Traduire, c’est faire passer un contenu d’un système de signes à un autre : Zilia traduit les quipos en français, les objets inconnus en images, les usages français en catégories péruviennes. Le sujet demande si cette opération est le geste central de l'œuvre.
La traduction est-elle, dans le roman de Graffigny, un simple obstacle à surmonter ou la forme même de la pensée de Zilia ?
Le plan en trois parties
Traduire les choses faute de mots pour les nommer
- Le vaisseau, inconnu au Pérou, est rendu par une image empruntée au monde familier : une maison qui flotte sans reposer sur rien.« cette maison comme suspendue », Lettre III
- Les gestes des Français sont traduits en termes de culte, puisque le culte est le seul système d’interprétation dont Zilia dispose.« peut-être prennent-ils les fem[mes] », Lettre V
- Le miroir montre la traduction en échec : Zilia lit son reflet comme une personne, et l’erreur révèle la logique même de sa démarche.« habillée comme une Vierge du Soleil », Lettre X
Traduire d’un système de signes à un autre
- Le passage des quipos à l’alphabet est une traduction technique, qui oblige Zilia à concevoir un signe détaché de la main qui le forme.« des petites figures que l’on appelle Lettres », Lettre XVI
- La lettre XVIII décrit l’effet de cette traduction sur le monde lui-même : les objets changent de forme parce qu’ils changent de langue.« Les objets ont pris une autre forme », Lettre XVIII
- Les livres constituent l’aboutissement du processus : Zilia y traduit l’expérience de peuples qu’elle n’a jamais vus.« ce que les hommes ont fait », Lettre XX
Traduire les valeurs, et faire apparaître leur arbitraire
- En traduisant la propriété dans son propre système, Zilia la rend absurde : la terre, donnée à tous, est devenue inaccessible sans or.« Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre », Lettre XX
- La politesse, traduite en langue de sentiment, se révèle intraduisible : elle est faite de paroles qui ne renvoient à rien.« une infinité de paroles sans sig[nification] », Lettre XXIX
- Traduire les égards rendus aux femmes fait apparaître leur contradiction : ce qui se dit respect se comprend, une fois transposé, comme mépris.« de plus déshonorante pour leur esprit », Lettre XXXIII
Si toute pensée critique suppose une traduction, le lecteur français de 1752 n’est-il pas invité à traduire à son tour ses propres usages ?