Françoise de Graffigny, 1747 — parcours « « un nouvel univers s’est offert à mes yeux » »
À propos de cette page
Les citations à retenir de « Lettres d’une Péruvienne, Graffigny » en première, chacune située dans l'œuvre, expliquée, et suivie d'un paragraphe rédigé prêt à être replacé dans une copie. Au programme : Françoise de Graffigny : une vie difficile, un succès européen, Deux éditions, un seul texte au programme : 1747 et 1752, La structure : deux écritures, trois mouvements, Les personnages : ce que chacun sert à démontrer. Pour chaque citation : ce qu'elle dit, le procédé qui la porte, l'axe du parcours qu'elle sert et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des analyses, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve anticipée de français.
32 citations, répartis sur 8 axes du parcours. Chacun est situé dans l’œuvre, expliqué, et suivi d’un paragraphe rédigé : il n’y a plus qu’à le replacer au bon endroit de la copie.
Avertissement, éd. 1752
Le regard étranger
Dans l’Avertissement, l'« Éditeur » fictif explique pourquoi le public risque de ne pas croire qu’une Péruvienne ait pu écrire ces lettres : il accuse le préjugé national.
« « Mais toujours prévenus en notre faveur, nous n’accordons du mérite aux autres nations qu’autant que leurs mœurs imitent les nôtres, que leur langue se rapproche de notre idiome. Comment peut-on être Persan. » »
Graffigny place son livre sous un patronage et sous un diagnostic. Le patronage est celui de Montesquieu, dont elle reprend le dispositif du regard étranger ; le diagnostic est que ce dispositif reste nécessaire trente ans après les Lettres persanes, parce que le préjugé n’a pas reculé. La phrase décrit un mécanisme précis : le mérite d’autrui n’est pas mesuré en lui-même, il est mesuré en degrés de ressemblance avec nous. Le parallélisme des deux subordonnées — les mœurs, la langue — en montre l’extension : ni la morale ni l’expression ne sont jamais jugées, seulement leur conformité. En reprenant sans guillemets l’interrogation de Montesquieu, l’Avertissement lui donne le statut d’une évidence que le lecteur est censé reconnaître, et le prend ainsi à témoin contre lui-même. Toute l'œuvre découle de là : si le mérite étranger est invisible, il faut construire une fiction qui oblige à le voir.
Le procédé — Angle précis : le préjugé comme obstacle à la vérité. Citation allusive — la formule des Lettres persanes est insérée sans guillemets, avec un simple appel de note renvoyant à Montesquieu, ce qui fait d’elle un proverbe partagé plutôt qu’un emprunt.
Contresens à éviter — Croire que la phrase est de Graffigny : elle est de Montesquieu, et son intérêt tient justement au fait qu’elle est citée.
Introduction historique aux Lettres péruviennes, éd. 1752
La conquête et le monde perdu
Après avoir décrit la civilisation inca, l’Introduction raconte l’arrivée des Espagnols et la destruction de l’empire.
« « Un Peuple entier, soumis et demandant grâce, fut passé au fil de l’épée. Tous les droits de l’humanité violés, laissèrent les Espagnols les Maîtres absolus des trésors d’une des plus belles parties du monde. » »
Ce paragraphe fait ce que le roman ne pourra plus faire : il nomme les faits. La construction est d’une brutalité calculée. « Un Peuple entier » occupe la position de sujet, et les deux participes qui le qualifient — soumis, demandant grâce — écartent d’avance toute justification par la guerre : il n’y avait plus d’ennemi, seulement des suppliants. Le verbe passif, sans agent, laisse le massacre sans auteur visible, comme s’il allait de soi ; l’agent n’apparaît que dans la phrase suivante, et non comme criminel mais comme bénéficiaire, « Maîtres absolus des trésors ». La syntaxe reproduit ainsi l’ordre des priorités espagnoles : la violation des droits n’est qu’une circonstance grammaticale, l’or est le complément essentiel. Graffigny place ce texte en tête de son livre en 1752 pour que le lecteur français ne puisse plus lire la naïveté de Zilia comme un jeu : elle est l’effet d’un crime européen.
Le procédé — Angle précis : la conquête comme crime. Voix passive et absence d’agent nommé dans la première phrase, qui met le peuple en position de sujet grammatical de sa propre destruction ; puis participe absolu (« tous les droits de l’humanité violés ») qui réduit le crime à une condition préalable au butin.
Contresens à éviter — Y voir un simple décor documentaire : c’est un réquisitoire, et son ajout en 1752 est un durcissement politique du livre.
Introduction historique, sur les jardins d’or du Temple
La conquête et le monde perdu
L’Introduction décrit l’éblouissement des Espagnols devant les richesses du Temple du Soleil, et en tire la conséquence.
« « […] éblouirent les Conquérans de ce Peuple infortuné, en donnant un libre cours à leurs cruautés. Ils oublièrent que les Péruviens étoient des hommes. » »
La phrase est construite pour tomber. Tout ce qui précède est une énumération fastueuse — les arbres d’or, les murs revêtus de métal, les statues couvertes de pierres précieuses — et cette abondance syntaxique mime l’éblouissement qu’elle décrit. Puis vient une proposition de dix mots qui annule la splendeur : ce que l’or a produit, ce n’est pas l’admiration, c’est l’oubli de l’humanité d’autrui. Le verbe « oublier » est le mot décisif. Il est plus accablant qu’un verbe de volonté, parce qu’il suppose que les Espagnols le savaient et qu’ils ont laissé ce savoir s’éteindre au profit d’un intérêt. Graffigny formule ici, sous une forme narrative, la thèse qui traversera tout le roman : le rapport à l’or défait le rapport à l’homme. La lettre XX en fera la loi de la société française ; la lettre XXIX, la loi de son luxe. La conquête n’est donc pas un avant du livre, c’est son modèle réduit.
Le procédé — Angle précis : la conquête comme crime. Chute par phrase brève après une longue période descriptive ; litote du verbe « oublier », qui présente comme une défaillance de mémoire ce qui est une décision morale.
Contresens à éviter — Attribuer cette phrase à Zilia : elle appartient au paratexte de 1752, écrit à la troisième personne par l’auteure, non au récit de la narratrice.
Lettre I, incipit
La conquête et le monde perdu
Première ligne du roman. Zilia, enlevée du Temple du Soleil, noue ses premiers quipos dans une prison espagnole, sans savoir si Aza est vivant.
« « Aza ! mon cher Aza ! les cris de ta tendre Zilia, tels qu’une vapeur du matin, s’exhalent et sont dissipés avant d’arriver jusqu’à toi ; en vain je t’appelle à mon secours ; en vain j’attens que tu viennes briser les chaînes de mon esclavage » »
Tout le dispositif du livre tient dans ces trois lignes. Le roman ne commence pas par une situation mais par un appel, et cet appel se sait déjà perdu : la comparaison de la voix à « une vapeur du matin » lui donne une consistance qui se défait dans le temps même où on la nomme. L’anaphore de « en vain » installe d’emblée le régime de toute l'œuvre : Zilia écrira trente-six lettres à un destinataire dont elle ne recevra jamais rien. La double apostrophe du nom, redoublée par le possessif, dit l’intensité du lien ; le nom propre « Zilia », énoncé à la troisième personne par celle qui parle, dit au contraire qu’elle se regarde déjà comme un objet perdu. Le lecteur est ainsi placé dans la position d’Aza — celle du destinataire qui reçoit —, position qu’Aza n’occupera jamais. Lire ce roman, c’est occuper la place vide qu’il désigne à sa première ligne.
Le procédé — Angle précis : l’arrachement initial. Double apostrophe inaugurale, comparaison de la voix à une vapeur qui se dissipe, anaphore de « en vain » — le roman s’ouvre donc sur le constat de son propre échec de communication.
Contresens à éviter — Y voir une simple plainte amoureuse ; c’est d’abord la mise en place d’un dispositif : la lettre y est donnée comme un cri sans oreille.
Lettre I, le sac du Temple du Soleil
La conquête et le monde perdu
Zilia raconte le jour de ses noces avec Aza : les soldats espagnols entrent dans le Temple pendant qu’elle noue ses quipos.
« « Les pavés du Temple ensanglantés, l’image du Soleil foulée aux pieds, des soldats furieux poursuivans nos Vierges éperdues et massacrant tout ce qui s’opposoit à leur passage ; nos Mamas expirantes sous leurs coups, et dont les habits brûloient encore du feu de leur tonnerre » »
Graffigny fait ici du massacre un tableau et non un récit. Il n’y a pas de verbe conjugué pour organiser les faits en succession : les participes présents installent des actions simultanées et interminables, et le lecteur reçoit la scène comme Zilia la reçoit, tout entière et d’un coup. L’ordre des notations est significatif : le sol, puis l’image du dieu, puis les vierges, puis les gouvernantes — du sacré profané au corps blessé, le regard descend par degrés vers l’humain. Deux détails portent le sens. « L’image du Soleil foulée aux pieds » dit que le crime est aussi une destruction de sens, pas seulement de vies. Et « le feu de leur tonnerre » enregistre l’arme à feu sans la comprendre : Zilia décrit l’arquebuse avec les catégories de sa religion, puisque le tonnerre est chez les Incas un ministre de la justice du Soleil. Le procédé de défamiliarisation, ailleurs comique, produit ici une vérité plus dure qu’un mot exact.
Le procédé — Angle précis : l’arrachement initial. Hypotypose construite en accumulation de propositions participiales sans verbe principal : la phrase reste suspendue, comme un tableau que la syntaxe ne parvient pas à refermer.
Contresens à éviter — Traiter le passage comme un morceau de bravoure ornemental : la description est datée du jour prévu pour les noces, ce qui lie indissolublement la perte politique et la perte amoureuse.
Lettre I, après l’enlèvement hors du Temple
La conquête et le monde perdu
Zilia oppose les honneurs du trône qu’elle devait partager avec Aza à la prison où on l’enferme.
« « au lieu des honneurs du Trône que je devois partager avec toi, esclave sous les loix de la tyrannie, enfermée dans une obscure prison ; la place que j’occupe dans l’univers est bornée à l’étendue de mon être. » »
La phrase passe en une ligne du langage politique au langage de l’espace, et c’est ce glissement qu’il faut analyser. Zilia commence par énumérer ce qu’elle a perdu selon les catégories de son monde — le trône, le partage, la loi — puis elle abandonne ces catégories pour une formule qui ne relève plus d’aucune institution : sa place n’est plus un rang, c’est un volume. Dire que cette place est « bornée à l’étendue de mon être », c’est dire qu’il ne reste rien entre elle et le monde, aucune médiation, aucun statut, aucune reconnaissance. C’est la définition exacte de la condition d’esclave, et le roman en fera bientôt la définition de la condition d’étrangère sans argent à Paris : à la lettre XX, Zilia découvrira qu’elle n’a « ni or, ni terres, ni adresse » et se demandera dans quelle classe se ranger. La formule de la lettre I fournit donc, dès l’ouverture, le mot qui manquera plus tard à l’analyse sociale : occuper une place suppose qu’une société vous en accorde une.
Le procédé — Angle précis : l’arrachement initial. Antithèse en chiasme (trône / prison) prolongée par une définition spatiale abstraite ; la métaphore de la « place dans l’univers » réduit le monde aux dimensions d’un corps.
Contresens à éviter — Lire la phrase comme une simple hyperbole du malheur ; c’est un énoncé conceptuel, qui prépare toute la réflexion du roman sur la place sociale.
Lettre II, éd. 1752
La condition des femmes
Zilia a reçu la réponse d’Aza. Elle lui rend grâce de l’instruction qu’elle a reçue, que sa condition de femme aurait dû lui interdire.
« « Si tu étois un homme ordinaire, je serois restée dans l’ignorance à laquelle mon sexe est condamné. Mais ton ame supérieure aux coutumes, ne les a regardées que comme des abus, tu en as franchi les barrières pour m’élever jusqu’à toi. » »
C’est la phrase qui interdit de lire le Pérou comme une utopie sans reste. Zilia loue Aza, mais ce qu’elle dit littéralement, c’est que dans son propre pays les femmes sont vouées à l’ignorance, et qu’il a fallu la faveur d’un prince pour l’en tirer. Le conditionnel passé mesure la fragilité de ce privilège : rien ne le garantissait, et il aurait suffi qu’Aza fût « ordinaire » pour qu’elle ne pût même pas écrire la lettre que nous lisons. Le mot décisif est « abus ». Il déplace la coutume du côté de ce qu’on peut contester : une coutume qu’on regarde comme un abus cesse d’être une nature. Graffigny installe ainsi, dès la deuxième lettre, la thèse que développera la lettre XXXIV de 1752 : la condition des femmes n’est pas un fait de nature mais un effet d’institution, et elle se retrouve sous toutes les latitudes. La critique de la France, quand elle viendra, ne pourra donc pas se faire au nom d’un ailleurs innocent.
Le procédé — Angle précis : l’ignorance imposée aux femmes, au Pérou comme en France. Système hypothétique à l’irréel du présent, qui fait de l’instruction de Zilia une exception statistique ; le mot « abus » qualifie juridiquement la coutume.
Contresens à éviter — Ne citer cette phrase que pour le Pérou : elle vaut comme prémisse générale, et c’est elle qui empêche le roman d’être un simple éloge de l’autre monde.
Lettre III, le vaisseau espagnol
Le regard étranger
Transférée de nuit, Zilia se réveille dans un lieu inconnu qu’elle ne parvient pas à identifier : elle est à bord d’un navire.
« « Cette maison, que j’ai jugé être fort grande par la quantité de monde qu’elle contenoit ; cette maison comme suspendue, et ne tenant point à la terre, étoit dans un balancement continuel. » »
Le procédé central du roman apparaît ici pour la première fois sur un grand objet. Zilia possède tous les éléments de la perception — la taille, le nombre d’occupants, le mouvement — et il ne lui manque qu’une chose : le concept de navire. Le texte reproduit donc exactement l’état d’un esprit rigoureux privé d’information : elle juge, elle compare, elle conclut, et elle se trompe. La répétition de « cette maison » est l’indice stylistique de cet échec : faute de pouvoir renommer, la phrase revient sur elle-même. Deux effets en résultent. Le premier est la complicité du lecteur, qui sait et qui sourit. Le second, plus important, est un avertissement : si le lecteur, avec les mêmes données, voit un navire là où Zilia voit une maison, c’est que voir dépend de ce qu’on sait — et le roman s’apprête à retourner cette leçon contre lui, lorsque Zilia décrira les usages français que lui, précisément, ne sait plus voir.
Le procédé — Angle précis : le monde reçu comme énigme. Défamiliarisation par périphrase : l’objet n’est jamais nommé, seulement décrit par ses effets sensibles ; la reprise anaphorique de « cette maison » mime le retour obstiné d’une pensée qui ne trouve pas son mot.
Contresens à éviter — Ne retenir que l’effet comique : la scène est aussi une expérience de pensée sur les conditions de la connaissance.
Lettre V, à bord du vaisseau français
Le regard étranger
Déterville se met à genoux près du lit de Zilia, lui baise la main avec vénération ; Zilia interprète ces gestes selon le cérémonial inca et en tire une hypothèse religieuse.
« « Cette Nation ne seroit-elle point idolâtre ? Je n’ai encore vu faire aucune adoration au Soleil ; peut-être prennent-ils les femmes pour l’objet de leur culte. » »
La méprise est ici doublement productive. D’un côté, elle fait rire : le lecteur reconnaît la galanterie française sous le culte que Zilia croit observer. De l’autre, elle dit une vérité que le roman confirmera. Si le baisemain, les génuflexions et les soupirs constituent bien un rituel — répété, codé, indépendant des sentiments réels —, alors les décrire comme un culte n’est pas une erreur d’ethnographe, c’est une description exacte. La lettre XXIX y reviendra en termes durs : la politesse française « consiste dans une infinité de paroles sans signification ». Le texte annonce donc sa propre thèse par une fausse question. Il faut aussi noter la prudence du raisonnement : Zilia procède par élimination — pas d’adoration du Soleil, donc un autre objet de culte — et signale elle-même son incertitude. Elle raisonne comme un savant qui manque de données, jamais comme une sotte, et c’est cette rigueur qui autorise Graffigny à lui confier plus tard des jugements sévères.
Le procédé — Angle précis : le monde reçu comme énigme. Interrogation délibérative suivie d’une hypothèse introduite par « peut-être » : le raisonnement est explicitement donné comme provisoire, ce qui en fait un modèle d’enquête et non une bévue.
Contresens à éviter — Dire que Zilia « se moque » de Déterville : elle est parfaitement sérieuse, et l’ironie appartient à l’auteure, pas au personnage.
Lettre X, l’arrivée en France
Le regard étranger
Zilia débarque et entre dans la chambre que Déterville lui a préparée. Elle y aperçoit son propre reflet dans une glace.
« « j’ai vu dans l’enfoncement une jeune personne habillée comme une Vierge du Soleil ; j’ai couru à elle les bras ouverts. Quelle surprise, mon cher Aza, quelle surprise extrême, de ne trouver qu’une résistance impénétrable » »
C’est la scène la plus célèbre du roman, et la plus chargée de sens. Zilia ne voit pas son reflet : elle voit une compagne, c’est-à-dire ce qui lui manque. Le mouvement des bras ouverts précède toute réflexion, et il dit la solitude plus sûrement qu’une plainte. Puis vient la « résistance impénétrable » : le verre est décrit comme une barrière physique, et ce mot de résistance résume la position de Zilia en France — tout s’offre à ses yeux et rien ne se laisse atteindre. Le sens symbolique est double. D’abord, la scène met en abyme le dispositif du roman : Zilia est une étrangère qui ne se reconnaît pas, comme le lecteur français est invité à ne plus se reconnaître dans ses propres usages. Ensuite, elle annonce le trajet du livre : Zilia devra apprendre à se voir de l’extérieur, c’est-à-dire à savoir ce qu’elle est aux yeux des autres — pauvre, exotique, déclassée. Le miroir lui donne, avant la langue, sa première leçon de société.
Le procédé — Angle précis : le monde reçu comme énigme. Défamiliarisation appliquée au sujet lui-même ; le passé composé enchaîne les gestes sans commentaire, et la surprise, redoublée par l’épizeuxe, n’arrive qu’après le choc.
Contresens à éviter — En faire une scène de vanité ou de coquetterie : Zilia ne se regarde pas, elle cherche quelqu’un.
Lettre XIV, dans le salon de Madame Déterville
La condition des femmes
Une dame fait examiner Zilia comme une curiosité et appelle un jeune homme, qui la touche. Zilia le repousse.
« « mais ce Sauvage téméraire […] ayant eu l’audace de porter la main sur ma gorge, je le repoussai avec une surprise et une indignation qui lui firent connoître que j’étois mieux instruite que lui des loix de l’honnêteté. » »
Graffigny conduit ici un renversement de vocabulaire d’une efficacité redoutable. « Sauvage » est le terme par lequel le discours colonial désigne l’autre ; Zilia l’emploie du début à la fin pour les Français, si bien que le lecteur, qui est l’un d’eux, se trouve constamment classé du mauvais côté. La scène en fournit la démonstration : celui qui manque aux règles n’est pas l’Indienne, c’est le noble couvert d’or. Le comparatif « mieux instruite que lui » achève l’inversion en la portant sur le terrain de l’éducation, qui sera celui de la lettre XXXIV. La violence du geste est traitée avec une sobriété remarquable — un verbe, « repousser », encadré par deux substantifs abstraits, la surprise et l’indignation — et cette retenue vaut mieux qu’une indignation développée : elle prouve la maîtrise que le texte revendique. La scène montre enfin ce que vaut le respect dû aux femmes dans ce monde : il cesse dès que la femme est étrangère, pauvre et sans famille.
Le procédé — Angle précis : le respect dû aux femmes mis à l’épreuve. Retournement lexical : le mot « Sauvage », appliqué par les Européens aux Amérindiens, désigne ici un jeune noble français ; la comparaison finale inverse le rapport pédagogique entre civilisé et barbare.
Contresens à éviter — Isoler la scène comme un incident : elle constitue la preuve narrative de la thèse théorique de la lettre XXXIII sur le respect et le mépris.
Lettre XVI, les premières leçons d’écriture
L’écriture, des quipos aux livres
Les quipos s’épuisent. Déterville amène un maître pour enseigner à Zilia la langue et l’écriture françaises.
« « Cela se fait en traçant avec une plume, des petites figures que l’on appelle Lettres, sur une matière blanche et mince que l’on nomme Papier ; ces figures ont des noms, ces noms mêlés ensemble représentent les sons des paroles » »
Le passage retourne le regard ethnographique contre nous. Les quipos, présentés en note comme une curiosité péruvienne, sont ici concurrencés par un système tout aussi arbitraire, décrit avec la même minutie extérieure : des figures tracées sur une matière mince, dont les noms combinés représentent des sons. Dit ainsi, l’alphabet paraît aussi improbable qu’un nœud de cordons coloré. Graffigny obtient donc, par un simple décalage de vocabulaire, une égalisation des deux cultures : ni l’une ni l’autre n’écrit « naturellement ». La phrase a aussi une fonction dans l’intrigue. L’écriture est présentée comme un moyen de donner « une sorte d’existence aux pensées » : elle promet à Zilia la permanence que les cordons ne lui assuraient plus. Mais elle est acquise dans la langue de ses hôtes, non dans celle d’Aza. Apprendre à écrire, c’est donc gagner la durée et perdre le destinataire — ce que la lettre XVIII dira en toutes lettres.
Le procédé — Angle précis : l’alphabet découvert de l’extérieur. Description analytique de l’alphabet par ses éléments matériels, avec mise en relief des mots techniques (« Lettres », « Papier ») comme s’il s’agissait de termes étrangers.
Contresens à éviter — Y voir une anecdote pittoresque : c’est le moment technique qui rend possible le basculement du roman, à la lettre suivante.
Lettre XVI, la représentation théâtrale
La critique de la civilité
On conduit Zilia à la tragédie. Elle compare ce spectacle aux représentations que les Incas donnaient des belles actions de leurs prédécesseurs.
« « mais si nous ne rappellons que la mémoire des plus sages et des plus vertueux, je crois qu’ici on ne célèbre que les insensés et les méchans. Ceux qui les représentent crient et s’agitent comme des furieux » »
Zilia ne connaît pas la fiction théâtrale : elle prend donc la représentation pour une commémoration, et en conclut que les Français honorent le crime. L’erreur est logiquement irréprochable, puisque son critère — on ne met en scène que ce qu’on veut célébrer — est celui de sa propre culture. Mais la question qu’elle pose ensuite n’est pas naïve du tout : pourquoi un peuple « dont les dehors sont si humains » prend-il plaisir au spectacle des malheurs et des crimes ? C’est exactement la question que se posaient les moralistes du siècle à propos du théâtre, et Zilia y répond par une hypothèse d’une grande finesse : « peut-être a-t-on besoin ici de l’horreur du vice pour conduire à la vertu ». Elle formule ainsi, sans le savoir, la théorie classique de la catharsis, et l’accepte comme une explication triste plutôt que comme une justification. Le malentendu devient donc un instrument de diagnostic : une société qui a besoin de représenter le mal pour aimer le bien n’est pas une société saine.
Le procédé — Angle précis : le goût français pour la représentation du mal. Comparaison antithétique entre deux usages du spectacle, appuyée sur une description purement comportementale du jeu des acteurs, qui prive la tragédie de sa dignité convenue.
Contresens à éviter — Croire que Graffigny condamne le théâtre : elle était elle-même dramaturge ; c’est le rapport français à la représentation du mal qui est interrogé, non le genre.
Lettre XVIII — la phrase du parcours
L’écriture, des quipos aux livres
Première lettre écrite en français, après plusieurs mois de silence. Zilia a appris la langue et découvert que la France n’appartient pas à l’empire d’Aza.
« « À mesure que j’en ai acquis l’intelligence, un nouvel univers s’est offert à mes yeux. Les objets ont pris une autre forme, chaque éclaircissement m’a découvert un nouveau malheur. » »
C’est la phrase qui donne son titre au parcours, et elle ne dit pas ce qu’on lui fait dire. Le premier membre semble annoncer un émerveillement : un univers entier s’ouvre. Le troisième l’annule : chaque gain de clarté est un gain de douleur. Entre les deux, la formule « les objets ont pris une autre forme » indique que rien n’a changé dans le monde, seulement dans la perception — ce n’est pas un voyage, c’est une conversion du regard. La construction corrélative est décisive : elle n’établit pas une succession mais une proportion, de sorte que comprendre davantage, chez Graffigny, c’est toujours souffrir davantage. Quant au verbe pronominal, il refuse à Zilia le statut de découvreuse : l’univers s’est offert, elle ne l’a pas cherché. La phrase congédie ainsi toute la mythologie héroïque de la découverte, et pose la question qui commande le parcours : la lucidité est-elle un bien, quand elle ne fait que nommer ce qu’on ne peut pas changer ?
Le procédé — Angle précis : la langue et le désenchantement. Progression corrélative (« à mesure que ») qui fait de la compréhension et du malheur deux grandeurs proportionnelles ; le verbe pronominal « s’est offert » prive Zilia de toute initiative dans sa propre découverte.
Contresens à éviter — Citer le premier membre sans le troisième. C’est la faute qui coûte le plus cher : elle transforme une phrase tragique en slogan d’ouverture au monde.
Lettre XX, sur l’or et la propriété
L’or et le superflu
Zilia, qui parle désormais français, décrit le fonctionnement économique de la société où elle vit et s’y cherche une place.
« « Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. Sans posséder ce qu’on appelle du bien, il est impossible d’avoir de l’or » »
Graffigny expose ici, sous la forme la plus simple, le mécanisme de la reproduction des fortunes. Les deux phrases sont bâties sur le même moule — un gérondif négatif, un « il est impossible », un complément — et cette identité formelle n’est pas un ornement : elle donne à voir un système fermé, où l’on ne peut entrer que si l’on y est déjà. La proposition relative « que la nature a donnée à tous les hommes » introduit dans ce constat un point de droit naturel qui en fait une accusation : si la terre appartient à tous par nature, alors la propriété est un fait d’institution, et son inégale répartition n’a aucune justification hors de l’usage. Zilia poursuivra en observant que cette société attache de la honte à recevoir d’autrui ce qui est nécessaire à la vie, si bien que le pauvre est enfermé deux fois, par la loi et par l’honneur. Nous sommes en 1747 ; Rousseau publiera son Discours sur l’inégalité huit ans plus tard.
Le procédé — Angle précis : la propriété et l’argent. Parallélisme de deux propositions de forme identique qui s’enchaînent en cercle : l’or suppose le bien, le bien suppose l’or — la figure reproduit l’enfermement qu’elle décrit.
Contresens à éviter — Citer la phrase pour illustrer « la critique de l’argent » en général : ce qui est analysé ici est précisément l’impossibilité d’entrer dans la propriété quand on n’a rien.
Lettre XX, éd. 1752
L’or et le superflu
Zilia tire le bilan de ses premières découvertes sur la société française et compare la valeur des choses à celle des personnes.
« « Les meubles que je croiois d’or, n’en ont que la superficie, leur véritable substance est de bois ; de même ce qu’ils appellent politesse cache légèrement leurs défauts sous les dehors de la vertu » »
La phrase est la matrice de toute la satire du roman. Zilia part d’un fait vérifiable — le bois doré des meubles parisiens — et le convertit en principe de lecture : dans cette société, il y a toujours une pellicule précieuse sur une matière ordinaire. Le vocabulaire est emprunté à la philosophie scolaire, superficie contre substance, ce qui donne à l’observation d’une étrangère l’allure d’une démonstration. L’analogie est d’autant plus efficace qu’elle est réversible : elle s’applique aux choses, puis aux manières, puis, plus tard, aux vertus elles-mêmes, que la lettre XXXII dira « artificielles comme leurs vices ». Notez aussi la précision du verbe : la politesse ne supprime pas les défauts, elle les « cache légèrement » — l’adverbe est cruel, car il indique que le masque ne tient même pas. Le contraste avec le Pérou est implicite mais total : dans l’or massif des Incas, décrit en note, la valeur est la substance. Une civilisation se juge ici à l’épaisseur de sa dorure.
Le procédé — Angle précis : la valeur de surface. Analogie explicite (« de même ») qui transforme une observation matérielle en loi morale ; opposition scolastique de la superficie et de la substance.
Contresens à éviter — Faire de la formule un simple trait d’esprit : c’est un outil d’analyse que Zilia applique ensuite systématiquement à la politesse, à la conversation et à la vertu.
Lettre XX, la découverte des livres
L’écriture, des quipos aux livres
Zilia explique à Aza d’où lui viennent ses nouvelles connaissances : d’une « sorte d’écriture que l’on appelle Livre ».
« « Quelques-uns de ces Livres apprennent ce que les hommes ont fait, et d’autres ce qu’ils ont pensé. Je ne puis t’exprimer, mon cher Aza, l’excellence du plaisir que je trouverois à les lire, si je les entendois mieux » »
La phrase vaut par sa pauvreté volontaire : pour définir la bibliothèque entière, Zilia n’a que deux verbes, faire et penser. Cette définition d’enfant est pourtant exacte, et elle a l’avantage de rendre au livre son étrangeté : un objet qui contient les actes et les pensées d’hommes qu’on ne verra jamais. La suite de la lettre ajoute une image qui dit la valeur qu’elle leur donne — ces auteurs sont à l’âme ce que le Soleil est à la terre, comparaison où passe tout le vocabulaire religieux de son enfance. Le passage compte parce qu’il ouvre la seule issue du roman. Zilia perdra Aza, refusera Déterville, restera étrangère ; mais elle gardera les livres. La dernière lettre reviendra sur ce point : dans sa retraite, elle lit « d’abord avec effort », puis les idées nouvelles enveloppent peu à peu la vérité insupportable. L’étude n’est pas chez Graffigny un ornement de la sensibilité, c’est un remède, et le seul que le roman accepte.
Le procédé — Angle précis : l’étude comme ressource. Définition par division binaire — l’histoire et la philosophie — formulée dans les termes les plus élémentaires ; le conditionnel marque un désir encore empêché.
Contresens à éviter — Y voir une simple marque de curiosité : c’est l’amorce du dénouement, où l’étude remplacera l’amour comme principe de vie.
Lettre XXII, seconde visite du religieux
La critique de la civilité
Le Cusipata a déclaré à Zilia que son amour pour Aza, son parent, est incompatible avec la vertu chrétienne. Zilia récapitule les contradictions de cette morale.
« « Dépourvue de tout, dépendante de tout, je ne possède que ma tendresse, on veut que je te la ravisse, il faut être ingrate pour avoir de la vertu. » »
Zilia procède ici en deux temps, et c’est ce qui rend la formule imparable. Le premier temps établit un fait : elle n’a rien, ni bien, ni liberté, ni statut, et son seul bien est un sentiment. Les deux participes symétriques enferment ce constat dans une syntaxe sans issue. Le second temps tire la conséquence : la morale qu’on lui propose exige qu’elle renonce au seul bien qui lui reste, c’est-à-dire qu’elle paie sa vertu d’une ingratitude envers celui qui lui a tout donné. Le paradoxe final — être ingrate pour avoir de la vertu — ne relève pas de la rhétorique : il énonce exactement la contradiction que Zilia a diagnostiquée deux lignes plus haut, quand elle observe que cette société « approuve la reconnoissance et prescrit l’ingratitude ». La critique porte donc moins sur le dogme religieux que sur son incohérence pratique : une vertu qui contredit la reconnaissance, laquelle passe partout pour la première des vertus, se réfute elle-même. C’est la méthode constante de Graffigny : elle ne combat pas les principes français, elle les fait se heurter entre eux.
Le procédé — Angle précis : l’incohérence de la morale reçue. Anaphore de « de tout » dans deux participes symétriques, puis chute en forme de paradoxe ; la phrase finale a la frappe d’une maxime.
Contresens à éviter — Y lire un anticléricalisme de principe : Zilia déclare adopter volontiers la religion de France si on lui en avait fait « une peinture véritable » ; c’est l’inconséquence, non la foi, qui est visée.
Lettre XXIII, la déclaration au parloir
L’amour et la déception
Déterville, de retour de la guerre, avoue son amour. Zilia, qui parle désormais français, doit pour la première fois distinguer les mots de sentiment.
« « j’ai de l’amour pour Aza, parce qu’il en a pour moi, et que nous devions être unis. Il n’y a là-dedans nul rapport avec vous. » »
La scène est celle d’un malentendu de vocabulaire, et Graffigny en fait une scène de pensée. Zilia a dit à Déterville qu’elle l’aimait, en donnant au verbe le sens de l’amitié reconnaissante ; il l’a entendu autrement. Contrainte de définir, elle produit une analyse qui n’a rien de sentimental : l’amour, pour elle, n’est pas un mouvement spontané mais le produit de deux conditions, la réciprocité et la destination commune. On aime parce qu’on est aimé et parce qu’on devait s’unir. Cette définition institutionnelle, héritée du Pérou où les mariages sont fixés par la loi, se heurte de plein fouet à la conception française de la passion élective, qui ne doit rien à la coutume. La brutalité involontaire de la dernière phrase — « nul rapport avec vous » — vient de là : Zilia ne repousse pas un homme, elle constate l’absence des conditions. Le roman entier sortira de ce désaccord, puisque Aza, lui, cessera de remplir ces conditions tout en restant aimé, ce qui ruinera la définition de Zilia et l’obligera, à la fin, à en inventer une autre.
Le procédé — Angle précis : définir l’amour, séparer l’amitié. Définition par les causes, introduite par une double subordonnée causale ; la seconde phrase, brève et catégorique, clôt le raisonnement sans ménagement.
Contresens à éviter — Juger Zilia cruelle ou ingrate : elle applique loyalement les catégories de sa langue, et c’est l’incommensurabilité des deux cultures amoureuses qui produit la blessure.
Lettre XXVI, éd. 1752
L’or et le superflu
Zilia pèse le pour et le contre d’un voyage en Espagne pour rejoindre Aza, et découvre ce que coûte un déplacement en France.
« « J’ai appris qu’en France, non-seulement on fait payer la nourriture aux voyageurs, mais encore le repos. » »
La phrase paraît anodine et elle est décisive : c’est elle, et non le sentiment, qui détermine Zilia à rester en France. La gradation produit un effet d’incrédulité parfaitement calculé : qu’on vende la nourriture surprend déjà cette Péruvienne, qu’on vende le repos lui paraît une aberration. Le mot « repos », plus abstrait que « logement », est choisi pour cela : il désigne un besoin du corps, non un service, et le voir mis en vente fait apparaître la marchandisation là où nous ne la voyons plus. La note de bas de page, qui rappelle l’hospitalité gratuite des routes incas, transforme la remarque en comparaison politique. Mais le passage vaut aussi par ce qu’il dit de la situation de l’héroïne : Zilia renonce à son voyage parce qu’elle devrait l’emprunter à Déterville, et qu’une obligation contractée volontairement lui paraît toucher à l’ignominie. Sa liberté de mouvement dépend donc entièrement de son absence d’argent. Le roman fait ici ce que la satire fait rarement : il montre le coût existentiel d’un système économique sur une personne précise.
Le procédé — Angle précis : tout se paie, jusqu’au repos. Gradation en « non-seulement… mais encore » portant sur deux besoins élémentaires, et note de l’auteure rappelant que les Incas recevaient les voyageurs « sans aucuns frais ».
Contresens à éviter — Réduire la phrase à un trait exotique : elle fournit le motif réel d’une décision majeure de l’intrigue.
Lettre XXIX (ajoutée en 1752), phrase finale
L’or et le superflu
Zilia achève sa grande lettre sur le luxe, la politesse et l’esprit français : elle en tire une formule de conclusion.
« « sois assuré que le superflu domine si souverainement en France, que qui n’a qu’une fortune honnête est pauvre, qui n’a que des vertus est plat, et qui n’a que du bon sens est sot. » »
Graffigny quitte ici le roman pour le moraliste, et le fait sciemment. La phrase est construite comme une maxime de La Rochefoucauld : trois membres de même moule, un verbe « être » identique, trois attributs monosyllabiques ou presque — pauvre, plat, sot — dont la brièveté imite le verdict expéditif d’une société. La progression n’est pas décorative : elle passe de l’argent aux mœurs puis à l’esprit, c’est-à-dire qu’elle étend la loi du superflu aux trois domaines où l’on pourrait espérer y échapper. Le mot « superflu » est chargé de tout ce qui précède dans la lettre : le luxe emprunté des grands, l’indigence dissimulée, le sacrifice du nécessaire au faste. Ce qui est dénoncé n’est donc pas le goût du beau, mais un renversement de la mesure : l’honnête, le vertueux et le sensé, qui sont les degrés naturels de la suffisance, deviennent des marques de manque. Une société qui juge ainsi ne peut pas produire de vertu ; elle ne peut produire que du paraître.
Le procédé — Angle précis : le superflu devenu mesure de toute valeur. Tricolon de trois propositions relatives sans antécédent, de longueur croissante, chacune close par un attribut d’un seul mot : la structure est celle de la maxime classique.
Contresens à éviter — Attribuer la formule à l’édition de 1747 : la lettre XXIX est une addition de 1752, ce qui interdit de l’invoquer comme preuve de l’état premier du roman.
Lettre XXIX (ajoutée en 1752), sur les maisons nobles
L’or et le superflu
Zilia décrit la double vie quotidienne des grandes maisons : l’intendant le matin, la magnificence le soir.
« « Dans la plupart des maisons, l’indigence et le superflu ne sont séparés que par un appartement. » »
La force de cette phrase tient à la conversion d’un rapport moral en distance mesurable. L’indigence et le superflu ne sont plus des états contraires appartenant à des classes différentes : ils cohabitent dans la même maison, chez les mêmes personnes, et l’on passe de l’un à l’autre en changeant de pièce. Le développement qui suit le précise avec une ironie glacée : le matin, dans le cabinet, un homme payé cherche les moyens de concilier la pauvreté avec la fausse opulence ; le soir, après avoir pris « un autre habit, un autre appartement, et presque un autre être », on se dit heureux. Le superflu n’est donc pas un excès de richesse mais un mensonge organisé, qui exige un employé à plein temps. Graffigny atteint ici un degré d’analyse sociale rare dans le roman du siècle : elle décrit une classe qui se ruine pour tenir son rang, et qui prélève ce qu’il lui faut sur ceux « qui ne travaillent que pour ne pas manquer du nécessaire ». La cloison de la phrase est la ligne de front d’une injustice.
Le procédé — Angle précis : le superflu payé sur le nécessaire d’autrui. Oxymore spatialisé : deux abstractions opposées reçoivent une mesure concrète, l’épaisseur d’une cloison ; le tour restrictif « ne… que » réduit l’écart à presque rien.
Contresens à éviter — Y voir une pointe sur l’hypocrisie individuelle : c’est une description de mécanisme social, et elle est chiffrée par toute la lettre.
Lettre XXIX (ajoutée en 1752), sur la politesse
La critique de la civilité
Zilia passe du luxe des choses à la superficialité des liens sociaux, et définit ce que les Français nomment politesse.
« « Mais à présent, ce qu’ils appellent politesse leur tient lieu de sentiment : elle consiste dans une infinité de paroles sans signification, d’égards sans estime, et de soins sans affection. » »
C’est la définition la plus serrée que le roman donne de la sociabilité française, et elle procède par soustraction. Paroles, égards, soins : trois termes qui nomment des conduites estimables. Chacun est immédiatement vidé par un complément privatif — sans signification, sans estime, sans affection — de sorte que la phrase montre la forme et l’absence de contenu dans le même mouvement. Le verbe « tient lieu de » est le mot central : la politesse ne s’oppose pas au sentiment, elle l’a remplacé, et le remplacement est si complet que personne ne s’en aperçoit plus. La démonstration qui suit est d’une drôlerie féroce : un domestique fait chaque jour un long chemin pour dire à l’un qu’on est en peine de sa santé, et au retour « on n’écoute point les réponses qu’il rapporte ». Le sentiment a été délégué, puis mécanisé, puis oublié. Zilia complète ainsi le tableau du superflu : après les meubles dorés, les relations dorées — même dispositif, même bois dessous.
Le procédé — Angle précis : la politesse substituée au sentiment. Ternaire construit sur trois syntagmes de structure identique, chacun formé d’un substantif positif privé de son contenu par un « sans » ; la figure produit trois coquilles vides alignées.
Contresens à éviter — Confondre cette politesse-là avec la civilité que Zilia admire chez Déterville et Céline : le roman distingue toujours l’usage collectif et la vertu individuelle.
Lettre XXXII, sur les visites et la conversation
La critique de la civilité
Rentrée à Paris, Zilia accompagne Céline dans les visites mondaines et observe la conversation du « grand monde ».
« « La censure est le goût dominant des François, comme l’inconséquence est le caractère de la nation. Leurs Livres sont la critique générale des mœurs, et leur conversation celle de chaque particulier » »
Zilia formule ici une loi, et elle en donne aussitôt le champ d’application. La première phrase couple deux traits qui paraissent hétérogènes — la censure, qui est une pratique, et l’inconséquence, qui est une disposition — et suggère qu’ils procèdent l’un de l’autre : on juge d’autant plus facilement qu’on ne se tient à rien. La seconde phrase distribue la critique selon deux régimes, le livre et la conversation, le général et le particulier, et cette symétrie donne à la médisance mondaine la dignité inquiétante d’une institution : elle est le pendant oral de la littérature morale. La suite précise le mécanisme avec une exactitude de moraliste : les gens de bien eux-mêmes s’y livrent, à condition de faire précéder leurs propos d’une « formule d’apologie de leur franchise et de leur amour pour la vérité ». La vertu sert ici de laissez-passer au vice. Il faut noter la position délicate de Zilia : elle écrit, sur un peuple absent, un jugement général — autrement dit, elle fait exactement ce qu’elle dénonce, et Graffigny ne le dissimule pas.
Le procédé — Angle précis : la médisance comme institution. Double parallélisme : deux définitions nationales mises en balance par « comme », puis répartition symétrique des deux formes de critique entre l’écrit et la parole.
Contresens à éviter — Oublier que Zilia est elle-même en train de critiquer : la lettre est aussi un autoportrait involontaire du satiriste, et un bon sujet de dissertation le relèvera.
Lettre XXXII, phrase finale, éd. 1752
La critique de la civilité
Après avoir montré que les Français ne sont pas mauvais mais frivoles, Zilia clôt sa lettre par une formule sentencieuse.
« « Heureuse la nation qui n’a que la nature pour guide, la vérité pour principe et la vertu pour mobile. » »
La phrase a la forme d’un vers latin et la fonction d’une conclusion. Après plusieurs pages de constats accablants sur la médisance, la crédulité et la frivolité, Zilia ne condamne pas : elle formule, en creux, ce qui manque. Les trois compléments ne sont pas interchangeables. Le guide oriente de l’extérieur, le principe fonde le jugement, le mobile met en mouvement de l’intérieur ; la gradation va donc du dehors vers le cœur, et dessine une nation dont la morale serait intégralement intériorisée — exactement l’inverse de celle où l’exemple et la coutume sont, dit la même lettre, « les tyrans de leur conduite ». L’exclamation initiale suppose évidemment que cette nation n’est pas la France ; mais rien ne dit qu’elle soit le Pérou, que Zilia ne nomme pas. La formule reste suspendue entre le souvenir et l’idéal, ce qui en fait moins une utopie qu’une mesure. Elle donne aussi, à elle seule, un plan : la nature, la vérité, la vertu.
Le procédé — Angle précis : la mesure d’une nation, énoncée en creux. Tour exclamatif à l’antique (« heureuse la nation qui… »), suivi d’un tricolon de trois compléments construits sur le même moule ; l’ordre guide, principe, mobile va de l’extérieur vers l’intérieur.
Contresens à éviter — Citer la variante de 1747, qui inverse les deux derniers termes (« la vérité pour mobile et la vertu pour principe »). La progression n’est pas la même, et le correcteur qui a l’édition de 1752 verra l’erreur.
Lettre XXXIII, éd. 1752
La condition des femmes
Zilia annonce qu’elle va traiter la plus déshonorante des contradictions françaises : la façon de penser des hommes sur les femmes.
« « Parmi le grand nombre de celles qui me frappent tous les jours, je n’en vois point de plus déshonorante pour leur esprit, que leur façon de penser sur les femmes. Ils les respectent, mon cher Aza, et en même-temps ils les méprisent avec un égal excès. » »
Zilia formule ici une contradiction et non un simple reproche, et c’est ce qui donne à la lettre sa portée. Il ne s’agit pas de dire que les Français méprisent les femmes : il s’agit de montrer que le respect et le mépris y sont simultanés, de même intensité, et exercés par les mêmes personnes. L’apostrophe insérée entre les deux termes — « mon cher Aza » — joue le rôle d’un appel à témoin : Zilia s’arrête, comme si l’énoncé demandait à être vérifié. Le démontage qui suit est d’une rigueur exemplaire. Premier temps : la politesse interdit à l’homme du plus haut rang la moindre insulte personnelle à la femme la plus vile. Second temps : le plus méprisable des hommes peut trahir et calomnier une femme de mérite « sans craindre ni blâme ni punition ». Troisième temps, et c’est la trouvaille : si les hommes se ménagent entre eux, c’est qu’ils risquent le duel ; le respect n’est donc pas un effet de l’estime, mais de la peur, et il s’arrête exactement là où le danger cesse.
Le procédé — Angle précis : respect et mépris simultanés. Antithèse renforcée par « en même-temps » et par « un égal excès », qui refuse la solution de facilité d’un partage entre bons et mauvais ; l’apostrophe à Aza au milieu de la phrase marque l’incrédulité.
Contresens à éviter — Croire que cette lettre traite de l’éducation des filles : ce sujet est celui de la lettre XXXIV, ajoutée en 1752 juste après elle.
Lettre XXXIV (ajoutée en 1752), ouverture
La condition des femmes
Zilia annonce avoir enfin découvert la cause du mépris où l’on tient les femmes en France : elle la situe dans l’éducation.
« « On voudroit, comme ailleurs, qu’elles eussent du mérite et de la vertu. Mais il faudroit que la nature les fît ainsi ; car l’éducation qu’on leur donne est si opposée à la fin qu’on se propose, qu’elle me paroît être le chef-d'œuvre de l’inconséquence Françoise. » »
C’est l’énoncé le plus argumentatif du recueil, et il est construit comme une démonstration. Prémisse : la société veut des femmes méritantes. Constat : elle leur donne une éducation contraire à ce but. Conclusion implicite : soit elle attend un miracle de la nature, soit elle veut en réalité le contraire de ce qu’elle dit. Le « car » articule explicitement les deux propositions, ce qui est rare sous la plume de Zilia et signale un changement de régime : la voix se rapproche ici de celle du traité. L’antiphrase finale est d’une ironie parfaitement dosée : « chef-d'œuvre » suppose un art, une maîtrise, une perfection — appliqué à l’inconséquence, le mot suggère que cette société excelle à se contredire. Surtout, la phrase déplace le problème du terrain de la nature vers celui de l’institution : si le défaut vient de l’éducation, il est réparable, et le mépris qu’on nourrit pour les femmes est le produit des choix de ceux-là mêmes qui les méprisent. Toute la suite de la lettre déroulera cette causalité, du couvent au mariage précoce.
Le procédé — Angle précis : l’éducation comme cause du mépris. Raisonnement par l’absurde — on attend un résultat sans en vouloir la cause — couronné par une antiphrase, le mot « chef-d'œuvre » désignant une réussite en matière d’incohérence.
Contresens à éviter — Faire de Graffigny une théoricienne de l’égalité des droits : sa thèse est causale et pédagogique, non juridique, et il faut l’énoncer dans ses propres termes.
Lettre XXXIV (ajoutée en 1752)
La condition des femmes
Après avoir décrit l’éducation des filles et l’oisiveté des jeunes femmes mariées, Zilia refuse d’en conclure à un mauvais naturel.
« « En général il me semble que les femmes naissent ici bien plus communément que chez nous, avec toutes les dispositions nécessaires pour égaler les hommes en mérite et en vertus. Mais comme s’ils en convenoient au fond de leur cœur, et que leur orgueil ne peut supporter cette égalité ; ils contribuent en toute manière à les rendre méprisables » »
Graffigny franchit ici le pas décisif. Il ne suffit pas de dire que l’éducation fait le mépris : il faut expliquer pourquoi cette éducation persiste. La réponse est d’une grande audace, et elle est formulée avec une prudence de style qui la rend d’autant plus forte. Le « il me semble » et le « comme s’ils en convenoient » maintiennent l’énoncé dans l’ordre de l’hypothèse, mais l’hypothèse est celle-ci : les hommes savent que les femmes leur sont égales, cette égalité blesse leur orgueil, et ils travaillent donc activement à les rendre méprisables — en manquant d’égards pour les leurs, en séduisant celles des autres. Le mépris n’est plus un préjugé passif, c’est une production. Le second membre de la citation tire l’argument de la responsabilité : puisque « l’autorité est entièrement du côté des hommes », ils sont responsables de tous les désordres de la société. On mesure la distance parcourue depuis la lettre XXXIII : celle-ci constatait une contradiction, celle-ci en nomme le moteur.
Le procédé — Angle précis : l’égalité des dispositions et l’orgueil des hommes. Renversement de la thèse attendue, puis explication par le mobile psychologique : la proposition comparative « comme s’ils en convenoient » impute aux hommes un savoir qu’ils refoulent.
Contresens à éviter — Citer la phrase seule, sans le second membre : c’est la clause sur l’orgueil et l’autorité qui transforme un constat de capacité en accusation.
Lettre XXXVIII, au chevalier Déterville, à Malte
L’amour et la déception
Aza est arrivé, puis reparti pour l’Espagne où il va épouser une autre femme. Zilia écrit à Déterville, qu’elle a d’abord traité injustement.
« « c’est la bonne foi violée, c’est l’amour méprisé qui déchire mon ame. Aza est infidèle. Aza infidèle ! Que ces funestes mots ont de pouvoir sur mon ame… mon sang se glace… un torrent de larmes… » »
Graffigny fait ici ce que le roman épistolaire permet seul : elle met en scène la désorganisation de l’écriture au moment où elle se produit. La première phrase tient encore, avec ses deux présentatifs parallèles et son verbe principal. La deuxième se réduit à un constat de quatre mots. La troisième reprend le même groupe en l’arrachant à toute syntaxe, et bascule dans l’exclamation. Puis la phrase se défait : trois segments séparés par des points de suspension, dont le dernier n’a même plus de verbe. La typographie devient ainsi un instrument d’analyse psychologique, et le lecteur n’apprend pas que Zilia souffre, il le voit à même la page. Il faut relever ce que la souffrance vise : non pas l’abandon en lui-même, mais « la bonne foi violée ». Or la bonne foi est la vertu que le roman attribue constamment aux Péruviens, jusqu’à la note de l’Introduction rappelant qu’un Péruvien n’avait jamais menti. Ce qu’Aza trahit, ce n’est donc pas seulement Zilia, c’est le seul monde qui lui restait.
Le procédé — Angle précis : la trahison et la défaite de la bonne foi. Passage d’une phrase construite à des groupes nominaux disjoints ; épanadiplose du nom propre, points de suspension répétés qui figurent la défaillance de la phrase elle-même.
Contresens à éviter — Ne voir là qu’un morceau pathétique : la lettre attribue la trahison à l’influence espagnole, ce qui referme la boucle ouverte par l’Introduction historique.
Lettre XL, au chevalier Déterville
La solitude choisie
Retirée dans la maison de campagne, Zilia répond à Céline, qui lui reproche de vivre seule et indépendante à son âge.
« « mais elle ne m’a pas encore donné d’assez fortes raisons pour m’en convaincre : la véritable décence est dans mon cœur. Ce n’est point au simulacre de la vertu que je rends hommage, c’est à la vertu même. » »
Zilia tire ici la conséquence morale de tout ce qu’elle a observé depuis la lettre XX. Si les meubles sont de bois sous l’or, si la politesse tient lieu de sentiment, si les vertus françaises sont « artificielles comme leurs vices », alors la décence extérieure — celle que Céline lui oppose au nom de l’usage — appartient exactement à la même famille : c’est une superficie. Le mot « simulacre » est choisi pour cela ; il est plus fort qu’apparence, car il suppose une intention de faire croire. La structure clivée refuse l’un et affirme l’autre, sans concession ni transition, et la brièveté du membre final donne à la phrase son autorité. La portée de la formule est considérable pour une héroïne de roman en 1752 : une jeune femme seule, sans famille ni mari, y déclare que la norme sociale n’a pas de juridiction sur elle, et qu’elle se prend elle-même pour juge. Elle ajoute aussitôt : « Je la prendrai toujours pour juge et pour guide de mes actions. » La vertu devient une affaire de conscience, non de regard d’autrui.
Le procédé — Angle précis : la décence déplacée dans la conscience. Antithèse entre le simulacre et la chose, redoublée par une construction clivée à valeur de rectification (« ce n’est point… c’est… ») ; le possessif « mon cœur » déplace l’instance du jugement de la société vers le sujet.
Contresens à éviter — Traduire cette indépendance en indifférence à la morale : Zilia ne relâche pas les exigences, elle les déplace — et elle les rend plus lourdes, puisqu’elle en répond seule.
Lettre XLI et dernière, au chevalier Déterville, à Paris
La solitude choisie
Zilia refuse l’amour de Déterville, lui offre l’amitié, et décrit la vie qu’elle entend mener dans sa solitude studieuse.
« « Le plaisir d’être ; ce plaisir oublié, ignoré même de tant d’aveugles humains ; cette pensée si douce, ce bonheur si pur, je suis, je vis, j’existe, pourroit seul rendre heureux, si l’on s’en souvenoit, si l’on en jouissoit, si l’on en connoissoit le prix. » »
C’est la formule la plus commentée du roman, et sa construction en fait tout le sens. La phrase retarde son verbe principal comme si elle voulait faire durer son objet : « le plaisir d’être » est énoncé, puis qualifié par la négative — oublié, ignoré —, puis repris par deux groupes appositifs, avant que surgisse le tricolon nu, je suis, je vis, j’existe, trois verbes sans complément qui disent l’existence dépouillée de tout contenu. Puis la phrase retombe dans le conditionnel et trois « si » : ce bonheur suffirait, à condition qu’on s’en souvienne, qu’on en jouisse, qu’on en connaisse le prix. Le mot « prix » referme le livre sur le vocabulaire qui l’a traversé, celui de la valeur et de la fausse monnaie : après l’or de surface, la politesse creuse et les fortunes empruntées, voici le seul bien qui ne se paie pas. Zilia, qui a tout perdu — patrie, rang, promis —, découvre que le fait même d’exister n’a jamais dépendu de ce qu’elle possédait. C’est une morale de l’extrême pauvreté, et c’est aussi une conquête.
Le procédé — Angle précis : le bonheur réduit au fait d’exister. Phrase à sujet longuement différé, où le groupe nominal est repris et amplifié trois fois avant que le verbe arrive ; tricolon de verbes à la première personne au centre, tricolon de subordonnées conditionnelles en clausule.
Contresens à éviter — Lire la formule comme une résignation ou une consolation : elle est donnée comme une découverte que « tant d’aveugles humains » n’ont pas faite, donc comme une supériorité.
Lettre XLI, dernier paragraphe, ajouté en 1752
La solitude choisie
Dernières lignes du roman : Zilia, ayant refusé l’amour, invite Déterville à venir partager sa retraite.
« « Venez, Déterville, venez apprendre de moi à économiser les ressources de notre âme, et les bienfaits de la nature. Renoncez aux sentimens tumultueux, destructeurs imperceptibles de notre être ; venez apprendre à connoître les plaisirs innocens et durables, venez en jouir avec moi » »
Le roman ne s’achève pas sur un renoncement mais sur une offre, et c’est cette addition de 1752 qui en fixe le sens. Le verbe « apprendre de moi » renverse toutes les positions établies depuis la lettre X : celle qui ne savait ni parler, ni lire, ni reconnaître un miroir, enseigne à présent à son bienfaiteur. L’anaphore de l’impératif donne à l’invitation la forme d’une injonction douce, et le mouvement de la phrase va du refus (« renoncez ») à la jouissance partagée (« venez en jouir avec moi »), si bien que la fin n’est pas privative. La métaphore la plus intéressante est celle de l’économie : « économiser les ressources de notre âme ». Elle reprend, pour la retourner, tout le lexique de l’argent qui a servi à accabler la France — la dépense, le superflu, la ruine. Là où les Français dissipent, Zilia propose d’épargner ; là où l’amour est décrit comme un « destructeur imperceptible », l’amitié promet la durée. Le dernier mot du roman appartient donc à une morale de la mesure, opposée point par point à la société qu’il a décrite.
Le procédé — Angle précis : l’amitié proposée comme règle de vie. Anaphore de l’impératif « venez », répété quatre fois ; inversion du rapport de dépendance, puisque c’est la protégée qui devient maîtresse ; métaphore économique de l'« épargne » des ressources de l’âme.
Contresens à éviter — Ignorer que ce paragraphe est absent de l’édition de 1747 : une dissertation qui juge le dénouement « mélancolique » sans le citer travaille sur un texte qui n’est pas au programme.
Bloqué sur ce chapitre ?
Moi c'est Ben, j'ai créé ce site pour aider le plus d'élèves possible, partout en France. Je peux aussi reprendre avec toi ce qui coince en cours particulier : en visio, ou à domicile si tu es à Marseille.