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Lettres d’une Péruvienne, Graffigny

Françoise de Graffigny, 1747 — parcours « « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » »

À propos de cette page
Ce lexique sur « Lettres d’une Péruvienne, Graffigny » en première donne les définitions précises dont on a besoin au bac : chaque terme avec ses synonymes, ses antonymes et les distinctions à ne pas manquer. Au programme : Françoise de Graffigny : une vie difficile, un succès européen, Deux éditions, un seul texte au programme : 1747 et 1752, La structure : deux écritures, trois mouvements, Les personnages : ce que chacun sert à démontrer. Le sens de chaque mot est repris selon l'époque et selon le point de vue, parce qu'une définition bien posée ouvre une partie de devoir. Les repères d'analyse sont expliqués avec l'usage qu'on en fait dans une copie. Lexique gratuit rédigé par un professeur particulier à Marseille pour les élèves de première.

Roman épistolaire

Roman entièrement constitué de lettres, sans narrateur extérieur : l’intrigue n’est connue que par ce que les épistoliers en écrivent, au moment où ils l’écrivent.

Synonymes

  • roman par lettres — Formule neutre, sans connotation de genre codifié ; utile quand on veut éviter de trancher sur la fiction éditoriale.
  • correspondance fictive — Insiste sur la fausseté assumée du document, donc sur le travail du paratexte.

Antonymes

  • roman à narrateur omniscient — Une instance extérieure sait et juge ; chez Graffigny, personne ne sait plus que Zilia.
  • roman-mémoires — Le narrateur écrit après coup et connaît la fin ; la lettre, elle, ignore la suite.

À ne pas confondre

  • le roman-journal — Le journal n’a pas de destinataire ; la lettre en a un, et c’est ce destinataire qui produit l’émotion (ici Aza, muet).
  • le recueil de lettres authentiques — Sévigné écrit réellement à sa fille ; Zilia est une fiction dont l’Avertissement organise la vraisemblance.

Selon l'époque et le point de vue — Le genre explose en France entre 1721 et 1782, des Lettres persanes aux Liaisons dangereuses, en passant par Pamela (1740) et La Nouvelle Héloïse (1761). Graffigny écrit exactement au milieu de cette courbe, et hérite des deux usages du genre : l’usage philosophique (Montesquieu) et l’usage sensible (Richardson).

Ce que le mot permet d'écrire — À employer pour nommer l’effet d’immédiateté : la lettre ne raconte pas un événement, elle le subit en direct. La faute à éviter : dire « roman épistolaire polyphonique » alors qu’une seule voix parle ici — le seul autre texte est le billet de Déterville, lettre XXVII.

Monodie épistolaire (roman à voix unique)

Forme du roman par lettres où un seul épistolier écrit, sans que les réponses nous soient données.

Synonymes

  • roman épistolaire monophonique — Terme technique employé par la critique ; plus précis, moins élégant dans une copie.
  • lettre sans réponse — Formule descriptive, commode pour souligner le silence d’Aza.

Antonymes

  • roman épistolaire polyphonique — Plusieurs voix qui se contredisent, comme chez Laclos ; l’ironie y naît du croisement.

À ne pas confondre

  • le monologue — Le monologue est sans destinataire ; Zilia écrit toujours à quelqu’un, et c’est cette adresse qui organise sa syntaxe.
  • la lettre ouverte — Celle-ci vise un public à travers un destinataire nominal ; Zilia, elle, croit vraiment être lue par Aza.

Selon l'époque et le point de vue — Forme dominante du roman sentimental féminin au XVIIIe siècle, d’après les Lettres portugaises (1669), modèle de la femme abandonnée qui écrit dans le vide. Graffigny en reprend le dispositif pathétique, mais y greffe la fonction critique du regard étranger, ce qui n’avait jamais été fait.

Ce que le mot permet d'écrire — Sert à expliquer pourquoi le lecteur ne peut jamais prendre de recul : il n’a pas d’autre information que celle de Zilia. L’erreur classique est de reprocher au roman sa « subjectivité » : c’en est le principe, pas le défaut.

Regard éloigné

Dispositif par lequel une société est décrite du point de vue de quelqu’un qui n’en partage ni les codes ni les évidences, de sorte que ses usages apparaissent comme des faits arbitraires.

Synonymes

  • regard étranger — Plus concret ; convient quand on insiste sur le personnage plutôt que sur le procédé.
  • point de vue décentré — Vocabulaire narratologique ; utile pour articuler le procédé à la focalisation.

Antonymes

  • regard indigène — Celui qui connaît le code et ne le voit plus : c’est le lecteur français que Graffigny veut déranger.

À ne pas confondre

  • l’exotisme — L’exotisme regarde l’ailleurs depuis ici ; le regard éloigné regarde ici depuis l’ailleurs. C’est l’inverse exact.
  • la naïveté du personnage — Zilia raisonne rigoureusement ; c’est son information qui manque, pas son intelligence.

Selon l'époque et le point de vue — Le procédé est lancé par Montesquieu en 1721 — et Graffigny le revendique en citant « Comment peut-on être Persan » dans son Avertissement. Il traverse le siècle jusqu’au Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot (1772). L’expression elle-même a été popularisée au XXe siècle par Claude Lévi-Strauss.

Ce que le mot permet d'écrire — Nommez-le dès l’introduction d’un commentaire portant sur une scène de découverte. Faute à éviter : le confondre avec la satire, dont il n’est que l’instrument — un regard éloigné peut aussi bien produire de l’admiration que de la critique.

Défamiliarisation

Procédé d’écriture consistant à décrire un objet connu par ses seules apparences, sans le nommer, pour obliger le lecteur à le redécouvrir.

Synonymes

  • vision étrangée — Calque du terme des formalistes russes ; à réserver aux copies qui assument un vocabulaire technique.
  • périphrase descriptive — Désigne le moyen stylistique précis, quand on analyse une phrase plutôt qu’un dispositif.

Antonymes

  • nomination directe — Appeler le carrosse un carrosse : l’objet redevient invisible.

À ne pas confondre

  • l’énigme ou la devinette — La devinette veut être devinée ; ici le lecteur a compris tout de suite, et c’est l’écart entre son savoir et celui de Zilia qui produit l’effet.
  • la métaphore — La métaphore compare ; la défamiliarisation, elle, prend l’apparence pour la chose.

Selon l'époque et le point de vue — Les Lettres persanes en avaient fait un instrument philosophique. Graffigny le systématise sur les objets de la vie matérielle — miroir, carrosse, lunette d’approche, papier, meubles dorés — et en tire un comique qui n’existait pas chez Montesquieu.

Ce que le mot permet d'écrire — L’effet à nommer dans une copie : « la description prive l’objet de son nom, donc de son évidence ». Le piège est de croire que l’effet est seulement comique : dans les lettres XX et XXIX, il est purement critique.

Relativisme culturel

Position selon laquelle les mœurs, les croyances et les institutions d’un peuple ne valent pas absolument, mais se comprennent par rapport à son histoire et à ses conditions de vie.

Synonymes

  • relativité des usages — Formule prudente, plus proche du vocabulaire du XVIIIe siècle que le mot « relativisme », qui est postérieur.

Antonymes

  • ethnocentrisme — Juger les autres à l’aune de soi ; l’Avertissement le dénonce nommément : « nous n’accordons du mérite aux autres nations qu’autant que leurs mœurs imitent les nôtres ».
  • universalisme — Attention : Graffigny n’y renonce pas ; elle relativise les usages, pas la vertu.

À ne pas confondre

  • l’indifférence morale — Zilia juge, et durement : le relativisme lui sert à démonter le préjugé, pas à suspendre tout jugement.
  • le mythe du bon sauvage — Le Pérou de Graffigny n’est pas un état de nature : c’est une civilisation avec des lois, des prêtres, des poètes et des quipos.

Selon l'époque et le point de vue — Né des récits de voyage du XVIe siècle, théorisé par Montaigne dans « Des cannibales » et « Des coches » — que l’Introduction historique cite explicitement —, il devient au XVIIIe siècle l’instrument favori de la critique des institutions.

Ce que le mot permet d'écrire — Employez-le pour analyser le retournement du mot « barbare » : ce sont les conquérants qui le sont. Faute à éviter : présenter le relativisme comme une conclusion du roman, alors que c’en est la méthode.

Littérature d’idées

Ensemble des œuvres qui mettent une forme littéraire au service d’une argumentation sur l’homme, la société ou les institutions.

Synonymes

  • écriture argumentative — Insiste sur la visée démonstrative ; plus scolaire, moins juste pour une œuvre narrative.
  • fiction philosophique — Le terme convient particulièrement bien ici, puisque la démonstration passe par une histoire.

Antonymes

  • littérature d’agrément — Écrite pour plaire seulement ; c’est précisément le reproche que Zilia adresse à la conversation française.

À ne pas confondre

  • l’essai — L’essai argumente en son nom propre ; ici l’argument est délégué à un personnage, ce qui le rend à la fois plus libre et plus contestable.
  • le pamphlet — Le pamphlet attaque une personne ou un fait précis ; Graffigny vise des usages généraux.

Selon l'époque et le point de vue — L’objet d’étude du programme court du XVIe au XVIIIe siècle : de Montaigne et Rabelais aux Lumières. Les Lettres d’une Péruvienne s’y inscrivent au titre de la fiction philosophique, aux côtés des Lettres persanes, de Candide et des Entretiens sur la pluralité des mondes.

Ce que le mot permet d'écrire — Utile pour justifier le classement de l'œuvre en introduction. Le piège : croire que « littérature d’idées » exclut l’émotion — chez Graffigny, c’est la douleur de Zilia qui rend sa critique irréfutable.

Satire

Écriture qui attaque les mœurs, les travers ou les institutions en les tournant en ridicule, par la charge, le rapprochement inattendu ou la mise à nu du mécanisme.

Synonymes

  • critique des mœurs — Plus large et plus neutre ; convient quand le ton n’est pas comique, comme dans la lettre XXXIV.
  • peinture satirique — Souligne la dimension de tableau — utile pour les lettres XXIX et XXXII, construites comme des portraits collectifs.

Antonymes

  • éloge — Genre inverse ; Graffigny en use aussi, pour le Pérou de l’Introduction historique.
  • apologie — Défense raisonnée d’une cause ; c’est ce que fait la lettre XXXIV pour les femmes.

À ne pas confondre

  • la médisance — Distinction capitale ici : Zilia dénonce la médisance française (lettre XXXII) tout en pratiquant la satire. L’une vise les personnes absentes, l’autre les usages.
  • l’invective — L’invective insulte ; la satire démonte.

Selon l'époque et le point de vue — Héritée de Juvénal et d’Horace, la satire des mœurs passe au XVIIe siècle par La Bruyère, dont les Caractères sont la matrice des portraits de la lettre XXIX. Le XVIIIe siècle la déplace du salon vers l’institution.

Ce que le mot permet d'écrire — Nommez la cible avant le procédé : « la satire porte ici sur la politesse, et elle procède par réduction du sentiment au cérémonial ». Le piège : parler de « satire » pour toute critique, y compris quand le ton est grave.

Ironie

Figure par laquelle le sens visé diffère du sens littéral, le lecteur étant invité à rétablir lui-même l’écart.

Synonymes

  • antiphrase — Cas particulier : dire le contraire de ce qu’on pense ; rare chez Zilia, qui est sincère.
  • ironie de situation — Beaucoup plus fréquente ici : Zilia dit vrai sans le savoir, et c’est le lecteur qui rit.

Antonymes

  • littéralité — Coïncidence du dit et du pensé — l’état ordinaire du discours de Zilia.

À ne pas confondre

  • l’humour — L’humour ménage sa cible, l’ironie la vise.
  • la naïveté — Distinction essentielle dans cette œuvre : l’ironie est celle de l’auteure, la naïveté celle du personnage. Confondre les deux, c’est prêter à Zilia une malice qu’elle n’a pas.

Selon l'époque et le point de vue — Le XVIIIe siècle en fait l’arme principale de la critique des institutions, parce qu’elle permet de dire sans signer : Montesquieu, Voltaire et Diderot l’utilisent pour contourner la censure. Graffigny en use d’une manière particulière : elle la fait porter par une innocente.

Ce que le mot permet d'écrire — Formule utile : « l’ironie ne se lit pas dans la phrase de Zilia, elle se lit dans l’écart entre sa phrase et notre savoir ». Faute grave : écrire « Zilia ironise » à propos d’un passage où elle est sincèrement perplexe.

Exotisme

Représentation littéraire d’un ailleurs lointain, valorisé pour son étrangeté, ses couleurs et ses mœurs différentes.

Synonymes

  • couleur locale — Désigne les détails de décor et de vocabulaire plutôt que l’attitude d’ensemble.
  • péruvianisme — Nom donné à la mode inca lancée par le succès du roman ; utile en partie sur la réception.

Antonymes

  • réalisme domestique — Peinture du familier ; c’est ce que devient le roman une fois Zilia installée à Paris.

À ne pas confondre

  • l’ethnographie — Graffigny s’appuie sur Garcilaso de la Vega, qu’elle cite en note : il y a chez elle une prétention documentaire que l’exotisme pur n’a pas.
  • l’utopie — L’utopie est un lieu qui n’existe pas ; le Pérou de Graffigny a existé, et il a été détruit.

Selon l'époque et le point de vue — Le goût des Incas est vif dans les années 1730-1750 : Alzire de Voltaire (1736), à laquelle l’Avertissement fait allusion, et les récits de La Condamine sur le Pérou. Le roman de Graffigny lance à son tour une mode durable.

Ce que le mot permet d'écrire — Employez-le pour analyser les notes de bas de page, qui authentifient le décor. Le piège : réduire l’Introduction historique à de l’exotisme, alors qu’elle est un réquisitoire contre la conquête.

Utopie

Représentation d’une société idéale servant de modèle critique par contraste avec la société réelle.

Synonymes

  • cité idéale — Formule plus large, qui s’applique au Pérou de l’Introduction historique.
  • contre-modèle — Insiste sur la fonction argumentative plutôt que sur le rêve.

Antonymes

  • dystopie — Société repoussoir ; la France du roman en tient parfois lieu.

À ne pas confondre

  • la nostalgie — L’utopie propose un modèle ; la nostalgie pleure une perte. Zilia fait les deux, et il faut savoir dire lequel domine dans un passage donné.
  • la retraite finale — La maison de campagne des dernières lettres est une utopie individuelle, réduite à une personne : ce n’est plus un modèle politique.

Selon l'époque et le point de vue — Le mot vient de Thomas More (1516). Au XVIIIe siècle, l’utopie devient volontiers un ailleurs réel idéalisé — la Chine, les Incas, Tahiti — ce qui lui donne une force polémique supérieure.

Ce que le mot permet d'écrire — Sert à formuler un contraste de plan : « le Pérou fonctionne comme mesure, la France comme objet mesuré ». Faute à éviter : dire que le Pérou est « parfait » — la lettre II rappelle que les femmes y sont aussi condamnées à l’ignorance.

Sensibilité

Aptitude à éprouver des émotions vives et à en être ébranlé, tenue au XVIIIe siècle pour le signe d’une âme bien faite et le fondement de la morale.

Synonymes

  • sentiment — Plus général ; « sensibilité » implique la capacité d’être affecté par autrui.
  • attendrissement — Désigne l’effet produit, souvent physique — les larmes, si présentes dans le roman.

Antonymes

  • insensibilité — Reprochée aux Espagnols (lettre I) et aux mondains parisiens (lettre XXIX).
  • politesse — Opposition centrale du roman : « ce qu’ils appellent politesse leur tient lieu de sentiment ».

À ne pas confondre

  • la sensiblerie — Émotion facile et sans conséquence ; c’est exactement ce que Zilia observe chez les jeunes Françaises, plus émues « pour des animaux que pour des humains ».
  • le sentimentalisme — Terme critique et postérieur ; à éviter pour qualifier Graffigny, sauf pour citer un jugement.

Selon l'époque et le point de vue — Valeur montante des années 1740-1770, de Richardson à Rousseau et à Diderot : elle fonde une morale qui ne dépend ni de la religion ni du rang. Graffigny lui donne une inflexion propre en la liant à la vérité — chez elle, sentir juste et voir juste sont un seul acte.

Ce que le mot permet d'écrire — Permet d’articuler le pathétique et la critique : la sensibilité de Zilia est son instrument d’analyse. Le piège : traiter les larmes du roman comme un ornement d’époque.

Superflu

Ce qui excède le nécessaire ; chez Graffigny, principe d’analyse de la société française, où le luxe se paie de la misère de ceux qui le produisent.

Synonymes

  • luxe — Terme économique du siècle, au centre d’un débat où Voltaire défend le luxe et Rousseau l’attaque.
  • faste — Insiste sur l’ostentation, donc sur la dimension sociale du phénomène.

Antonymes

  • nécessaire — Le couple nécessaire / superflu structure toute la lettre XXIX et fournit un plan tout fait.
  • frugalité — Vertu attribuée aux ancêtres français autant qu’aux Péruviens — ce qui empêche de lire l’opposition comme un simple choc de civilisations.

À ne pas confondre

  • la richesse — On peut être riche sans superflu ; le scandale, pour Zilia, est le superflu des gens qui n’ont pas les moyens de leur faste.
  • la vanité — La vanité est le mobile psychologique, le superflu le fait social.

Selon l'époque et le point de vue — La querelle du luxe traverse le siècle : Le Mondain de Voltaire (1736) en fait un moteur de prospérité, le Discours sur les sciences et les arts de Rousseau (1750) un principe de corruption. La lettre XXIX de 1752 se range nettement du second côté, avec deux ans d’avance sur le Discours sur l’inégalité.

Ce que le mot permet d'écrire — Le meilleur couple de notions pour bâtir une partie économique dans une dissertation. Faute à éviter : réduire le superflu au goût du beau — chez Graffigny, il s’agit d’argent détourné du nécessaire d’autrui.

Préjugé

Jugement formé avant tout examen, et qui résiste à l’expérience ; chez Graffigny, principal obstacle à la vérité.

Synonymes

  • prévention — Mot du XVIIIe siècle, plus juste historiquement, et employé dans l’Avertissement.
  • idée reçue — Insiste sur la transmission sociale plutôt que sur l’aveuglement individuel.

Antonymes

  • examen — Attitude que Zilia pratique méthodiquement : elle observe, compare, conclut, se corrige.
  • lumières — Le mot du siècle pour ce qui dissipe le préjugé.

À ne pas confondre

  • l’erreur — L’erreur cède devant la preuve, le préjugé non : « le préjugé a-t-il des yeux ? », demande l’Avertissement.
  • la coutume — La coutume est une pratique, le préjugé un jugement — mais la première nourrit constamment le second.

Selon l'époque et le point de vue — Combattre le préjugé est le programme commun des Lumières, de Bayle à l'Encyclopédie. La particularité de Graffigny est de l’appliquer d’abord à son propre livre : l’Avertissement redoute que le public refuse de croire qu’une Péruvienne puisse écrire ainsi.

Ce que le mot permet d'écrire — Excellent fil directeur pour une dissertation sur la fonction du regard étranger. Le piège : croire que seuls les Français en ont — Zilia commence par prendre les Français pour des idolâtres.

Quipos (quipus)

Système péruvien d’enregistrement par cordons noués et colorés, présenté dans le roman comme l’équivalent inca de l’écriture.

Synonymes

  • cordons noués — Traduction descriptive, à préférer quand on analyse la matérialité du geste.
  • nœuds — Le mot que Zilia emploie elle-même : « les derniers nœuds ».

Antonymes

  • alphabet — L’écriture française, décrite lettre XVI comme des « petites figures » — ce qui rend les deux systèmes symétriquement étranges.

À ne pas confondre

  • l’écriture idéographique — Le quipo n’imite pas la chose ; il enregistre par position et par couleur. Graffigny le rapproche pourtant d’une « peinture » des actions.
  • un simple accessoire exotique — C’est un moteur narratif : la réserve de cordons s’épuise, ce qui force le passage à l’écriture et déclenche le second mouvement du roman.

Selon l'époque et le point de vue — Graffigny s’informe chez Garcilaso de la Vega, dont l'Histoire des Incas est sa source principale, citée en note. L’Introduction historique de 1752 leur consacre un développement entier : les quipos « leur tenoient lieu de notre art d’écrire ».

Ce que le mot permet d'écrire — Parfait pour une partie sur l’écriture et la mémoire. Le piège : écrire que Zilia « écrit » ses dix-sept premières lettres — elle les noue, et le texte que nous lisons est présenté comme sa propre traduction.

Paratexte

Ensemble des éléments qui entourent le texte et orientent sa lecture : titre, avertissement, préface, notes, tables.

Synonymes

  • appareil liminaire — Désigne plus précisément ce qui précède le texte.
  • seuils — Terme de Gérard Genette ; élégant, à condition de l’expliquer.

Antonymes

  • texte — Le corps même des lettres ; la distinction est utile car le programme met les deux au programme.

À ne pas confondre

  • la préface d’auteur — L’Avertissement est signé d’un « Éditeur » fictif : il appartient à la fiction autant qu’il la commente.
  • l’appareil critique moderne — Les notes de bas de page du roman sont de Graffigny, pas de l’éditeur d’aujourd’hui : elles font partie de l'œuvre.

Selon l'époque et le point de vue — Le XVIIIe siècle raffine la fiction du manuscrit trouvé, héritée du XVIIe siècle : elle sert à la fois de garantie de vérité et d’alibi devant la censure. L’ajout de l’Introduction historique en 1752 est une réponse aux critiques qui reprochaient au roman son invraisemblance péruvienne.

Ce que le mot permet d'écrire — Le paratexte est au programme : ne l’évoquez pas en passant, citez-le. L’Avertissement fournit la référence à Montesquieu, l’Introduction historique fournit la conquête et le Montaigne « Des coches ».

Dénouement ouvert

Fin qui refuse de résoudre l’intrigue selon les conventions du genre, en laissant subsister un déséquilibre ou une attente.

Synonymes

  • fin suspendue — Insiste sur l’absence de clôture ; mais ici la décision de Zilia est ferme, ce n’est pas un flottement.
  • dénouement en refus — Formule plus exacte pour ce roman : la fin résout quelque chose, mais à rebours de l’attente.

Antonymes

  • dénouement matrimonial — La fin attendue du roman sentimental, que les suites apocryphes s’empresseront de fournir.

À ne pas confondre

  • l’échec — Zilia n’échoue pas : elle choisit. Elle a une maison, des livres, un ami, une indépendance.
  • la résignation — La dernière lettre est offensive : c’est Zilia qui invite Déterville à « venir apprendre » d’elle.

Selon l'époque et le point de vue — Le refus du mariage final fit scandale et provoqua plusieurs continuations dès 1748-1749. Il place Graffigny à contre-courant du roman sentimental contemporain, où la vertu de l’héroïne finit toujours par être récompensée par un époux.

Ce que le mot permet d'écrire — Sujet de dissertation quasi certain. Formule utile : « le roman ne prive pas Zilia d’un dénouement, il lui en invente un autre ». Faute à éviter : présenter la fin comme triste sans citer le dernier paragraphe de 1752, qui est une invitation.

Cause des femmes

Ensemble des arguments, au XVIIe et au XVIIIe siècle, en faveur de l’instruction des femmes et contre la thèse de leur infériorité naturelle.

Synonymes

  • défense des femmes — Formule d’époque, issue de la « querelle des femmes ».
  • protoféminisme — Terme critique moderne, commode mais anachronique : à employer avec une précaution explicite.

Antonymes

  • misogynie savante — Thèse de l’infériorité naturelle, que la lettre XXXIV réfute point par point en la remplaçant par une explication éducative.

À ne pas confondre

  • le féminisme politique — Graffigny ne réclame ni droits civiques ni égalité juridique : elle réclame l’instruction et la réciprocité conjugale.
  • la galanterie — Distinction que fait la lettre XXXIII elle-même : les égards rendus aux femmes coexistent avec leur mépris.

Selon l'époque et le point de vue — La querelle traverse deux siècles : Poullain de La Barre, De l’égalité des deux sexes (1673), soutient que « l’esprit n’a point de sexe » ; Fénelon défend au contraire une éducation utile et bornée. Graffigny se range du côté de Poullain, et Mme d’Épinay, puis Condorcet, reprendront l’argument éducatif.

Ce que le mot permet d'écrire — Sert à qualifier la thèse de la lettre XXXIV sans anachronisme : « ce n’est pas une revendication de droits, c’est une démonstration de causalité ». Le piège : citer la lettre XXXIV sans rappeler la lettre II, qui étend le constat au Pérou.

Les repères du programme

Ces couples de mots sont les outils qui font les plans : savoir les employer vaut mieux que connaître un auteur de plus.

Voir / comprendre

Zilia voit tout dès son arrivée, mais ne comprend rien ; la langue ne lui donne pas de nouveaux objets, elle donne un sens à ceux qu’elle voyait déjà. Le roman sépare donc l’accès sensible et l’accès intelligible au monde.

Ce qu'il débloque — Sert à structurer une progression entre les deux régimes du roman : première partie, l'œil ; deuxième partie, l’entendement.

Exemple — Sur le sujet « Un nouvel univers s’offre-t-il aux yeux ou à l’esprit ? », il permet de faire de la lettre X (le miroir) et de la lettre XVIII deux moments opposés d’un même apprentissage.

Nature / usage

Zilia rapporte constamment les pratiques françaises soit à la nature (ce que tout homme sentirait), soit à l’usage (ce qu’une société a institué). Toute sa critique consiste à montrer qu’on a pris le second pour la première.

Ce qu'il débloque — Fournit la charnière entre description et jugement dans une partie sur la satire.

Exemple — Sur le sujet « La critique de la société suppose-t-elle un point de vue extérieur ? », il permet de montrer que l’extériorité de Zilia n’est pas géographique mais logique : elle ignore l’usage, donc elle le voit.

Nécessaire / superflu

Couple explicitement formulé dans la lettre XXIX : le superflu français n’est pas un excès de richesse mais une soustraction faite au nécessaire d’autrui. Il transforme une question de goût en question de justice.

Ce qu'il débloque — Structure une partie économique et sociale, et permet d’articuler Graffigny à Rousseau.

Exemple — Sur le sujet « Les Lettres d’une Péruvienne dénoncent-elles seulement des ridicules ? », il permet de montrer que la satire des apparences débouche sur une analyse de l’inégalité.

Amour / amitié

L’amour est chez Graffigny exclusif, dévorant, et exposé à la trahison ; l’amitié est partageable, durable, et compatible avec l’indépendance. La dernière lettre substitue l’un à l’autre sans le présenter comme un renoncement.

Ce qu'il débloque — Indispensable pour toute partie sur le dénouement et sur la place du sentiment dans une œuvre d’idées.

Exemple — Sur le sujet « Le roman de Graffigny est-il un roman d’amour ? », il permet un troisième temps : l'œuvre raconte moins un amour qu’elle n’enquête sur ce qui peut lui survivre.

Nouer / écrire

Les quipos sont une écriture matérielle, limitée en quantité, adressée à un seul lecteur ; l’alphabet est immatériel, illimité, mais il introduit Zilia dans une langue qu’Aza ne lira pas. Changer d’écriture, c’est changer de monde.

Ce qu'il débloque — Donne une partie proprement littéraire dans une dissertation qui risquerait de rester thématique.

Exemple — Sur le sujet « Qu’est-ce qu’écrire, pour Zilia ? », il permet d’opposer l’écriture comme lien (I-XVII) et l’écriture comme pensée (XVIII-XLI).

Roman / traité

L'œuvre fonctionne alternativement comme récit sensible et comme démonstration morale ; les lettres ajoutées en 1752 accentuent nettement le second régime. La question est de savoir si les deux se nuisent ou se servent.

Ce qu'il débloque — Sert de problématique générale dès qu’un sujet porte sur le genre ou sur l’efficacité de la fiction.

Exemple — Sur le sujet « La fiction affaiblit-elle l’argumentation ? », il permet de montrer que les lettres les plus démonstratives (XXIX, XXXIV) sont aussi celles où la voix de Zilia s’efface le plus — au risque de perdre ce qui faisait sa force.

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