Ressources · Terminale · Philosophie
Le travail
Thème « L’existence humaine et la culture » — notion de la voie générale, programme de Terminale
À propos de cette page
Sujet et dissertation rédigée, prêts à imprimer.
Sans document · Vous traiterez le sujet sous la forme d'une dissertation, en construisant un devoir organisé en une introduction, un développement en trois parties et une conclusion. L'usage de tout document et de tout appareil électronique est interdit ; les connaissances mobilisées doivent être au service de l'analyse du sujet et non exposées pour elles-mêmes.
Sujet
/ 20 ptsNe travaille-t-on que pour vivre ?
Sujet tombé au bac 2025 · Polynésie française, remplacement.
Corrigé rédigé — une dissertation complète (2275 mots), à n'ouvrir qu'après avoir composé
Introduction
On rattache souvent le mot « travail » au latin tripalium, un instrument de contention à trois pieux : l'étymologie est discutée, mais elle dit bien ce que l'expérience commune confirme. Travailler, ce serait d'abord peiner, et peiner parce qu'il le faut, comme l'homme de la Bible condamné à gagner son pain à la sueur de son front.
Le travail désigne l'activité par laquelle l'homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins, au prix d'un effort contraint ; mais le mot recouvre trois sens qu'il faut séparer : la peine subie, la production qui laisse un objet, l'emploi socialement reconnu et rémunéré. Vivre, de son côté, oscille entre deux sens : se maintenir en vie, c'est-à-dire subsister, et mener une existence proprement humaine. La restriction « ne… que », enfin, porte tout le poids du sujet : elle ne demande pas si l'on travaille pour vivre, ce qui est évident, mais si c'est là la seule fin du travail.
En un premier sens, la réponse paraît affirmative : personne ne travaillerait s'il n'y était contraint par le besoin, et le salaire, qui permet d'acheter de quoi vivre, semble être la raison suffisante de l'emploi. Mais en un autre sens, cette réponse est démentie par les faits : le bénévole travaille sans être payé, le retraité regrette souvent son métier, et l'on attend de son travail une reconnaissance, une place, une fierté que la subsistance n'explique pas.
Si le besoin suffit à expliquer que l'on travaille, suffit-il à expliquer ce que l'on cherche et ce que l'on trouve dans le travail ? Et si le travail donne davantage que la subsistance, ne risque-t-on pas, à l'inverse, d'en faire le but de l'existence et de ne plus vivre que pour travailler ?
Nous montrerons d'abord que le travail naît du besoin et que, pour la plupart des hommes, il demeure une nécessité vitale. Nous verrons ensuite qu'il excède pourtant la survie : il forme celui qui l'accomplit, réalise une idée et bâtit un monde partagé. Nous établirons enfin que le travail ne vaut qu'à la condition de rester ordonné à une vie qui le dépasse, et que le véritable danger n'est pas de travailler pour vivre, mais de ne plus vivre que pour travailler.
I. Le travail naît du besoin : on travaille d'abord pour subsister
Le travail répond d'abord au besoin, et c'est pourquoi il est vécu comme une peine. La tradition grecque comme la tradition biblique y voient un malheur : le citoyen libre d'Athènes laisse aux esclaves les arts serviles, et l'homme chassé du jardin doit arracher sa nourriture à une terre qui ne donne rien sans effort. Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne, donne à cette expérience sa définition rigoureuse : le travail, au sens du labor, « est l'activité qui correspond au processus biologique du corps humain ». Il produit des biens consommables, se répète indéfiniment et ne laisse rien derrière lui : le pain est mangé, le ménage est à refaire. En ce sens strict, on ne travaille que pour vivre, puisque le travail n'est rien d'autre que l'entretien de la vie par elle-même.
Cette nécessité trouve dans le salariat sa forme moderne. L'emploi est la forme sociale et rémunérée du travail, et le salaire convertit l'effort en moyens de subsistance : on travaille pour gagner sa vie, selon l'expression même de la langue. Marx, dans les Manuscrits de 1844, montre ce que devient le travail lorsqu'il n'est plus que ce moyen : dans son travail, l'ouvrier « ne s'affirme pas mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux ». Le produit lui échappe, puisqu'il appartient à celui qui a acheté son travail ; l'activité lui est étrangère, puisqu'il n'en a choisi ni le rythme ni la fin ; il ne se sent chez lui que hors du travail. Le salarié qui compte les heures jusqu'au week-end illustre exactement cette situation : le travail n'est plus pour lui qu'un temps retranché de sa vie afin de pouvoir la financer.
Aristote permet de comprendre pourquoi cette réduction du travail au statut de moyen n'a rien de surprenant. Dans l'Éthique à Nicomaque, il sépare la poièsis, production dont la fin est extérieure à celui qui l'accomplit, et la praxis, action qui a sa fin en elle-même : « la production a une fin autre qu'elle-même, il n'en saurait être ainsi pour l'action ». Le menuisier cesse d'agir quand la table est faite, et son activité se juge au seul résultat. Aristote en tire une conséquence remarquable au livre I de la Politique : si les instruments travaillaient d'eux-mêmes, « comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain », alors « les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers, et les maîtres, d'esclaves ». Le travail servile est donc tout entier défini par son utilité : si une machine pouvait l'accomplir, personne ne le regretterait. En ce premier sens, la réponse au sujet est nette : on travaille pour vivre, et l'on cesserait de travailler si l'on pouvait vivre sans cela.
Cette réponse laisse pourtant inexpliquée une part considérable de notre expérience. Celui qui ne travaillerait que pour subsister devrait accueillir une rente comme une délivrance ; or beaucoup souffrent d'être privés d'emploi alors même que leur revenu est assuré, et l'artisan soigne souvent son ouvrage bien au-delà de ce que le salaire réclame. Ce surplus d'attachement serait incompréhensible si le travail n'était qu'un moyen : il faut donc se demander ce que l'on poursuit en lui, outre la conservation de soi.
II. Pourtant le travail excède la survie : il forme l'homme, réalise une idée et bâtit un monde commun
La modernité a renversé le mépris antique en découvrant que le travail forme celui qui l'accomplit. Hegel, dans la dialectique du maître et du serviteur de la Phénoménologie de l'esprit, montre que c'est celui qui travaille qui accède à la conscience de soi : « le travail est désir refréné, disparition retardée ». Le maître consomme la chose et la fait disparaître ; le serviteur doit différer sa jouissance, se plier à la résistance de la matière, et ce détour l'éduque. En façonnant le bois, il retrouve dans l'objet achevé sa propre pensée devenue visible et durable. Kant tire de la même idée une leçon pédagogique dans ses Réflexions sur l'éducation : « l'homme est le seul animal qui soit voué au travail », et l'habitude de faire ce qui coûte est la forme première de la liberté. Le travail ne sert donc pas seulement la vie : il fait de celui qui vit un être capable de se déterminer lui-même.
Ce qui distingue le travail humain de l'activité animale confirme qu'il n'a pas pour seule fin la survie. Marx, dans Le Capital, refuse de chercher cette différence dans la performance : ce qui distingue le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il « a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche ». Le travail humain est un projet, une conscience qui anticipe son résultat et peut le modifier, donc inventer. L'abeille ne construit que pour vivre, et elle construit toujours la même cellule ; l'homme, lui, réalise une idée. L'artisan qui signe son ouvrage, l'ingénieur qui cherche une solution plus élégante que la solution suffisante témoignent de cette fin interne au travail : bien faire, et se reconnaître dans ce qu'on a fait.
Le travail produit enfin un monde commun et une place dans ce monde. Arendt distingue du travail l'œuvre, qui fabrique des objets durables : une table, une maison, un code civil survivent à leur auteur et composent le monde où les générations se succèdent. Locke, dans le Second Traité du gouvernement civil, montre que le travail fonde la propriété : « le travail de son corps et l'ouvrage de ses mains, nous le pouvons dire, sont son bien propre ». Par le travail, l'individu s'approprie une part du monde et y inscrit sa marque. Adam Smith, enfin, fait voir dans la division du travail une coopération que nul n'a conçue : dix ouvriers spécialisés fabriquent ensemble des dizaines de milliers d'épingles par jour, là où un seul en produirait à peine quelques-unes. Travailler, c'est donc aussi appartenir à une société qui dépend de chacun. On comprend alors pourquoi le chômage blesse au-delà de la perte de revenu : il prive d'une place, non seulement d'un salaire.
Formation de soi, projet réalisé, monde durable, place parmi les autres : le travail déborde de toutes parts la simple survie. Mais à force d'en faire l'éloge, on risque de l'ériger en valeur absolue, comme si toute activité contrainte était par elle-même source de dignité. Or le travail répétitif, émietté et imposé reste le lot du plus grand nombre, et une société peut placer le travail si haut qu'elle lui subordonne l'existence entière. Il faut alors déterminer à quelle vie le travail doit être soumis pour garder sa valeur.
III. Ni simple moyen ni fin dernière : le travail doit rester ordonné à une vie qui le dépasse
Le danger inverse de celui de la première partie est de ne plus vivre que pour travailler. Sénèque, dans De la brièveté de la vie, le diagnostique avec sévérité : « nous n'avons pas trop peu de temps, mais nous en perdons beaucoup ». L'homme occupé — le negotium est littéralement la négation du loisir — ajourne toujours la vie au moment où ses affaires seront réglées, et ce moment n'arrive jamais. Nietzsche, dans Aurore, demande à qui profite l'éloge du travail : une activité du matin au soir use la force nerveuse et empêche de penser, et « c'est là la meilleure police ». Max Weber montre d'où vient cette valorisation : l'ascétisme protestant a fait du travail méthodique un devoir religieux, puis le ressort religieux s'est dissous et l'obligation est restée : « le puritain voulait être un homme besogneux — et nous sommes forcés de l'être ». Celui qui ne travaille plus pour vivre mais vit pour travailler n'a pas dépassé la nécessité : il en a fait une seconde nature.
Le travail ne réalise d'ailleurs les fins humaines décrites plus haut qu'à certaines conditions, que l'organisation réelle du travail peut détruire. Smith lui-même reconnaît, au livre V de la Richesse des nations, que l'homme qui répète toute sa vie quelques opérations simples « devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir ». Simone Weil, qui travailla en usine en 1934-1935, décrit ce qui détruit l'ouvrier : une cadence qui, « étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement à la réflexion, mais même à la rêverie ». Ce n'est pas le travail qui humilie, mais un travail sans pensée, cadencé de l'extérieur. Weil refuse pourtant la conclusion facile : bien fait, à un rythme qu'on gouverne, le travail serait au contraire le cœur d'une vie spirituelle. Le travail ne sert donc la vie humaine que s'il laisse à celui qui l'accomplit la maîtrise de son rythme et l'intelligence de ce qu'il fabrique.
Arendt permet de formuler la conclusion de ce parcours. Une société qui a fait du travail la source unique du revenu, du statut et de l'estime de soi se trouve désarmée devant l'automatisation : « ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste ». Le rêve d'Aristote se réalise, mais il tourne mal, parce que nous avons dévalué les activités qui ne produisent rien — la pensée, la vie publique, l'action. La difficulté à imaginer une dignité sans emploi en est le symptôme. Il ne faut donc ni réduire le travail à la survie, ni en faire le tout de la vie : il faut lui rendre sa place, celle d'une activité qui entretient la vie et bâtit un monde, à côté d'autres activités qui donnent à cette vie son sens.
Conclusion
Nous sommes partis d'une évidence : le travail est d'abord une nécessité, l'entretien d'une vie qui ne se maintient pas d'elle-même, et le salariat comme le travail servile le réduisent à n'être qu'un moyen. Nous avons vu ensuite que cette réduction manque l'essentiel, puisque le travail forme la conscience, réalise un projet, bâtit un monde durable et donne à chacun une place parmi les autres. Nous avons enfin montré que cette valeur du travail ne justifie pas qu'on lui sacrifie la vie entière, et qu'elle suppose une organisation du travail qui laisse place à la pensée.
On ne travaille donc pas seulement pour vivre, si vivre signifie subsister : le travail poursuit des fins proprement humaines que la survie n'épuise pas. Mais on ne devrait travailler que pour vivre, si vivre signifie mener une existence pleinement humaine : le travail trouve sa justification dans la vie qu'il rend possible, et il la trahit dès qu'il devient lui-même la seule fin de l'existence.
Si le travail cesse un jour d'être nécessaire à la subsistance, que restera-t-il à une société qui n'a appris à estimer les hommes qu'à leur emploi ?
| Ce qui est évalué | Points |
|---|---|
| Introduction : définition des termes, tension dégagée, problème formulé et plan annoncé | 4 pts |
| Analyse du sujet : distinction des sens de « travail » et de « vivre », travail sur la restriction « ne… que » | 4 pts |
| Connaissance et emploi des références : auteurs exactement rapportés, citations justes, thèses au service de l'argument | 5 pts |
| Construction : trois moments qui se répondent, transitions rédigées, exemples précis et analysés | 4 pts |
| Conclusion et expression : bilan, réponse explicite, ouverture véritable, langue et orthographe | 3 pts |
Ce que le correcteur valorise — Ce qui sépare cette copie d'une copie moyenne n'est pas le nombre d'auteurs cités mais le travail sur la restriction « ne… que » et sur les deux sens de « vivre » : la copie moyenne se demande si le travail est utile ou pénible, alors que tout se joue dans l'écart entre subsister et exister humainement, qui permet de répondre à la fois non et oui. Le correcteur valorise ensuite les exemples analysés — le bénévole, le salarié qui compte les heures, l'abeille et l'architecte, le chômage — parce qu'ils prouvent que l'élève pense avec ses références au lieu de les réciter.
Moi c'est Ben, j'ai créé ce site pour aider le plus d'élèves possible, partout en France. Je peux aussi reprendre avec toi ce qui coince en cours particulier : en visio, ou à domicile si tu es à Marseille.
Soutien scolaire à Marseille · Cours particuliers au lycée · Aide aux devoirs