaturisée.l’aveu du mouvement 2, où l’énoncé lui-même est donné pour anodin
- L’entrée des témoins produit un véritable retournement de situation et relance l’action.le mouvement 6, où la querelle privée réclame un arbitrage extérieur
- Le suspense porte non sur ce qui va arriver, mais sur ce que l’on va enfin réussir à dire.les esquives de H.2 au mouvement 1, avant que le grief ne soit formulé
Le théâtre y gagne son essence : deux présences et une parole
- En retirant l’intrigue, Sarraute isole le conflit à l’état pur, qui est le principe du théâtre depuis la tragédie grecque.la ramification des reproches, mouvement 5 : la phrase initiale en appelle une série d’autres
- Le jeu devient l’enjeu : rejouer un ton est l’action même, et cette action n’est possible que sur une scène.la tentative de reproduire le ton, mouvement 4, et la contestation de sa justesse
- Le spectateur est mis en position de juge, ce qui l’intègre à la dramaturgie au lieu de le laisser en spectateur.le mouvement 6, où les répliques se policent dès qu’un tiers écoute
L’histoire de la scène contemporaine ne montre-t-elle pas que le théâtre gagne en intensité ce qu’il perd en péripéties ?