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Le travail

Thème « L’existence humaine et la culture » — notion de la voie générale, programme de Terminale

À propos de cette page
Les thèses et citations des philosophes du travail, d’Aristote à Hannah Arendt, en passant par Sénèque, Locke, Adam Smith, Kant, Hegel, Marx, Nietzsche, Max Weber et Simone Weil. Chaque auteur est présenté avec son œuvre, sa date, une citation exacte et l’auteur qui lui répond.

16 thèses, 11 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.

Hannah Arendt 1906-1975

Dépassement

Condition de l'homme moderne · 1958 · phénoménologie politique

Trois activités qu'on confond sous le mot « travail » doivent être séparées : le travail qui entretient la vie, l'œuvre qui bâtit un monde, l'action qui institue l'histoire.

« Le travail est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain. »

Arendt tient que la philosophie moderne a perdu des distinctions que les langues anciennes conservaient. Le travail « est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain » : il produit des biens consommables, se répète sans fin et ne laisse rien — le repas est mangé, le linge est à relaver. L'œuvre, au contraire, fabrique des objets durables : une table, une maison, un code de lois subsistent après leur auteur et composent le monde commun où des générations se succèdent. L'action, enfin, est ce que les hommes font et disent entre eux, sans médiation d'objet, et c'est elle seule qui produit de l'imprévisible, donc de l'histoire. L'exemple le plus clair est domestique : cuisiner relève du travail, fabriquer la table relève de l'œuvre, décider ensemble qui sera invité relève de l'action. La portée est polémique : en faisant du travail la valeur suprême, la modernité a promu l'animal laborans au détriment du citoyen, et confondu la politique avec la gestion des besoins.

Permet de réfuter — Marx, qui unifie ces trois activités sous la catégorie de production et voit dans le travail l'essence de l'homme.

Piège — Traduire « labor » et « work » l'un par l'autre : toute l'analyse repose sur leur différence, et l'inversion ruine le devoir.

Hannah Arendt 1906-1975

Dépassement

Condition de l'homme moderne · 1958 · phénoménologie politique

L'automatisation menace une société qui a fait du travail son unique source de sens : elle libérerait d'une activité dont personne ne sait plus se passer.

« Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. »

Le rêve d'Aristote — des machines qui rendraient les ouvriers inutiles — se réalise, et Arendt annonce qu'il tournera mal : « ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste ». Le paradoxe tient à une condition historique précise : nos sociétés ont fait de l'emploi la source unique du revenu, du statut et de l'estime de soi, et ont simultanément dévalué les activités qui ne produisent pas — la politique, la pensée, la vie publique. Dès lors, la délivrance du labeur ne rend pas libre : elle laisse des hommes sans rien à faire de ce temps devenu vide, qu'ils remplissent de consommation et de loisirs eux-mêmes standardisés. L'exemple contemporain est tout trouvé : la difficulté à penser le revenu universel ne tient pas au financement, mais à l'impossibilité d'imaginer une dignité sans emploi. La portée est politique : le problème de l'automatisation n'est pas technique, il est celui d'une culture qui n'a gardé qu'une seule idée de l'activité humaine.

Permet de réfuter — Aristote, pour qui la suppression du travail servile ouvrirait simplement l'accès de tous au loisir studieux.

Piège — Y voir une prophétie du chômage de masse : Arendt décrit un vide de sens, pas une statistique de l'emploi.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Dépassement

Éthique à Nicomaque, VI · vers 335 av. J.-C. · philosophie classique grecque

Produire et agir ne sont pas la même chose : la production a sa fin hors d'elle, l'action a sa fin en elle-même.

« La production a une fin autre qu'elle-même, il n'en saurait être ainsi pour l'action, la bonne pratique étant elle-même sa fin. »

Toutes nos activités ne se valent pas, et la première tâche d'une copie est de ne pas appeler « travail » ce qui n'en est pas. Aristote distingue la poièsis, production d'un objet extérieur à l'agent, et la praxis, action qui n'a d'autre fin qu'elle-même : « la production a une fin autre qu'elle-même, il n'en saurait être ainsi pour l'action ». Le menuisier fabrique une table : quand la table est là, son activité cesse, et on la juge au résultat. Celui qui délibère, rend la justice ou contemple ne produit rien : son activité se juge en elle-même, dans la manière dont elle est conduite. De là la hiérarchie que toute l'Antiquité reprendra : les arts serviles, tournés vers l'utile, sont inférieurs aux activités libérales, qui n'ont pas d'autre but que l'excellence humaine. Cette distinction explique pourquoi la technique, définie comme production, ne peut jamais dire elle-même à quoi elle doit servir : elle est tout entière du côté des moyens.

Permet de réfuter — Marx, pour qui c'est au contraire dans la production que l'homme se réalise, ce qui abolit la supériorité de la contemplation.

Piège — Traduire tekhnè par « technique » au sens moderne : chez Aristote, c'est tout savoir-faire réglé, y compris celui du médecin ou du sculpteur.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Dépassement

Politique, I · vers 330 av. J.-C. · philosophie classique grecque

Des machines capables d'accomplir seules leur ouvrage rendraient l'esclavage inutile : c'est le travail servile, non l'homme, que l'automate remplace.

« Si chaque instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain […] ; si les navettes tissaient toutes seules […], les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers, et les maîtres, d'esclaves. »

La question de l'automatisation n'a pas attendu la robotique : Aristote la formule au livre I de la Politique. Il imagine des instruments qui accompliraient seuls leur ouvrage, « comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain » (Héphaïstos), et en tire cette conséquence : alors « les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers, et les maîtres, d'esclaves ». L'hypothèse est remarquable parce qu'elle ne rêve pas d'oisiveté, mais d'une cité où la liberté des uns cesserait de reposer sur la servitude des autres. Elle éclaire du même coup la définition aristotélicienne de l'esclave comme « instrument animé » (Éthique à Nicomaque, VIII ; la Politique parle de « propriété vivante ») : ce qui est visé dans l'esclavage, c'est une fonction instrumentale, et toute machine assez perfectionnée peut l'occuper. Le raisonnement fournit le meilleur argument en faveur de l'automatisation contemporaine : ce qu'elle supprime, ce sont les tâches que nul ne choisirait. Il en montre aussi la limite : Aristote suppose que la richesse produite reviendrait à celui qui ne travaille plus, ce qui est précisément la question politique que les machines nous posent.

Permet de réfuter — Arendt, pour qui la disparition du travail dans une société de travailleurs ne libère personne, faute d'autre activité disponible.

Piège — Faire d'Aristote un partisan de l'émancipation : il justifie dans le même livre l'esclavage par nature, et son hypothèse reste une expérience de pensée.

G. W. F. Hegel 1770-1831

Thèse

Phénoménologie de l'esprit · 1807 · idéalisme allemand

En différant sa jouissance et en se heurtant à la matière, le travailleur accède à la conscience de soi que le maître, simple consommateur, ne peut pas atteindre.

« Le travail est désir refréné, disparition retardée : le travail forme. »

La dialectique du maître et du serviteur renverse la hiérarchie apparente. Le maître jouit des choses et les consomme : elles disparaissent entre ses mains, et il ne laisse rien. Le serviteur, lui, doit travailler la chose sans la consommer ; il diffère sa satisfaction, et c'est ce délai qui l'éduque — « le travail est désir refréné, disparition retardée ». En se heurtant à la résistance du bois ou de la pierre, il découvre que le réel ne cède pas au vœu, et il apprend à ruser avec lui ; puis, l'ouvrage achevé, il retrouve devant lui sa propre pensée devenue chose visible et durable. Le travail est ainsi le miroir où la conscience se reconnaît libre, tandis que le maître, dépendant du serviteur pour tout, s'enfonce dans une jouissance qui ne forme rien. L'exemple hégélien de l'ouvrage — la forme donnée qui subsiste — dit l'essentiel : l'homme se prouve à lui-même son humanité en laissant une trace. C'est le fondement de toute la valorisation moderne du travail.

Permet de réfuter — Marx, qui objecte que ce travail formateur devient, sous le salariat, l'exact contraire : une dépossession.

Piège — Parler de « maître et esclave » comme d'une scène historique : c'est un moment logique de la formation de la conscience de soi.

Emmanuel Kant 1724-1804

Thèse

Réflexions sur l'éducation · 1803 · criticisme

Le travail n'est pas seulement une nécessité économique : il est la condition par laquelle l'homme accède à l'humanité, et l'éducation doit y former.

« L'homme est le seul animal qui soit voué au travail. »

« L'homme est le seul animal qui soit voué au travail » : la formule de Kant dans les Réflexions sur l'éducation ne constate pas une servitude, elle définit une condition. L'animal reçoit de l'instinct ce qu'il lui faut ; l'homme, privé de cette garantie, doit acquérir par l'effort ce qu'il n'a pas en naissant. Kant en tire une conséquence pédagogique forte : l'enfant doit apprendre à distinguer le jeu du travail, non parce que la peine serait bonne en soi, mais parce que l'habitude de faire ce qui coûte est la forme première de la liberté. Un être qui ne fait que ce qui lui plaît reste sous la dépendance de ses inclinations. L'exemple kantien est l'école : elle vaut moins par les connaissances transmises que par la contrainte réglée qu'elle impose, contrainte qui rend possible plus tard l'autonomie. La portée est claire : le travail est un détour éducatif par lequel un être sensible devient capable de se déterminer lui-même — ce qui n'autorise évidemment aucun travail forcé.

Permet de réfuter — Nietzsche, pour qui l'éloge du travail comme discipline est précisément la manière dont une société dresse les individus.

Piège — Confondre ce devoir de travailler avec une obligation morale envers autrui : c'est une nécessité liée à la nature inachevée de l'homme.

John Locke 1632-1704

Thèse

Second Traité du gouvernement civil, V · 1690 · libéralisme politique, empirisme

Le travail est le titre originaire de la propriété : ce que j'ai tiré de la nature par mon effort devient mien avant toute loi.

« Le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains, nous le pouvons dire, sont son bien propre. »

Locke cherche ce qui peut justifier qu'un individu s'approprie une part d'un monde donné à tous, et il le trouve dans le travail : « le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains, nous le pouvons dire, sont son bien propre ». Chacun étant propriétaire de sa personne, il l'est aussi de l'effort qu'il dépense ; en mêlant cet effort à une chose commune, il y ajoute quelque chose qui lui appartient et l'en retire légitimement. Le gland ramassé, le champ défriché deviennent miens non par décret mais par le travail incorporé. Locke ajoute deux limites, souvent oubliées : il faut qu'il reste aux autres « assez de semblables et d'aussi bonnes choses communes », et ne rien accumuler qui se gâte avant usage. L'exemple qu'il donne est comptable : une terre cultivée produit dix ou cent fois ce que produit une friche, en sorte que l'appropriation enrichit aussi ceux qui n'approprient pas. La portée est décisive : elle fonde le droit de propriété sur une activité, ce qui permettra aux socialistes de retourner l'argument contre les propriétaires qui ne travaillent pas.

Permet de réfuter — Rousseau, pour qui le premier qui enclôt un terrain n'a rien fondé du tout, sinon les crimes et les guerres qui s'ensuivirent.

Piège — Croire que Locke justifie toute propriété : sa théorie ne vaut que pour la propriété issue du travail, et elle est bornée par la clause du nécessaire laissé aux autres.

Karl Marx 1818-1883

Thèse

Le Capital, livre I · 1867 · matérialisme historique

Le travail proprement humain se définit par l'anticipation : le résultat existe idéalement dans la tête du travailleur avant d'exister dans la matière.

« Ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. »

Marx cherche ce qui sépare le travail humain de l'activité animale, et il refuse de le chercher dans la performance : l'abeille « confond par la structure de ses cellules de cire l'habileté de plus d'un architecte ». La différence est ailleurs : « ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ». Le travail humain est donc un projet : il suppose une représentation préalable du résultat, et l'exécution n'est que la réalisation de ce plan. Il en découle deux traits que l'abeille ignore : le travailleur peut changer de plan, donc inventer, et il doit soumettre sa volonté à son propre but pendant toute la durée de l'opération, ce qui exige attention et discipline. L'exemple architectural est bien choisi : un bâtiment existe sur le papier avant d'exister en pierre, et c'est ce passage de l'idéal au réel qui définit la production. La portée est considérable : si le travail est par essence pensée réalisée, alors un travail où l'ouvrier n'a rien conçu est une dénaturation.

Permet de réfuter — Bergson, pour qui l'intelligence fabricatrice et l'instinct sont deux directions divergentes de la vie : l'homme n'est pas défini par le projet conscient seul, mais par la fabrication d'instruments.

Piège — En faire une simple définition scolaire : ce texte prépare toute la critique du travail parcellaire, où la tête et la main sont séparées.

Karl Marx 1818-1883

Antithèse

Manuscrits de 1844 · 1844 · matérialisme historique

Dans le travail salarié, l'ouvrier est rendu étranger au produit, à son activité, aux autres hommes et à lui-même : le travail qui devait l'accomplir le nie.

« Dans son travail, [l'ouvrier] ne s'affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux. »

Si le travail est l'activité par laquelle l'homme se réalise, alors sa forme salariée constitue un scandale logique : dans son travail, l'ouvrier « ne s'affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux ». Marx décompose cette aliénation en quatre moments. Le produit d'abord lui échappe, puisqu'il appartient à celui qui a acheté son travail, et plus il produit, plus s'accroît la puissance qui lui fait face. L'activité elle-même ensuite lui est étrangère, puisqu'il n'en a choisi ni le rythme ni la fin : il ne se sent chez lui que hors du travail, dans les fonctions qu'il partage avec l'animal. Il est séparé, troisièmement, de son essence d'être générique, capable de produire selon les lois de la beauté. Il est enfin séparé des autres hommes, devenus concurrents. L'exemple décisif est celui du salaire : payer une activité ne la rend pas mienne, il achète seulement le droit d'en disposer. La portée est politique : l'aliénation ne se corrige pas par une prime, mais par un changement du rapport de production.

Permet de réfuter — Hegel, pour qui le travail, même contraint, forme la conscience de soi du serviteur.

Piège — Réduire l'aliénation à la souffrance au travail : c'est un rapport de dépossession, qui peut être vécu sans douleur particulière.

Karl Marx 1818-1883

Antithèse

Le Capital, livre I · 1867 · matérialisme historique

La machine n'asservit pas par elle-même : c'est son emploi capitaliste qui renverse le rapport et fait de l'ouvrier l'appendice de l'outil.

« Dans la manufacture et le métier, l'ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine. »

On croit souvent que Marx accuse les machines ; il accuse leur usage. La formule est précise : « dans la manufacture et le métier, l'ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine ». Le renversement est descriptible sans métaphore : l'outil recevait de la main son rythme, sa force et sa direction, tandis que la machine, mue par une énergie extérieure, impose sa cadence à qui l'alimente ; l'ouvrier n'est plus le sujet du processus, mais l'un de ses organes, celui que l'ingénieur n'a pas encore réussi à remplacer. Marx souligne que la machine pourrait raccourcir la journée de travail et l'allonge en fait, parce qu'elle doit être amortie et tourner sans interruption. L'exemple historique est celui des filatures anglaises, où l'introduction du métier mécanique s'accompagne de l'embauche d'enfants et de l'extension des horaires. La portée est nette : aucune analyse de la technique n'est complète si elle ne dit pas qui possède les machines et à quelle fin on les fait tourner.

Permet de réfuter — Ellul, pour qui la technique obéit désormais à sa propre logique, quel que soit le régime de propriété.

Piège — Faire de Marx un adversaire du machinisme : il y voit au contraire la condition matérielle d'une libération future du temps.

Friedrich Nietzsche 1844-1900

Antithèse

Aurore, § 173 · 1881 · philosophie du soupçon

La glorification du travail est un instrument de sécurité sociale : elle use les forces qui pourraient servir à penser et à vouloir autrement.

« On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail — c'est-à-dire de cette dure activité du matin au soir — que c'est là la meilleure police. »

Nietzsche ne demande pas si le travail est pénible, mais à qui profite son éloge. Dans le paragraphe d'Aurore intitulé « Les louangeurs du travail » (§ 173), il observe que nos sociétés célèbrent l'activité incessante du matin au soir et y voient une vertu ; puis il donne la raison de cet enthousiasme : « c'est là la meilleure police ». Un homme occupé du matin au soir consomme sa force nerveuse, ne réfléchit ni ne rêve, ne médite ni révolte ni exigence ; il tient les hommes en bride mieux qu'aucune loi, et sans qu'il faille de gendarmes. L'analyse est d'autant plus forte qu'elle ne suppose aucun complot : personne n'a décidé cette fonction disciplinaire, elle résulte du dispositif lui-même. L'exemple le plus parlant est l'organisation du temps : une journée entièrement réglée n'a besoin d'aucune censure pour que rien d'imprévu n'y soit pensé. La portée est un avertissement méthodologique : tout éloge unanime d'une valeur doit être examiné du point de vue de ce qu'il rend impossible.

Permet de réfuter — Kant, pour qui la discipline du travail est justement ce qui arrache l'homme à la dépendance de ses inclinations.

Piège — Y lire un éloge de la paresse : Nietzsche exige une activité intense, mais choisie, créatrice et non prescrite.

Sénèque 4 av. J.-C. - 65 apr. J.-C.

Antithèse

De la brièveté de la vie · vers 49 apr. J.-C. · stoïcisme romain

L'affairement perpétuel n'assure pas la vie, il la consomme : seul le loisir studieux permet de vivre réellement.

« Nous n'avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup. »

Contre l'idée que travailler serait vivre, Sénèque oppose un diagnostic sévère : « nous n'avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup ». L'homme occupé — le negotium est littéralement la négation du loisir — croit préparer son existence, et il la dépense entièrement à la préparer. Il ajourne toujours la vie au moment où ses affaires seront réglées, et ce moment n'arrive pas ; les vieillards affairés meurent au milieu de projets, n'ayant jamais commencé à vivre. Le remède n'est pas la paresse : l'otium latin désigne une occupation studieuse, celle qui permet de fréquenter les auteurs et de se posséder soi-même. L'exemple que Sénèque met en scène est politique : ces Romains puissants, dont l'agenda est plein, sont en réalité les esclaves de leurs clients. La leçon vaut exactement pour nos sociétés d'activité permanente : l'occupation peut être la forme la plus efficace de la dépossession.

Permet de réfuter — Hegel, pour qui c'est au contraire dans l'effort différé du travail, et non dans le loisir, que la conscience se forme.

Piège — Confondre l'otium avec le repos ou les loisirs marchands : c'est un travail sur soi, simplement affranchi de la nécessité.

Adam Smith 1723-1790

Thèse

Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, I · 1776 · économie politique classique

La division du travail est la cause principale de l'accroissement des richesses : elle multiplie la production sans augmenter l'effort.

« Ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d'épingles dans une journée. »

Smith ouvre la Richesse des nations par une observation d'atelier devenue l'exemple le plus célèbre de l'économie politique. Un ouvrier isolé, ignorant du métier, ne fabriquerait peut-être pas une épingle par jour ; mais que l'on découpe l'opération en dix-huit gestes distincts — tirer le fil, le dresser, le couper, affûter la pointe, préparer la tête — et « ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit milliers d'épingles dans une journée ». Le gain tient à trois causes que Smith énumère : l'habileté acquise par la répétition, le temps épargné en ne passant pas d'une tâche à l'autre, et l'invention de machines par ceux qui, concentrés sur un seul geste, en cherchent le raccourci. La portée dépasse l'atelier : ce qui vaut entre ouvriers vaut entre métiers et entre nations, et la prospérité moderne repose tout entière sur cette coopération que nul n'a conçue. La thèse est donc une apologie du travail divisé — dont Smith lui-même donnera, quelques centaines de pages plus loin, la critique la plus dure.

Permet de réfuter — Marx, pour qui cette productivité ne profite pas à celui qui la produit, la plus-value revenant au propriétaire des moyens de production.

Piège — Réduire Smith à l'éloge du marché : il exige de l'État qu'il instruise le peuple, précisément pour compenser les effets de la division du travail.

Adam Smith 1723-1790

Antithèse

Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, V · 1776 · économie politique classique

La division du travail, qui enrichit les nations, mutile l'intelligence de ceux qui l'exécutent : le progrès économique a un coût humain.

« Un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d'opérations simples […] devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir. »

La critique la plus radicale de la division du travail est venue de celui qui l'avait le mieux louée. Au livre V de la Richesse des nations, Smith reconnaît que « un homme qui passe toute sa vie à remplir un petit nombre d'opérations simples […] devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir ». L'argument n'est pas sentimental mais causal : les facultés se développent par l'exercice, et un geste qui n'exige aucun jugement cesse de les exercer ; l'ouvrier parcellaire perd du même coup le goût de la conversation, l'aptitude au jugement politique et jusqu'au courage militaire. Le constat vaut condamnation d'un système que Smith continue pourtant de juger indispensable, et c'est ce qui en fait la force : il ne s'agit pas d'un abus corrigible, mais de l'envers nécessaire d'un progrès. Le remède qu'il propose est significatif : une instruction publique financée par l'État, seule capable de rendre à l'ouvrier ce que l'atelier lui prend. C'est l'aveu qu'un gain de richesse peut être une perte d'humanité.

Permet de réfuter — Smith lui-même au livre I, et tous les partisans d'une organisation rationnelle du travail, jusqu'à Taylor.

Piège — Attribuer ce diagnostic à Marx seul : le constat est chez Smith dès 1776, ce qui interdit d'y voir un préjugé idéologique.

Max Weber 1864-1920

Thèse

L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme · 1905 · sociologie compréhensive

Le travail méthodique est devenu une valeur absolue parce qu'une éthique religieuse en a fait un signe d'élection ; la contrainte lui a survécu quand la foi s'est retirée.

« Le puritain voulait être un homme besogneux — et nous sommes forcés de l'être. »

Weber pose une question historique que la philosophie néglige : pourquoi le travail méthodique, méprisé partout ailleurs, est-il devenu chez nous une valeur en soi ? Sa réponse passe par la notion de Beruf, à la fois métier et vocation : dans l'ascétisme protestant, l'activité professionnelle régulière n'est pas un moyen d'enrichissement mais un devoir religieux, et la réussite y devient un indice — jamais une preuve — de l'élection divine. D'où un comportement inédit : gagner sans jouir, accumuler sans dépenser, réinvestir. Une fois ce ressort religieux dissous, la conduite demeure, mais vidée de son sens : « le puritain voulait être un homme besogneux — et nous sommes forcés de l'être ». L'exemple que Weber analyse est celui des maximes de Benjamin Franklin, où le temps est de l'argent et la ponctualité une vertu morale. La portée est immense pour la dissertation : la valeur travail n'a rien d'universel, c'est un héritage daté, et savoir d'où elle vient permet de demander si nous devons la garder.

Permet de réfuter — Marx, qui explique le même phénomène par les rapports de production et non par une éthique religieuse.

Piège — Faire dire à Weber que le protestantisme a causé le capitalisme : il décrit une affinité élective, pas une cause unique.

Simone Weil 1909-1943

Antithèse

La Condition ouvrière · 1951 · philosophie de l'attention, mystique

Ce n'est pas le travail qui avilit, mais le travail sans pensée : la cadence imposée dépossède l'ouvrier de son attention, donc de lui-même.

« Il faut répéter mouvement après mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie. »

Simone Weil, agrégée de philosophie, s'est fait embaucher en 1934 comme ouvrière sur presse pour savoir ce qu'est réellement le travail industriel. Ce qu'elle en rapporte n'est pas une théorie mais une expérience, qu'elle décrit dans ses lettres à Albertine Thévenon : « il faut répéter mouvement après mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie ». Ce qui détruit n'est pas d'abord la fatigue, ni même le salaire : c'est le temps. La cadence vient du dehors, elle ne laisse aucun intervalle où la pensée pourrait se loger, et l'ouvrier finit par ne plus pouvoir penser en dehors de l'usine non plus. Weil décrit précisément ce mécanisme : l'attention, qui est pour elle la faculté la plus haute de l'homme, est mobilisée entièrement par un geste qui n'en demande pas, et se trouve ainsi dilapidée. Elle refuse pourtant la conclusion facile de la suppression du travail manuel : bien fait, à un rythme qu'on gouverne, il serait au contraire le cœur d'une vie spirituelle. La portée est une exigence concrète : rendre au travailleur la maîtrise de son rythme et l'intelligence de ce qu'il fabrique.

Permet de réfuter — Hegel, pour qui le travail forme la conscience quelles que soient les conditions dans lesquelles il s'exerce.

Piège — La ranger parmi les marxistes : Weil critique aussi durement la bureaucratie ouvrière et refuse que l'oppression vienne seulement de la propriété.

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