La fiction du manuscrit traduit permet à Graffigny de faire dire à une étrangère ce qu’une Française ne pourrait avancer sans autorité. Le sujet demande si ce masque efface le personnage ou si Zilia possède une consistance propre.
Zilia est-elle un porte-parole transparent, ou un personnage dont l’expérience résiste aux thèses qu’elle sert ?
Le plan en trois parties
Un masque assumé comme tel
- L’Avertissement de 1752 explique le procédé en pédagogue : il annonce le préjugé national que la fiction est faite pour déjouer.« Mais toujours prévenus en notre faveur », Avertissement, éd. 1752
- Les questions de Zilia sont trop bien calculées pour être seulement naïves : elles portent exactement là où la critique veut frapper.« Cette Nation ne seroit-elle point idolâtre ? », Lettre V
- Ses descriptions par comparaison relèvent d’un art littéraire savant, qui suppose un auteur maîtrisant l’effet produit sur le lecteur.« cette maison comme suspendue », Lettre III
Des thèses qui appartiennent visiblement à Graffigny
- La lettre XXXIV développe une argumentation en règle sur l’éducation, où l’on entend moins une Péruvienne qu’une femme de lettres française.« il faudroit que la nature les fît ainsi », Lettre XXXIV
- L’affirmation d’une égalité de dispositions entre les sexes relève du débat français du siècle et non de l’expérience péruvienne de Zilia.« les femmes naissent ici bien plus communément que chez nous », Lettre XXXIV
- Les maximes sur le caractère national sont celles d’un moraliste, écrites dans la langue même qu’elles critiquent.« La censure est le goût dominant des François », Lettre XXXII
Une voix qui conserve pourtant son épaisseur propre
- Zilia parle d’une place que nul discours d’auteur ne pourrait occuper : celle d’une femme arrachée à un trône et réduite à la captivité.« esclave sous les loix de la tyrannie », Lettre I
- La lettre de la trahison produit une écriture de la douleur, où la voix se défait au lieu d’argumenter.« Aza infidèle ! », Lettre XXXVIII
- Ses décisions finales ne servent aucune thèse commode : elles désobéissent aux convenances au nom d’une conviction personnelle.« la véritable décence est dans mon cœur », Lettre XL
Un porte-parole qui souffre et qui doute ne persuade-t-il pas mieux qu’un discours signé par l’auteur lui-même ?