La lettre fictive donne une voix singulière, datée et située, à un discours qui vise pourtant des usages collectifs. Le sujet demande ce que ce dispositif gagne en vivacité et ce qu’il perd en rigueur par rapport au traité.
La lettre d’une étrangère est-elle, pour la critique sociale, un instrument plus efficace que le discours argumenté ?
Le plan en trois parties
Un dispositif qui désarme les préjugés du lecteur
- L’Avertissement annonce que le lecteur français jugera d’abord selon ses propres mœurs : la fiction est conçue pour déjouer cette prévention.« toujours prévenus en notre faveur », Avertissement, éd. 1752
- La naïveté de la question posée met le lecteur en position d’accusé sans qu’aucune accusation soit prononcée.« Cette Nation ne seroit-elle point idolâtre ? », Lettre V
- Le détail concret remplace la démonstration : une observation sur la dorure d’un meuble suffit à formuler une thèse sur l’apparence.« leur véritable substance est de bois », Lettre XX
Une voix intime qui donne du poids à la critique
- La lettre lie l’analyse à une expérience : quand Zilia parle de tyrannie, elle parle d’abord de sa propre condition de captive.« esclave sous les loix de la tyrannie », Lettre I
- La crise amoureuse fait entendre une voix brisée que nul traité ne pourrait produire, et cette émotion engage le lecteur dans le jugement.« c’est la bonne foi violée, c’est l’amour méprisé qui déchire mon ame », Lettre XXXVIII
- La scène d’agression du salon montre ce que la civilité permet : c’est le récit d’un corps offensé qui vaut ici démonstration.« je le repoussai avec une surprise et une indigna[tion] », Lettre XIV
Les limites du dispositif, et le glissement vers l’essai
- L’édition de 1752 ajoute des lettres où l’intrigue disparaît au profit d’analyses suivies, signe que la fiction seule ne suffisait pas à porter la critique.« l’indigence et le superflu ne sont séparés que par un appartement », Lettre XXIX
- La lettre XXXIV, consacrée à l’éducation des femmes, se rapproche du discours réformateur : Zilia n’y raconte plus, elle plaide.« il faudroit que la nature les fît ainsi ; car l’édu[cation] », Lettre XXXIV
- La maxime finale de la lettre XXXII montre le point où la voix de l’étrangère devient sentence universelle, et donc quitte la fiction.« Heureuse la nation qui n’a que la nature pour guide », Lettre XXXII
Quand la fiction s’efface derrière la thèse, l'œuvre gagne-t-elle en clarté ce qu’elle perd en puissance de persuasion ?