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Lettres d’une Péruvienne, Graffigny

Françoise de Graffigny, 1747 — parcours « « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » »

À propos de cette page
Ce devoir surveillé sur « Lettres d’une Péruvienne, Graffigny » en première permet de faire le point sur ses connaissances en français, comme lors d'un véritable contrôle. Elle suit le programme officiel de première et propose plusieurs exercices notés sur 20, avec un corrigé détaillé. Au programme : Françoise de Graffigny : une vie difficile, un succès européen, Deux éditions, un seul texte au programme : 1747 et 1752, La structure : deux écritures, trois mouvements, Les personnages : ce que chacun sert à démontrer. Travaille seul, chronomètre-toi, puis compare tes réponses au corrigé pour identifier les points à revoir. Parfait pour mesurer ses progrès et réviser efficacement. Évaluation gratuite conçue par un professeur particulier à Marseille pour aider les élèves de première en français.
Devoir surveillé · Épreuve du bac · Durée 240 min · Noté sur 20
240:00

Sans document · Vous traiterez ce sujet sous la forme d’une dissertation. Vous vous appuierez sur votre lecture des Lettres d’une Péruvienne de Françoise de Graffigny (édition augmentée de 1752, avec l’Introduction historique et les Lettres XXVIII, XXIX, XXX et XXXIV) et sur le parcours associé « un nouvel univers s’est offert à mes yeux ». Durée : 4 heures.

Devoir surveillé · Français
Lettres d’une Péruvienne, Graffigny
Classe de 1ʳᵉ
Durée : 4 h
Barème : / 20 points
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Sujet

/ 20 pts

Peut-on dire que les Lettres d’une Péruvienne racontent moins la découverte d’un pays que la naissance d’une pensée ?

Corrigé rédigé — une dissertation complète (2146 mots), à n'ouvrir qu'après avoir composé

Introduction

Lorsqu’en 1747 Françoise de Graffigny fait écrire une Péruvienne enlevée par les Espagnols, elle reprend un dispositif que Montesquieu avait rendu célèbre : confier à un étranger le soin de décrire la France. Mais son roman, augmenté en 1752 d’une Introduction historique et de quatre lettres nouvelles, ne s’arrête pas au tableau des mœurs : il raconte la formation d’un esprit.

« Découvrir un pays », c’est en parcourir les usages, les objets et les institutions, et les rapporter à un lecteur qui les ignore ; une telle découverte suppose un observateur déjà constitué, qui possède les moyens de voir et de nommer. « La naissance d’une pensée » désigne au contraire un processus : l’acquisition d’une langue, l’accès à des livres, la formation d’un jugement et, finalement, d’une morale. Zilia passe du statut de captive privée de mots à celui de moraliste qui formule des maximes sur une nation entière.

Or le roman semble bien consacré à la France : on y trouve le vaisseau, le miroir, le théâtre, les meubles dorés, les auberges, les salons, la conversation, les fortunes. Mais toutes ces descriptions sont rapportées par une voix qui, dans les premières lettres, avoue ne rien comprendre à ce qu’elle voit, et la lettre XVIII fait dépendre explicitement l’apparition du monde de l’intelligence de la langue : « À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. » Le pays n’apparaît donc pas d’abord : il apparaît à mesure.

Faut-il lire les Lettres d’une Péruvienne comme l’inventaire critique d’une société, ou comme le récit de la formation de celle qui en est l’observatrice ?

On montrera d’abord que l'œuvre présente tous les caractères d’une découverte de la France, puis que cette découverte est inséparable de la naissance d’un esprit qui apprend à voir, avant d’établir que la pensée ainsi formée ne s’arrête pas au savoir mais débouche sur une morale et sur un choix de vie.

I. Un roman de la découverte d’un pays

Les Lettres d’une Péruvienne se présentent d’abord comme un tableau de la France vue par des yeux neufs, et le dispositif est explicitement revendiqué. L’Avertissement de l’édition de 1752 prévient le lecteur de sa propre partialité : « toujours prévenus en notre faveur », nous n’accordons de mérite aux autres nations qu’à proportion de leur ressemblance avec nous. Le roman est donc conçu comme un instrument d’optique destiné à nous rendre étranges nos usages les plus ordinaires. Zilia inventorie les objets français comme un voyageur décrirait des curiosités : le vaisseau devient « cette maison comme suspendue » (Lettre III), formule admirable où l’absence de mot produit une image plus juste qu’un nom technique. Le miroir de la Lettre X lui fait croire à la présence d’une « jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil », vers laquelle elle court « les bras ouverts ». Chaque objet est ainsi décrit dans sa matérialité brute, avant toute fonction ; et le lecteur, qui sait ce que Zilia ignore, mesure la distance qui sépare l’usage de la chose.

L’inventaire ne s’arrête pas aux objets : il devient une enquête sur les mœurs. La religion française est examinée avec le sérieux d’un ethnographe : « Cette Nation ne seroit-elle point idolâtre ? » demande la Lettre V, puisque Zilia n’y a « encore vu faire aucune adoration au Soleil ». Le théâtre, à la Lettre XVI, fournit une remarque redoutable sur ce qu’une société choisit de célébrer : « on ne célèbre que les insensés ». Les auberges de la Lettre XXVI révèlent une économie qui étend le paiement à ce qui ne devrait rien coûter : « non-seulement on fait payer la nourriture aux voyageurs, mais encore le repos ». Les meubles de la Lettre XX enseignent, eux, que la société française préfère l’apparence à la substance, puisqu’ils « n’en ont que la superficie » et que « leur véritable substance est de bois ». De la religion au mobilier, un même principe se dégage : les Français vivent parmi des signes dont ils ont oublié le sens.

Les lettres ajoutées en 1752 achèvent de donner à l'œuvre l’allure d’un traité des mœurs françaises. La Lettre XXIX analyse le mécanisme du luxe avec une netteté d’économiste : « le superflu domine si souverainement en France » que « qui n’a qu’une fortune honnête est pauvre ». La même lettre condense en une image le partage des conditions : « l’indigence et le superflu ne sont séparés que par un appartement ». La politesse y est définie comme un langage devenu vide, « une infinité de paroles sans signification », qui « tient lieu de sentiment » au lieu de l’exprimer. Enfin la Lettre XXXII formule une maxime de moraliste : « La censure est le goût dominant des François, comme l’inconséquence est le caractère de la nation. » On pourrait donc soutenir que l'œuvre est bien la description d’un pays, et que l’histoire de Zilia n’en est que le prétexte romanesque.

Mais ces descriptions ne valent que par celle qui les porte. Aucune d’elles n’aurait pu être écrite par la Zilia des premières lettres, qui voit sans comprendre et qui n’a pas les mots de ce qu’elle regarde. Le tableau de la France suppose donc un observateur qui n’existe pas encore au début du livre, et dont le roman raconte précisément la formation.

II. Une découverte qui est d’abord la naissance d’un esprit

Le roman ne commence pas par une découverte mais par une privation. La première lettre est un cri qui n’atteint personne : « les cris de ta tendre Zilia, tels qu’une vapeur du matin, s’exhalent et sont dissipés ». La profanation du Temple du Soleil, « les pavés du Temple ensanglantés, l’image du Soleil foulée aux pieds », détruit l’ordre religieux et politique qui donnait sens à son existence, et l’Introduction historique ajoutée en 1752 rappelle la réalité de ce crime : « Un Peuple entier, soumis et demandant grâce, fut passé au fil de l’épée. » Le point de départ de l'œuvre est donc un anéantissement, et la place occupée par Zilia dans le monde nouveau se définit négativement : « au lieu des honneurs du Trône que je devois partager avec toi », la voici « esclave sous les loix de la tyrannie ». Une pensée ne peut naître là que parce que tout, d’abord, a été enlevé : c’est de cette dépossession que Zilia tire l’absence de préjugés qui fera plus tard sa lucidité.

L’événement décisif du livre n’est pas une rencontre, c’est une leçon d’écriture. La Lettre XVI décrit avec précision la technique découverte : on écrit « en traçant avec une plume, des petites figures que l’on appelle Lettres », sur une matière blanche et mince. Pour celle qui ne connaissait que les quipos, nœuds qu’il faut avoir noués soi-même, la découverte est immense : un signe peut se détacher de la main qui le forme et parler à distance, à d’autres, indéfiniment. La Lettre XVIII en tire la conséquence, et c’est la phrase même du parcours : « À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. Les objets ont pris une autre forme. » La formulation est capitale : ce ne sont pas les objets qui ont changé, c’est la langue qui permet de les penser. Le nouvel univers n’est donc pas la France ; c’est le monde tel qu’il devient lorsqu’on dispose enfin des mots pour le découper.

Ce pouvoir s’accroît avec les livres, dont la Lettre XX mesure la portée : « Quelques-uns de ces Livres apprennent ce que les hommes ont fait, et d’autres ce qu’ils ont pensé. » Zilia accède ainsi à une expérience qui n’est pas la sienne et acquiert la profondeur historique qui manquait à son étonnement. Le style de ses lettres change en conséquence : la description cède la place à la généralisation, et l’observation devient maxime. Quand elle écrit que « l’inconséquence est le caractère de la nation », elle ne décrit plus une scène, elle formule une loi. On mesure ici ce que la première partie laissait de côté : le tableau de la France est l’effet d’une éducation, et le lecteur n’assiste pas seulement à la découverte d’un pays, mais à celle d’un esprit qui apprend simultanément à lire, à comparer et à juger.

Encore ce jugement n’est-il pas resté théorique. Une pensée qui se contenterait de décrire justement ne serait qu’une intelligence ; or la dernière partie du roman montre Zilia opposant des refus, puis proposant une manière de vivre. La pensée née dans les lettres devient une morale.

III. Une pensée qui se fait morale et choix de vie

Le jugement de Zilia s’appuie, à partir de la Lettre XXXII, sur une norme explicite : « Heureuse la nation qui n’a que la nature pour guide, la vérité pour principe et la vertu pour mobile. » Cette phrase, qui clôt la lettre dans l’édition de 1752, n’est pas un rêve de sauvagerie : elle fournit l’étalon auquel toute la France est mesurée, et permet de comprendre après coup la cohérence des observations précédentes. Si le luxe est condamné, c’est parce qu’il substitue le superflu au nécessaire ; si la politesse est condamnée, c’est parce qu’elle substitue le mot au sentiment ; si les égards rendus aux femmes le sont aussi, c’est parce qu’ils substituent une déférence de façade à la reconnaissance d’un esprit — Zilia n’en voit aucune « de plus déshonorante pour leur esprit » (Lettre XXXIII). La pensée de Zilia est devenue systématique, et c’est à ce titre qu’elle est une pensée.

Cette pensée s’éprouve surtout dans une série de refus. Devant le religieux qui la presse de renoncer à Aza, Zilia mesure sa dépendance — « Dépourvue de tout, dépendante de tout, je ne possède que ma tendresse » (Lettre XXII) — et refuse pourtant une vertu qui exigerait d’elle l’ingratitude. Devant Déterville, elle refuse de confondre gratitude et amour : « j’ai de l’amour pour Aza, parce qu’il en a pour moi », et « il n’y a là-dedans nul rapport avec vous » (Lettre XXIII). Devant les convenances, enfin, elle oppose une règle intérieure : « la véritable décence est dans mon cœur » (Lettre XL). Ces refus ne sont pas des caprices d’héroïne sentimentale : chacun applique un principe et soutient une distinction. La trahison d’Aza, apprise à la Lettre XXXVIII — « c’est la bonne foi violée, c’est l’amour méprisé qui déchire mon ame » —, n’interrompt pas ce mouvement ; elle en supprime le dernier appui extérieur.

La dernière lettre transforme alors le refus en proposition. Zilia y nomme un bien dont personne, autour d’elle, ne semblait soupçonner l’existence : « Le plaisir d’être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d’aveugles humains. » Le mot « oublié » est décisif : ce n’est pas une découverte exotique, c’est un bien que la société française a perdu de vue à force de courir après le superflu. Et le paragraphe ajouté en 1752 renverse définitivement les rôles : « Venez, Déterville, venez apprendre de moi à économiser les ressources de notre âme, et les bienfaits de la nature. » Celle qui ne savait ni lire ni parler devient un maître. Ce renversement donne enfin son sens au plaidoyer de la Lettre XXXIV, également ajoutée : si les femmes « naissent ici bien plus communément que chez nous » avec les dispositions nécessaires, alors la vie de Zilia n’est pas une exception romanesque, mais la preuve de ce que l’éducation refuse à la moitié de la nation.

Le roman se referme donc non sur un pays connu, mais sur une manière de vivre proposée à un Français par une Péruvienne, c’est-à-dire sur le résultat d’une pensée.

Conclusion

Les Lettres d’une Péruvienne ont bien l’ampleur d’une description de la France : objets, spectacles, langage, fortunes, condition des femmes, tout y est inventorié, et les lettres ajoutées en 1752 renforcent encore ce versant critique.

Mais cette description n’est possible que parce qu’une pensée se forme en même temps qu’elle : le nouvel univers annoncé par la Lettre XVIII n’est pas la France, c’est le monde tel qu’il devient lorsque Zilia dispose enfin de la langue, des livres et d’une norme pour le juger. Le pays n’est découvert que dans la mesure où naît celle qui le regarde, et l'œuvre s’achève sur une morale, non sur un tableau.

En confiant cette naissance à une femme deux fois exclue, comme étrangère et comme femme, Graffigny ne suggère-t-elle pas que la pensée la plus libre est celle qui n’a hérité d’aucune place ?

Ce qui est évaluéPoints
Compréhension du sujet : analyse des termes « découverte d’un pays » et « naissance d’une pensée », problématique construite4 pts
Construction de la dissertation : trois moments qui se répondent, transitions rédigées, paragraphes argumentés4 pts
Connaissance de l'œuvre : citations exactes, situées dans la bonne lettre, réparties sur l’ensemble du recueil5 pts
Prise en compte du parcours « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » et des ajouts de l’édition de 17523 pts
Expression : langue correcte, vocabulaire d’analyse littéraire, clarté de la formulation4 pts

Ce que le correcteur valorise — Une copie moyenne juxtapose des remarques sur la France et des remarques sur Zilia ; cette copie-ci montre que les secondes commandent les premières, en s’appuyant sur la causalité explicite de la Lettre XVIII. La différence tient aussi à la précision des références : chaque citation est rapportée à sa lettre, et les passages propres à l’édition de 1752 sont identifiés comme tels.

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