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Entretiens sur la pluralité des mondes
Fontenelle, 1686 — parcours « le gout de la science »
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Fontenelle en 1686 : un savant mondain au seuil des Lumières
Bernard Le Bouyer de Fontenelle naît à Rouen en 1657 et meurt à Paris en 1757, à la veille de ses cent ans. Neveu de Pierre et de Thomas Corneille, il grandit dans la littérature avant de s’intéresser aux sciences : il commence par des vers, des livrets d’opéra, une tragédie sifflée, des Lettres galantes. Cette formation compte, car elle explique tout le reste : l’homme qui écrira sur les planètes a d’abord appris à écrire pour plaire.
L’année 1686 est décisive. Fontenelle publie coup sur coup les Entretiens sur la pluralité des mondes et l'Histoire des oracles — d’un côté la cosmologie rendue aimable, de l’autre la critique rationnelle de la crédulité. Deux ans plus tard, la Digression sur les Anciens et les Modernes (1688) le range résolument du côté des Modernes. Il a alors vingt-neuf ans et occupe une position rare : ni savant de métier, ni pur homme de lettres, mais passeur.
Cette position devient institutionnelle. Élu à l’Académie française en 1691, il est nommé en 1697 secrétaire perpétuel de l’Académie royale des sciences, charge qu’il occupera plus de quarante ans. Il y rédige les Histoires annuelles des travaux de l’Académie et les Éloges des académiciens : son métier consiste, littéralement, à raconter la science à ceux qui ne la font pas.
Retenez la formule qui sert à situer l’auteur dans une introduction : Fontenelle n’est pas un savant qui se met à écrire, c’est un écrivain qui se met à la science, et qui en tire une forme neuve. Les Entretiens sont le laboratoire de cette forme.
La genèse : Copernic, Descartes et un public qui n’est pas savant
Le livre naît d’un décalage. Depuis Copernic (De revolutionibus, 1543), l’héliocentrisme est acquis chez les astronomes ; depuis Descartes (Principes de la philosophie, 1644), on explique le ciel par des tourbillons de matière subtile qui entraînent les planètes autour de leur soleil. Galilée a vu les quatre lunes de Jupiter en 1610 ; Huygens a compris l’anneau de Saturne ; Cassini, à l’Observatoire de Paris, a ajouté des satellites à Saturne — Fontenelle en compte cinq, ce qui date le livre au mot près. Mais rien de tout cela n’a atteint le public des salons.
Fontenelle ne découvre donc rien : il fait passer. Il s’inscrit dans une lignée d’ouvrages sur les mondes habités — Kepler et son Songe, John Wilkins en Angleterre, Cyrano de Bergerac et ses États et Empires de la Lune — mais il change le régime d’écriture. Là où ses prédécesseurs recourent au voyage imaginaire, il choisit la conversation réelle, dans un parc, entre deux personnes qui se plaisent.
Ce que dit la Préface. Fontenelle s’y compare à Cicéron portant la philosophie grecque en latin, puis énonce son programme : « J’ai voulu traiter la Philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ; j’ai tâché de l’amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les Savans. » Tout le livre tient dans cette recherche d’un milieu.
Le texte s’augmente ensuite : après les cinq soirs de 1686, un Sixième soir s’ajoute dès l’édition suivante, en 1687 ; Fontenelle l’annonce lui-même à la fin du Cinquième. Les éditions ultérieures ajouteront des notes. L'œuvre est donc, par construction, un livre qui reste ouvert sur les découvertes à venir.
L’architecture : six soirs, une dilatation continue de l’univers
La composition est d’une simplicité trompeuse : six promenades, six paliers, et à chaque palier l’univers grandit. Le mouvement d’ensemble est un élargissement — et c’est lui qu’il faut savoir raconter en trois phrases dans une introduction.
| Soir | Titre (sous-titre de l’auteur) | Le pas franchi |
|---|---|---|
| I | « Que la Terre est une Planete qui tourne sur elle-même, et autour du Soleil » | La Terre perd le centre : Ptolémée, Copernic, Tycho Brahé |
| II | « Que la Lune est une Terre habitée » | La Lune devient un monde, et peut-être un monde peuplé |
| III | « Particularités du Monde de la Lune. Que les autres Planètes sont habitées aussi » | Le « pourquoi non » se généralise à tout le système solaire |
| IV | « Particularités des mondes de Vénus, de Mercure, de Mars, de Jupiter et de Saturne » | Le tour des planètes, et la théorie des tourbillons |
| V | « Que les étoiles fixes sont autant de Soleils, dont chacun éclaire un monde » | L’infini : autant de tourbillons que d’étoiles |
| VI | « Nouvelles pensées… Dernières découvertes qui ont été faites dans le Ciel » | Retour réflexif : degrés de certitude, prudence, nouveautés |
Le livre est encadré par deux seuils qu’il ne faut jamais oublier de citer : une Préface, où Fontenelle expose sa méthode et désamorce l’objection religieuse, et une lettre dédicatoire « À Monsieur L… », qui fait du livre le compte rendu d’un séjour à la campagne. Le récit est donc rétrospectif : un narrateur raconte à un tiers ce qu’il a dit à une marquise.
Ne confondez pas les deux dernières unités. Le Cinquième soir referme le système (« vous voilà arrivée à la dernière voûte des cieux ») ; le Sixième, ajouté après coup, se tient à distance et réfléchit sur la valeur des preuves. Un sujet sur le doute ou sur la certitude se joue presque entièrement dans ce Sixième soir.
Deux personnages : le philosophe galant et la Marquise
Le dispositif repose sur un couple. D’un côté un narrateur sans nom, homme du monde qui sait la physique et se défend d’être philosophe (« il ne me sera point reproché que dans un bois, à dix heures du soir, j’aie parlé de philosophie à la plus aimable personne que je connoisse »). De l’autre une Marquise de G*** — appelée « Madame L.M.D.G. » au Sixième soir — qui, selon la Préface, « ne sortant jamais des bornes d’une personne qui n’a nulle teinture de science, ne laisse pas d’entendre ce qu’on lui dit ».
La Marquise remplit trois fonctions, et une dissertation qui n’en nomme qu’une se condamne. Elle objecte : elle demande où est le rivage si la Terre bouge, comment la Terre peut flotter, pourquoi Jupiter aurait des lunes. Elle devance : au Cinquième soir, c’est elle qui formule l’hypothèse décisive des étoiles-soleils, et le narrateur ne fait que confirmer par une citation de Phèdre : « C’est toi qui l’as nommé. » Elle régule : quand le narrateur dérive vers la morale, elle coupe — « quand il est question de physique, cela s’appelle bâiller ».
Exemple d’usage en copie. « L’élève de Fontenelle n’est pas une élève : dès le Cinquième soir, elle formule elle-même l’hypothèse que le narrateur devait lui apprendre, et il ne lui reste qu’à répondre par un vers de Racine. La galanterie n’a pas seulement rendu la leçon plaisante : elle a rendu l’auditrice active. »
Reste la question du statut de cette femme. Fontenelle la dit « imaginaire » et l’offre en exemple aux lectrices : « Pourquoi des femmes céderoient-elles à cette Marquise imaginaire, qui ne conçoit que ce qu’elle ne peut se dispenser de concevoir ? » Le livre est donc aussi un acte : il déclare le savoir accessible à un public que l’université en excluait.
Les enjeux : cosmologie, pluralité des mondes, prudence religieuse
Le premier enjeu est cosmologique. Fontenelle expose successivement trois systèmes — Ptolémée et ses cercles enchevêtrés, Tycho Brahé et son compromis, Copernic — et choisit le troisième sur un critère qui n’est pas la preuve mais l'économie : « la magnificence est dans le dessin, et l’épargne dans l’exécution ». La nature ne fait rien de superflu ; le système le plus simple est donc le plus probable. C’est un raisonnement de savant, mais il est présenté comme un jugement de goût.
Le deuxième enjeu est la pluralité des mondes. L’argument est analogique et se déploie par contagion : la Lune ressemble à la Terre, donc elle est peut-être habitée ; les planètes ressemblent à la Lune, donc elles le sont aussi ; les étoiles ressemblent au Soleil, donc chacune a ses planètes. Fontenelle nomme lui-même le ressort de cette contagion : « ce pourquoi non a une vertu qui peuplera tout ». Il en mesure aussi la fragilité, et c’est ce qui le sauve du délire.
Le troisième enjeu est polémique et prudent. Peupler les cieux, c’est heurter la théologie : les habitants de la Lune ne descendent pas d’Adam. Fontenelle règle l’objection dans la Préface par une esquive élégante — il ne met pas d'hommes dans la Lune, mais des habitants qui n’en sont pas. L’esquive ne trompe personne, et l’ouvrage sera d’ailleurs condamné par Rome ; mais elle permet de tout dire sans rien affirmer.
Ne faites pas de Fontenelle un athée militant ni un martyr. Il pratique une prudence de conversation : il annonce lui-même que « le vrai et le faux sont mêlés ici », et il termine le Sixième soir en avouant qu’il sacrifierait volontiers ces vérités « aux moindres commodités de la société ».
L’écriture : conversation, analogie, digression, ironie
Le style n’est pas un vernis posé sur un contenu : il est l’instrument de la démonstration. Quatre procédés doivent être nommés et illustrés dans une copie.
1. La conversation. Le texte est fait de répliques, d’interruptions, de reprises. Il n’y a presque jamais un paragraphe qui aille jusqu’au bout sans être coupé. Cette syntaxe du dialogue produit l’effet recherché : le lecteur n’assiste pas à un cours, il assiste à une pensée qui se fait à deux.
2. L’analogie familière. C’est la machine centrale. L’univers est un opéra dont on cache les cordes ; la Terre est une coque de ver à soie enveloppée de son duvet d’air ; la Lune est le Saint-Denis qu’on voit des tours de Notre-Dame ; les tourbillons s’engrènent « comme les roues d’une montre » ; les mondes de la Voie lactée sont « une fourmilière d’astres ». Chaque image prend un objet invisible et le remplace par un objet de la vie mondaine.
L’analogie n’est pas une preuve, et Fontenelle le sait. Elle transporte la conviction, elle ne la fonde pas. C’est pourquoi le Sixième soir revient en arrière pour mesurer ce que valent réellement ces raisonnements — mouvement rare, et qui fait la probité du livre.
3. La digression assumée. La Préface les revendique, en invoquant Virgile et Ovide : « je les ai autorisées par la liberté naturelle de la conversation ». D’où l’épisode d’Astolfe dans l’Arioste, le roi de Castille, les éléphants des Indiens, l’histoire naturelle des abeilles présentée d’abord comme un peuple extraterrestre.
4. L’ironie. Elle porte sur les savants (les fioles d’esprit perdues), sur les superstitions (Tycho Brahé et son lièvre), sur les hommes en général (« je ne sache rien au monde qui ne soit le monument de quelque sottise des hommes »), et sur le narrateur lui-même, qui se déclare fou avant qu’on le lui dise.
La réception : un succès européen, des Modernes aux Lumières
Le succès est immédiat et durable : rééditions augmentées du vivant de l’auteur, traductions — dès 1688 en anglais, notamment par la romancière Aphra Behn —, imitations. Le livre devient le modèle d’un genre : l’exposé scientifique en forme de conversation, destiné à un public non spécialiste et souvent féminin. Au siècle suivant, Algarotti donnera un Newtonianisme pour les dames qui descend directement des Entretiens.
Le paradoxe est que la science du livre vieillit très vite. Un an après sa publication paraissent les Principia de Newton (1687) : l’attraction universelle rend les tourbillons inutiles. Fontenelle, resté cartésien, publiera encore en 1752 une Théorie des tourbillons cartésiens. L'œuvre survit donc à ses propres erreurs, ce qui est en soi une leçon sur la nature de la science : la méthode et le goût durent plus longtemps que les résultats.
Sa postérité littéraire est nette. Voltaire écrit Micromégas (1752), conte philosophique de la relativité cosmique ; les salons du XVIIIe siècle font de la physique un sujet de conversation ; l'Encyclopédie hérite du projet d’un savoir communicable. Dans la Querelle des Anciens et des Modernes, les Entretiens valent argument : ils prouvent que la langue française peut porter ce que les Anciens n’avaient pas pensé.
Ouverture prête à l’emploi. Rapprochez le narrateur qui « tire le rideau » pour montrer le monde de la Marquise, et Diderot ou d’Alembert qui, cinquante ans plus tard, veulent « changer la façon commune de penser » — mais s’adressent, eux, à une nation entière et non plus à une seule interlocutrice charmante.
Le parcours associé : « le gout de la science », ce qu’il oblige à voir
Le parcours n’est pas un décor : c’est l’angle que le programme impose. Le mot gout y est double, et toute dissertation solide joue sur ses deux sens. Le goût est d’abord le désir de savoir — l’appétit, la curiosité, le plaisir pris à comprendre. Il est ensuite le discernement — la faculté mondaine de juger de l’agréable et du convenable. Fontenelle fait des deux une seule chose : chez lui, on ne connaît bien que ce qu’on a envie de connaître, et on n’a envie que de ce qui est présenté avec goût.
Le parcours oblige donc à regarder trois choses dans l'œuvre.
- La naissance du désir. Le Premier soir ne commence pas par l’astronomie : il commence par une nuit d’été, une rêverie, un compliment. Le savoir entre par la séduction. « Puisque votre folie est si agréable, donnez-la moi », dit la Marquise — c’est par le plaisir qu’elle accepte la leçon.
- Le prix du goût. Fontenelle avoue le risque : en cherchant un milieu, on peut trouver un point où la philosophie « ne convienne à personne ». Il annonce aussi que « le vrai et le faux sont mêlés » dans son livre. La question du parcours est donc : le goût sert-il la science, ou la remplace-t-il ?
- La discipline du savoir. Le Sixième soir corrige tout : les degrés de certitude, l’horloge qui marque les minutes, les philosophes comparés aux éléphants qui ne posent le second pied qu’une fois le premier affermi. Le goût sans méthode fait des systèmes ; la méthode sans goût ne fait pas de lecteurs.
Ce qu’un sujet peut en tirer. Toute formulation du type « la science doit-elle plaire ? », « le plaisir est-il un obstacle à la connaissance ? », « l'œuvre de Fontenelle est-elle une leçon ou une conversation ? » se traite avec ces trois moments : le goût fait entrer dans la science ; le goût menace la science ; le goût, discipliné, devient une vertu de la science.
Les pièges de l'œuvre : ce qui fait chuter les copies
1. Prendre le narrateur pour Fontenelle. Le narrateur est un personnage : il se dit fou, il plaide contre lui-même, il soutient au Second soir un raisonnement qu’il qualifie ensuite de « faux » pour éprouver son interlocutrice. Écrivez « le narrateur » quand c’est lui qui parle, « Fontenelle » quand c’est la Préface.
2. Réduire la Marquise à un faire-valoir. Elle formule l’hypothèse des étoiles-soleils, invente une explication des lunettes de l’imagination, esquisse au Sixième soir « un petit commencement de système ». Une copie qui la traite en potiche manque la moitié du texte.
3. Confondre vulgariser et simplifier. Fontenelle ne retire rien : il transpose. Il emploie, dit la Préface, « de vrais raisonnemens de Physique, et j’en ai employé autant qu’il a été nécessaire ». L’analogie remplace le calcul, elle ne remplace pas l’argument.
4. Faire du livre un manifeste athée. Fontenelle esquive l’objection théologique, il ne l’affronte pas. La formule « moi, je n’y en mets point » est une ruse de conversation, pas une profession de foi.
5. Croire que le livre affirme l’existence des extraterrestres. Il la donne pour vraisemblable, et le Sixième soir mesure précisément ce que vaut ce mot. Fontenelle demande qu’on place ses habitants « un peu au-dessous d’Alexandre », c’est-à-dire un cran sous les faits historiques bien attestés.
6. Se tromper de soir. Le Saint-Denis est au Second soir, les abeilles au Troisième, les tourbillons au Quatrième, les roses et le jardinier au Cinquième, les éléphants au Sixième. Une citation bien analysée mais mal située est une citation perdue.
Orthographe des citations. Les éditions anciennes écrivent « étoit », « paroît », « systême », « connoissance ». Les éditions scolaires modernisent. Citez d’après votre édition et restez cohérent : ce qui est sanctionné, c’est l’à-peu-près, pas le choix d’une graphie.
- Fontenelle (1657-1757), neveu des Corneille, publie les Entretiens en 1686 ; un Sixième soir s’ajoute en 1687. La même année paraît l'Histoire des oracles.
- Six soirs dans un parc : la Terre tourne (I) → la Lune est une terre habitée (II) → les autres planètes aussi (III) → tour des planètes et tourbillons (IV) → chaque étoile est un soleil avec son monde (V) → retour réflexif sur la certitude (VI).
- Deux personnages : un narrateur galant qui se défend d’être philosophe, et une Marquise qui objecte, devance et régule. Elle n’est pas un faire-valoir.
- Science exposée : héliocentrisme de Copernic, tourbillons de Descartes, lunes de Jupiter et de Saturne. Science démodée un an plus tard par Newton (1687) — le livre survit à ses erreurs.
- Méthode : l’analogie familière (l’opéra, la montre, le ver à soie, Saint-Denis), la digression assumée, l’ironie. L’analogie transporte la conviction, elle ne la fonde pas.
- Parcours « le gout de la science » : le goût = désir de savoir et discernement mondain. Trois moments : le goût fait entrer dans la science ; le goût menace la science (« le vrai et le faux sont mêlés ici ») ; le goût discipliné devient une vertu de la science (Sixième soir).
- Prudence : sur la religion, Fontenelle esquive (« moi, je n’y en mets point ») ; sur la vérité, il gradue (« placez les habitants des planètes un peu au-dessous d’Alexandre »).
- Épreuves : juin 2027. Voie technologique : Premier, Second et Troisième soir.
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