Peut-on atteindre le bonheur ? Désir, vertu et vie bonne dans le programme de Philosophie Terminale
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Cette banque d'auteurs sur « Le bonheur » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : Ce que le mot recouvre : bonheur, plaisir, joie, bien-être, Le bonheur est-il le souverain bien ? Calliclès contre Aristote, Peut-on calculer le bonheur ? d’Épicure à l’utilitarisme, Le bonheur dépend-il de nous ? stoïciens, Descartes, Alain. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.
26 thèses, 24 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.
Platon (Calliclès) 427-347 av. J.-C.
Thèse
Gorgias · -380 · sophistique (thèse rapportée)
Le bonheur consiste à laisser croître ses désirs et à disposer de la puissance nécessaire pour les satisfaire.
« « Il faut laisser ses propres désirs prendre toute l’ampleur possible et ne pas les réprimer. » (Gorgias, 491e-492a) »
Il existe une conception du bonheur que la tradition philosophique s’emploie à réfuter, mais qu’il faut d’abord prendre au sérieux : celle de l’intensité. Pour Calliclès, dans le Gorgias, la tempérance n’est pas une vertu mais une ruse des faibles, un moyen de brider ceux qui pourraient davantage. La nature, elle, enseigne le contraire : « il faut laisser ses propres désirs prendre toute l’ampleur possible et ne pas les réprimer ». Être heureux, ce n’est donc pas vouloir moins, c’est pouvoir davantage ; le bonheur mesure une puissance, non une modération. La thèse n’est pas celle d’un jouisseur sans idées : elle articule une conception du bien (l’intensité du vécu) à une conception du droit naturel (la supériorité du fort). L’Athènes de la fin du Ve siècle lui fournit sa figure, Alcibiade, dont l’ambition sans mesure fascine autant qu’elle ruine la cité. Sa portée est de contraindre tout eudémonisme à démontrer, et non à postuler, qu’une vie réglée est plus heureuse et non seulement plus estimable.
Permet de réfuter — L’eudémonisme aristotélicien, qui fait du bonheur une activité réglée par la vertu, et l’épicurisme, qui limite les désirs.
Piège — Prêter cette thèse à Platon lui-même : Calliclès est un personnage que Socrate réfute, et la thèse est présentée pour être détruite.
Platon 427-347 av. J.-C.
Antithèse
Gorgias · -380 · idéalisme
Une vie vouée à la satisfaction de désirs illimités est structurellement impossible à combler, donc malheureuse.
« « La partie de l’âme où résident les désirs est comme un tonneau percé, à cause de son insatiabilité. » (Gorgias, 493b) »
À l’éloge de l’intensité, Socrate oppose un argument qui n’est pas moral mais logique. Si le bonheur suppose la satisfaction, et si les désirs qu’on laisse croître sont par définition sans terme, alors la vie du jouisseur est une vie de manque permanent : « la partie de l’âme où résident les désirs est comme un tonneau percé, à cause de son insatiabilité ». L’image est décisive parce qu’elle déplace la question : il ne s’agit plus de savoir si une vie déréglée est blâmable, mais si elle peut seulement atteindre ce qu’elle vise. Verser sans fin dans un récipient fendu n’est pas une vie heureuse, c’est une tâche. Le phénomène moderne de l’accoutumance en offre une confirmation : le seuil de satisfaction s’élève à mesure qu’on le franchit, de sorte que l’intensité recherchée exige toujours une dose supérieure. La limite de l’argument est qu’il suppose le bonheur comme état d’équilibre ; un Nietzsche répondra que la vie ne cherche pas l’équilibre, mais la croissance.
Permet de réfuter — Calliclès et l’hédonisme cyrénaïque d’Aristippe, qui identifient bonheur et intensité du plaisir.
Piège — Croire que Platon condamne le plaisir en général : il conteste l’illimitation du désir, non la satisfaction elle-même.
Aristote 384-322 av. J.-C.
Thèse
Éthique à Nicomaque · -335 · eudémonisme
Le bonheur est le souverain bien, et il consiste dans l’activité de l’âme conforme à la vertu, sur une vie entière.
« « Le bonheur est une certaine activité de l’âme en conformité avec la vertu parfaite. » (Éthique à Nicomaque, I, 13) »
Aristote commence par un argument formel : toutes nos actions visent une fin, et l’on ne peut remonter à l’infini ; il existe donc une fin dernière, choisie pour elle-même et jamais en vue d’autre chose. Cette fin, tous la nomment bonheur. Reste à savoir ce qu’elle contient, et la réponse est célèbre : « le bonheur est une certaine activité de l’âme en conformité avec la vertu parfaite ». Le mot capital est activité. On n’est pas heureux comme on possède une qualité ; on l’est en exerçant excellemment ce qui nous est propre, l’usage de la raison. Deux conséquences suivent, que les copies négligent. La première est la durée : « une hirondelle ne fait pas le printemps », et l’on ne juge d’une vie qu’achevée. La seconde est la place des biens extérieurs : Aristote refuse l’angélisme et reconnaît que Priam, roi de Troie dépouillé et endeuillé à la fin de sa vie, ne saurait être dit heureux. Le bonheur est donc une réussite, non un sentiment.
Permet de réfuter — Calliclès et l’hédonisme, pour qui le bonheur se mesure à l’intensité du plaisir ressenti.
Piège — Traduire eudaimonia par « bonheur » au sens moderne de sentiment : il s’agit d’une vie objectivement accomplie, dont on peut être mauvais juge.
Aristote 384-322 av. J.-C.
Dépassement
Éthique à Nicomaque · -335 · eudémonisme
Le bonheur le plus parfait réside dans l’activité contemplative, la plus continue et la plus autosuffisante des activités humaines.
« « Une telle vie serait supérieure à ce qui convient à la condition humaine. » (Éthique à Nicomaque, X, 7) »
Après avoir défini le bonheur comme activité vertueuse, Aristote hiérarchise : parmi les activités, laquelle est la plus complète ? Sa réponse, au livre X, est la contemplation. Elle est la plus continue, car on peut penser plus longtemps qu’on ne peut agir ; la plus autosuffisante, car le savant a besoin de moins d’équipement que l’homme juste ou courageux, lesquels requièrent des partenaires ; et la plus aimée pour elle-même, car elle ne produit rien hors d’elle. Aristote ajoute pourtant que « une telle vie serait supérieure à ce qui convient à la condition humaine » : elle n’est pas vécue en tant qu’homme, mais en vertu de ce qu’il y a de divin en nous. Archimède absorbé par ses figures pendant la prise de Syracuse en est la figure limite. La portée de cette thèse est de fournir une sortie par le haut sur les sujets de fragilité : si le bonheur dépend des circonstances, alors le moins dépendant des bonheurs sera le plus sûr. Sa limite est reconnue par Aristote lui-même : c’est un idéal rarement tenable.
Permet de réfuter — Les doctrines qui font du bonheur une affaire de biens extérieurs ou de reconnaissance sociale, et l’hédonisme du plaisir sensible.
Piège — Opposer cette thèse à la précédente : la contemplation n’est pas une autre définition du bonheur, c’en est le degré le plus achevé.
Épicure 341-270 av. J.-C.
Thèse
Lettre à Ménécée · -306 · épicurisme
Le bonheur est l’absence de trouble de l’âme et de douleur du corps, obtenue par le tri des désirs et la suppression des craintes vaines.
« « Quand nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, mais de l’absence de souffrance dans le corps et de trouble dans l’âme. » (Lettre à Ménécée) »
Épicure est hédoniste, mais son hédonisme est une ascèse. Puisque le plaisir est le souverain bien, il faut savoir lequel : il avertit aussitôt que « quand nous disons que le plaisir est le souverain bien, nous ne parlons pas des plaisirs des débauchés, mais de l’absence de souffrance dans le corps et de trouble dans l’âme ». Le bonheur n’est donc pas une accumulation mais une soustraction. D’où la méthode : trier les désirs entre ceux qui sont naturels et nécessaires (se nourrir, s’abriter, philosopher), naturels et non nécessaires, et enfin vains — gloire, richesse, pouvoir —, seuls véritablement illimités. S’y ajoute le quadruple remède, qui congédie les deux grandes peurs : les dieux ne s’occupent pas de nous, et « la mort n’est rien pour nous » puisque là où elle est nous ne sommes plus. Se contenter d’eau et de pain d’orge n’est pas une privation mais un entraînement, dit-il, pour « être prêt à affronter la richesse ». Le bonheur devient ainsi une technique enseignable, ce qui le rend décisif sur les sujets de méthode.
Permet de réfuter — Calliclès et l’hédonisme cyrénaïque, qui recherchent le plaisir en mouvement et l’intensité.
Piège — Confondre épicurisme et jouissance : l’épicurien vise un plaisir stable, négatif, obtenu par la limitation des désirs.
Épictète 50-125
Thèse
Manuel · 125 · stoïcisme
Le bonheur s’obtient en ne désirant que ce qui dépend de nous, c’est-à-dire nos jugements, et en acceptant le reste.
« « Il y a des choses qui dépendent de nous, il en est d’autres qui n’en dépendent pas. » (Manuel, I) »
Le stoïcisme ne promet pas d’obtenir ce que l’on veut : il promet de ne plus vouloir ce qu’on ne peut obtenir. Tout part de la distinction qui ouvre le Manuel : « il y a des choses qui dépendent de nous, il en est d’autres qui n’en dépendent pas ». De nous dépendent nos jugements, nos désirs et nos aversions ; n’en dépendent ni le corps, ni la réputation, ni les biens, ni les autres. Le malheur naît alors d’une erreur d’attribution : nous plaçons notre bien dans ce que nous ne maîtrisons pas, et nous voilà esclaves de la fortune. Épictète en tire une règle de conduite : « ne demande pas que les choses arrivent comme tu le veux, mais veuille qu’elles arrivent comme elles arrivent ». Sa propre biographie donne du poids à la doctrine, lui qui fut esclave et boiteux avant d’enseigner à Nicopolis. La portée est immense : le bonheur devient invulnérable, donc réellement possible. Le prix l’est aussi, puisque cette invulnérabilité s’obtient en cessant d’espérer.
Permet de réfuter — Aristote, pour qui le bonheur requiert des biens extérieurs, et toutes les morales qui font dépendre la vie heureuse des circonstances.
Piège — Réduire le stoïcisme à la résignation : il s’agit d’un exercice actif du jugement, non d’un renoncement passif.
Sénèque 4 av. J.-C.-65
Thèse
De la brièveté de la vie · 49 · stoïcisme
Nous ne manquons pas de temps pour être heureux : nous perdons le nôtre à vivre dans l’attente au lieu de vivre au présent.
« « Ce n’est pas que nous ayons peu de temps, c’est que nous en perdons beaucoup. » (De la brièveté de la vie, I) »
On dit la vie trop courte pour être heureux ; Sénèque retourne le diagnostic : « ce n’est pas que nous ayons peu de temps, c’est que nous en perdons beaucoup ». Ce que nous appelons manque de temps est en réalité un mauvais usage : nous vivons remis à plus tard, occupés d’affaires qui ne sont pas les nôtres, différant le moment de commencer à vivre. Le portrait qu’il trace des occupati vaut pour toutes les époques : ces hommes qui préparent une retraite dont ils ne jouiront pas, et dont le présent n’est jamais qu’un moyen. Le remède stoïcien est de rapatrier la vie dans l’instant : seul le présent nous appartient, le passé est acquis et l’avenir incertain. Sénèque écrit à Paulinus, haut fonctionnaire chargé de l’approvisionnement de Rome, à qui il conseille de quitter sa charge — la leçon est donc politique autant que morale. Sa portée : elle fait du bonheur non un but futur mais un usage présent, ce qui désamorce l’objection tirée de la fragilité du temps.
Permet de réfuter — L’idée, commune et implicite chez Hobbes, que le bonheur est un état futur vers lequel on avance sans jamais l’atteindre.
Piège — Opposer la vie de Sénèque, riche et courtisan de Néron, à sa doctrine : l’argument ad hominem ne réfute pas la thèse.
Augustin 354-430
Dépassement
Confessions · 400 · platonisme chrétien
Aucun bien fini ne peut combler un désir infini : le bonheur véritable n’est atteint que dans le repos en Dieu.
« « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi. » (Confessions, I, 1) »
Augustin reprend l’argument du tonneau percé, mais en tire une conclusion inverse de celle des Anciens. Si nos désirs excèdent toujours leur objet, ce n’est pas que nous désirions mal : c’est que nous désirons plus que le monde ne contient. D’où la formule d’ouverture des Confessions : « tu nous as faits pour toi, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose en toi ». L’inquiétude cesse d’être un défaut à corriger pour devenir un indice : elle signale la disproportion entre un désir infini et des biens finis. Le récit de sa propre jeunesse en fournit la démonstration expérimentale — la rhétorique, les honneurs, les amours de Carthage, chacun tenu pour la fin, chacun laissant le même vide. La portée philosophique dépasse la théologie : toute doctrine qui fait du bonheur la satisfaction complète doit dire quel objet pourrait être à la mesure du désir humain. Sa limite est évidente pour un lecteur non croyant : la réponse d’Augustin suppose ce qu’elle devrait établir, l’existence du bien infini.
Permet de réfuter — L’eudémonisme antique, épicurien comme aristotélicien, qui tient un bonheur achevé pour possible ici-bas.
Piège — Transformer Augustin en pessimiste : il ne nie pas le bonheur, il en déplace le lieu.
Montaigne 1533-1592
Dépassement
Essais · 1588 · humanisme sceptique
Le bonheur n’est pas un état à conquérir mais un art de vivre sa vie ordinaire, sans la fuir ni la surcharger d’absolu.
« « Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos. » (Essais, III, 13) »
Entre l’exigence d’un bonheur parfait et le constat de son impossibilité, Montaigne ouvre une troisième voie : abaisser la prétention sans renoncer à la vie bonne. « Notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est vivre à propos », écrit-il au dernier chapitre des Essais : non pas vivre autrement, ailleurs, plus tard, mais vivre cette vie, avec ce corps et ce temps. D’où son refus des philosophies qui méprisent l’existence commune, y compris le stoïcisme dont il fut pourtant proche : vouloir se faire ange, on se fait bête. D’où aussi son attention à ce que la tradition jugeait indigne de la philosophie — le sommeil, les repas, la maladie de la pierre dont il souffrit, la conversation. L’essai lui-même, forme mobile et inachevée, est l’exact contraire d’un traité du souverain bien. La portée de cette thèse est considérable pour une dissertation : elle permet de répondre à l’objection de la fragilité (« comment être heureux si rien ne dure ? ») en observant que rien n’oblige à définir le bonheur par la permanence.
Permet de réfuter — Augustin et toutes les doctrines du bonheur parfait, qui mesurent la vie réelle à un idéal qu’elle ne peut atteindre.
Piège — Prendre Montaigne pour un partisan du laisser-aller : « vivre à propos » est un art exigeant, qui suppose de se connaître.
Descartes 1596-1650
Thèse
Discours de la méthode · 1637 · rationalisme
Le contentement dépend de nous, parce qu’il suffit de régler nos désirs sur ce qui est en notre pouvoir plutôt que d’espérer changer le monde.
« « Tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde. » (Discours de la méthode, III) »
La troisième maxime de la morale par provision énonce une règle et un raisonnement. La règle : « tâcher toujours plutôt à me vaincre que la fortune, et à changer mes désirs plutôt que l’ordre du monde ». Le raisonnement, plus intéressant, tient à ce que Descartes ajoute : une fois que nous avons fait tout ce qui dépendait de nous, ce qui ne réussit pas doit nous paraître absolument impossible, et cesse donc d’être objet de regret — comme nous ne regrettons pas d’être privés des royaumes de la Chine. Le bonheur s’obtient ainsi par un travail du jugement sur la représentation du possible : c’est le vouloir, non la chose, qu’il faut convertir. Descartes le met en pratique dans sa vie, choisissant l’exil hollandais et la solitude plutôt que les charges auxquelles sa naissance le destinait. La portée est double : elle rend le contentement accessible à tous, et elle fait de la philosophie un exercice pratique. Sa limite est celle du stoïcisme : ne risque-t-on pas de nommer sagesse une simple réduction de l’espérance ?
Permet de réfuter — Les morales qui subordonnent le bonheur aux circonstances extérieures, et l’ambition calliclienne de maîtriser la fortune.
Piège — Oublier que cette morale est dite « par provision » : elle est une règle de conduite provisoire, non le dernier mot de Descartes.
Pascal 1623-1662
Antithèse
Pensées · 1670 · augustinisme, apologétique
Les hommes ne cherchent pas le bonheur mais le divertissement, parce que le repos leur découvrirait leur misère.
« « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » (Pensées, Lafuma 136) »
Pascal ne conteste pas que nous voulions être heureux ; il conteste que nous le cherchions. « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Le repos devrait être le lieu du bonheur ; il est celui où surgissent l’ennui, la conscience de notre condition mortelle, le vide. Nous lui préférons donc le divertissement, c’est-à-dire tout ce qui détourne : l’analyse célèbre du chasseur en donne la preuve, puisqu’il refuse le lièvre qu’on lui offrirait — il ne voulait pas la prise, il voulait la chasse. De même du joueur qui refuse l’argent sans le jeu, ou du roi que l’on rend misérable en le laissant seul. La portée de cette thèse est redoutable : elle soupçonne l’activité humaine dans son ensemble, y compris la plus estimable. Sa limite tient à son cadre apologétique : Pascal démontre le vide de la condition humaine pour conduire son lecteur vers Dieu, et un athée peut accepter le diagnostic en refusant le remède.
Permet de réfuter — Descartes et les stoïciens, qui tiennent le contentement pour accessible à qui règle ses désirs.
Piège — Réduire le divertissement aux loisirs : le travail, la politique et même la recherche de la vérité peuvent divertir au sens pascalien.
Hobbes 1588-1679
Antithèse
Léviathan · 1651 · matérialisme, contractualisme
Il n’existe pas de fin dernière ni de souverain bien : la félicité est le mouvement même du désir, jamais son repos.
« « La félicité est une continuelle marche du désir, d’un objet à un autre. » (Léviathan, I, 11) »
Toute la tradition depuis Aristote suppose qu’il existe une fin dernière. Hobbes la nie frontalement : il n’y a pas de finis ultimus, pas de summum bonum, car « la félicité est une continuelle marche du désir, d’un objet à un autre ». Le raisonnement est physique avant d’être moral : la vie est mouvement, et cesser de désirer, c’est mourir. Être heureux ne peut donc pas signifier être en repos, mais réussir continûment à obtenir ce qu’on désire, en assurant les moyens de le désirer encore. De là une conséquence politique décisive : tout homme recherche le pouvoir, non par vice mais parce que le pouvoir garantit les satisfactions à venir — d’où « un désir inquiet d’acquérir pouvoir après pouvoir, qui ne cesse qu’à la mort ». La théorie du Léviathan en découle : seul un État capable d’assurer la sécurité rend possible cette marche paisible. La portée de la thèse est de dissoudre le problème classique du bonheur en question politique ; sa limite est qu’elle renonce à tout critère de la vie bonne.
Permet de réfuter — Aristote et l’ensemble de la tradition du souverain bien, qui postulent une fin dernière de l’action humaine.
Piège — Lire Hobbes comme un pessimiste : il ne dit pas que le bonheur est impossible, il dit qu’il n’est pas un état.
Spinoza 1632-1677
Dépassement
Éthique · 1677 · rationalisme, panthéisme
La béatitude n’est pas une récompense obtenue après l’effort : elle est la joie même qui accompagne la connaissance adéquate.
« « La béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même. » (Éthique, V, 42) »
Spinoza clôt l’Éthique par une proposition qui renverse la logique commune du bonheur : « la béatitude n’est pas le prix de la vertu, mais la vertu elle-même ». On se représente d’ordinaire le bonheur comme un gain, obtenu au terme d’un effort ou d’un mérite ; Spinoza montre qu’il est le mode d’existence de celui qui comprend. Connaître adéquatement, c’est-à-dire saisir les choses par leurs causes, augmente notre puissance d’agir, et cette augmentation est la joie. Il ajoute aussitôt la conséquence pratique : « nous ne jouissons pas d’elle parce que nous réprimons nos désirs, mais au contraire c’est parce que nous en jouissons que nous pouvons les réprimer ». Le sage n’est donc pas un homme qui se prive, mais un homme si occupé de comprendre qu’il ne peut plus être gouverné par ses passions tristes. L’exemple de Spinoza lui-même, verres à polir et excommunication, illustre cette indépendance. La portée est majeure : le bonheur cesse d’être un but à atteindre pour devenir une manière de penser.
Permet de réfuter — Kant, qui sépare la vertu du bonheur et renvoie leur union à un postulat, et les morales de la récompense.
Piège — Faire de la béatitude un état mystique : elle est chez Spinoza l’effet d’une connaissance rationnelle, le troisième genre de connaissance.
Rousseau 1712-1778
Dépassement
Les Rêveries du promeneur solitaire · 1782 · Lumières
Il existe un bonheur pur, indépendant des biens et d’autrui, qui consiste dans le seul sentiment de l’existence présente.
« « De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence. » (Rêveries, cinquième promenade) »
La cinquième promenade décrit une expérience singulière, faite sur le lac de Bienne : porté par le mouvement de l’eau, l’esprit vide de projets et de souvenirs, Rousseau éprouve un état « où l’âme trouve une assiette assez solide pour s’y reposer tout entière ». Il demande alors : « de quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d’extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence. » Ce bonheur n’est donc ni la satisfaction d’un désir, ni la possession d’un bien : c’est le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection. Sa condition est négative — que rien ne manque et que rien ne trouble — ce qui le rend rare, mais aussi intégralement indépendant de la fortune et du regard d’autrui, dont Rousseau avait tant souffert. La portée pour une copie est double : voilà un bonheur qui échappe à l’objection de l’insatiabilité du désir, puisqu’il ne désire rien, et à celle de la comparaison sociale, puisqu’il est solitaire. Sa limite est qu’il ressemble à une parenthèse plus qu’à une vie.
Permet de réfuter — Hobbes, pour qui la félicité est une marche perpétuelle du désir, et toute définition du bonheur par la possession.
Piège — Confondre ce bonheur avec la paresse ou l’inaction : il suppose une disposition intérieure précise, non l’absence d’activité.
Kant 1724-1804
Antithèse
Fondements de la métaphysique des mœurs · 1785 · criticisme
Le bonheur ne peut fonder la morale, car son contenu est indéterminable : c’est un idéal de l’imagination et non un concept de la raison.
« « Le bonheur est un idéal non de la raison, mais de l’imagination. » (Fondements de la métaphysique des mœurs, II) »
Kant ne conteste pas que tous les hommes veuillent être heureux ; il conteste que quiconque sache ce qu’il veut en le voulant. « Le bonheur est un idéal non de la raison, mais de l’imagination » : nous en formons une représentation à partir de nos inclinations du moment, variables et contradictoires. L’argument est développé par une série d’exemples que la dissertation gagne à reprendre : celui qui demande la richesse s’attire les soucis et l’envie ; celui qui demande une longue vie ignore si elle ne sera pas une longue misère ; celui qui demande le savoir découvrira peut-être des maux qu’il ne soupçonnait pas. Aucun impératif universel ne peut donc être tiré d’une fin dont le contenu diffère pour chacun : les conseils du bonheur relèvent de la prudence, non du devoir. La portée est décisive, car elle coupe le lien que toute l’Antiquité tenait pour évident entre bien agir et être heureux. Sa limite est que Kant refuse au bonheur une détermination rationnelle, mais lui conserve une place capitale dans le souverain bien.
Permet de réfuter — L’eudémonisme d’Aristote et d’Épicure, qui prétendent déterminer rationnellement le contenu de la vie heureuse.
Piège — Faire de Kant un adversaire du bonheur : il le juge indéterminable comme fondement, non méprisable comme fin.
Kant 1724-1804
Dépassement
Critique de la raison pratique · 1788 · criticisme
La morale n’enseigne pas à être heureux mais à devenir digne de l’être ; l’union de la vertu et du bonheur est postulée, non produite.
« « La morale n’est pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous rendre heureux, mais comment nous devons devenir dignes du bonheur. » (Critique de la raison pratique) »
Si le bonheur ne peut fonder la morale, faut-il le sacrifier ? Kant refuse cette alternative. Il maintient que le souverain bien est l’union de la vertu et d’un bonheur qui lui soit exactement proportionné : un monde où le scélérat prospère et où le juste souffre choque la raison elle-même. Mais cette union n’est pas en notre pouvoir : nous pouvons rendre nos actions conformes au devoir, nous ne pouvons pas faire que la nature récompense la vertu. D’où la formule : « la morale n’est pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous rendre heureux, mais comment nous devons devenir dignes du bonheur ». Le bonheur passe ainsi du rang de fin à celui de conséquence espérée, et sa réalisation devient l’objet des postulats de la raison pratique. La portée est immense sur les sujets qui croisent bonheur et justice : elle permet de soutenir qu’on doit préférer la justice sans avoir à prétendre que la justice rend heureux. Sa limite : ce que Kant ne peut démontrer, il le postule.
Permet de réfuter — Les stoïciens, qui identifient vertu et bonheur, et les épicuriens, qui font de la vertu un moyen du plaisir.
Piège — Croire que Kant promet une récompense : la dignité d’être heureux n’est pas un droit à l’être.
Bentham 1748-1832
Thèse
Introduction aux principes de la morale et de la législation · 1789 · utilitarisme
Le bonheur est une grandeur calculable, et l’action juste est celle qui produit la plus grande quantité de bonheur pour le plus grand nombre.
« « La nature a placé l’humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains : la peine et le plaisir. » (Introduction aux principes de la morale et de la législation, I) »
Bentham prend au sérieux l’idée que le bonheur soit la fin de l’action, et en tire une conséquence méthodique : s’il est une fin, il doit être mesurable, sinon aucune décision rationnelle n’est possible. Son point de départ est un constat naturaliste : « la nature a placé l’humanité sous le gouvernement de deux maîtres souverains : la peine et le plaisir ». Le principe d’utilité en découle : est bonne l’action qui augmente la somme des plaisirs et diminue celle des peines, en comptant chacun pour un. L’arithmétique des plaisirs fixe alors sept critères — intensité, durée, certitude, proximité, fécondité, pureté, étendue — qui permettent de comparer des politiques publiques comme on compare des quantités. Les réformes qu’il inspire, du droit pénal anglais aux conditions de détention, montrent que la thèse n’est pas spéculative. Sa portée est de transformer le bonheur en objet de législation ; sa limite apparaît dès qu’on demande si une somme importante de satisfactions peut compenser le malheur infligé à quelques-uns.
Permet de réfuter — Kant, pour qui le bonheur est indéterminable et ne peut servir de critère moral.
Piège — Confondre utilitarisme et égoïsme : chacun compte pour un, y compris les animaux, dont Bentham demande si « ils peuvent souffrir ».
Mill 1806-1873
Dépassement
L’Utilitarisme · 1861 · utilitarisme
Les plaisirs diffèrent en qualité et non seulement en quantité : un bonheur incomplet mais élevé vaut mieux qu’une satisfaction pleine et basse.
« « Il vaut mieux être un être humain insatisfait qu’un porc satisfait ; Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait. » (L’Utilitarisme, II) »
L’objection la plus courante faite à l’utilitarisme est qu’il serait une « morale de pourceaux », bonne pour des êtres sans autres facultés que la sensation. Mill y répond sans quitter la doctrine : le calcul doit intégrer la qualité des plaisirs, non seulement leur quantité. D’où la formule : « il vaut mieux être un être humain insatisfait qu’un porc satisfait ; Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait ». Le critère qu’il propose est empirique et ingénieux : si, de deux plaisirs, tous ceux qui les ont éprouvés l’un et l’autre en préfèrent nettement un, alors ce plaisir est supérieur — et l’expérience montre qu’aucun être doué de facultés supérieures ne consentirait à devenir un être inférieur, même comblé. Le débat contemporain sur les paradis artificiels, ou sur une machine à produire des sensations agréables, ne dit rien d’autre. La portée est décisive : elle introduit le sens et la dignité dans une doctrine qui semblait n’admettre que des quantités. Sa limite est que le critère du juge compétent suppose déjà une hiérarchie des facultés.
Permet de réfuter — Bentham, pour qui seules l’intensité et la durée comptent, et l’hédonisme quantitatif en général.
Piège — Croire que Mill abandonne l’utilitarisme : il l’amende de l’intérieur, le bonheur reste le critère.
Schopenhauer 1788-1860
Antithèse
Le Monde comme volonté et comme représentation · 1818 · pessimisme métaphysique
Le désir étant manque, toute vie oscille entre la souffrance et l’ennui : le bonheur n’est jamais que la cessation momentanée d’un mal.
« « La vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui. » (Le Monde comme volonté et comme représentation, IV) »
Schopenhauer tire du désir une conséquence que Platon n’avait pas osée. Désirer, c’est manquer ; manquer, c’est souffrir. Tant que le désir dure, il y a souffrance ; dès qu’il est satisfait, l’objet perd son attrait et laisse place au vide : « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui ». Le bonheur n’a donc aucune réalité positive, il est seulement négatif — l’absence provisoire d’une douleur, que nous ne remarquons pas tant qu’elle dure, comme nous ne sentons pas notre santé mais seulement notre maladie. La cause en est métaphysique : ce que nous appelons volonté est un vouloir-vivre aveugle, sans but, dont nos désirs individuels sont les formes momentanées. Les seules échappées possibles sont la contemplation esthétique, qui suspend le vouloir le temps d’une œuvre, et l’ascèse. La portée de la thèse est de forcer toute doctrine du bonheur à s’expliquer sur la structure du désir. Sa limite, relevée par Nietzsche, est qu’elle juge la vie au nom d’un idéal de repos qui lui est étranger.
Permet de réfuter — Les morales du bonheur accessible, notamment l’optimisme leibnizien et l’eudémonisme aristotélicien.
Piège — Prendre le pessimisme pour une humeur : c’est une conséquence déduite d’une métaphysique de la volonté, qu’il faut discuter comme telle.
Tocqueville 1805-1859
Antithèse
De la démocratie en Amérique · 1840 · libéralisme politique
L’égalité des conditions multiplie les comparaisons et rend la satisfaction instable : on peut être inquiet au milieu de l’abondance.
« « Pourquoi les Américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être. » (De la démocratie en Amérique, II, 2, ch. XIII) »
Le titre d’un chapitre suffit à énoncer le paradoxe : « pourquoi les Américains se montrent si inquiets au milieu de leur bien-être ». Tocqueville observe une société où les conditions matérielles sont meilleures que partout ailleurs et où les hommes sont pourtant tourmentés ; il en cherche la cause non dans les caractères mais dans la structure sociale. Dans une société d’ordres, chacun compare son sort à celui de son rang, et une barrière infranchissable borne l’espérance. Dans une société démocratique, toutes les positions semblent ouvertes : chacun se compare à tous, les petites différences deviennent insupportables, et l’écart entre ce qu’on a et ce qu’on pourrait avoir ne se referme jamais. Le bonheur devient ainsi relatif et structurellement instable. Le paradoxe d’Easterlin, établi en 1974, confirme empiriquement l’intuition : au-delà d’un seuil, l’élévation du revenu moyen d’un pays ne s’accompagne plus d’une hausse du bonheur déclaré. La portée est politique : elle interdit de penser le bonheur individuel indépendamment des institutions et des comparaisons qu’elles engendrent.
Permet de réfuter — L’idée, présente chez Bentham, qu’augmenter la somme des biens disponibles augmente proportionnellement le bonheur.
Piège — Transformer Tocqueville en adversaire de la démocratie : il en analyse les effets, il ne prône pas le retour à l’inégalité.
Nietzsche 1844-1900
Antithèse
Ainsi parlait Zarathoustra · 1883 · philosophie du soupçon
Le bonheur érigé en fin dernière est le symptôme d’une vie affaiblie, qui préfère le confort à la grandeur.
« « “Nous avons inventé le bonheur”, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, 5) »
Nietzsche ne demande pas si le bonheur est accessible, mais s’il mérite d’être la fin. Le prologue de Zarathoustra dresse le portrait du « dernier homme », celui qui a tout réglé : il a son petit plaisir pour le jour, son petit plaisir pour la nuit, il ne veut plus ni risque, ni conflit, ni création. « “Nous avons inventé le bonheur”, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil. » Le clignement d’œil est décisif : il marque la complicité de ceux qui ont cessé de croire à autre chose. Ce bonheur-là n’est pas un accomplissement, c’est un rétrécissement du vouloir ; il mesure une vie qui n’ose plus se dépenser. À quoi Nietzsche oppose non le malheur, mais la grande santé, la joie de celui qui crée et qui consent au tragique, jusqu’au « amor fati ». L’exemple de l’artiste, qui accepte des années d’échec pour une œuvre, éclaire cette hiérarchie. La portée de la thèse est qu’elle permet une troisième partie renversante : et si le bonheur n’était pas le bien le plus haut ?
Permet de réfuter — L’utilitarisme de Bentham et de Mill, qui érige la maximisation du bonheur en critère du bien.
Piège — Faire de Nietzsche un apôtre de la souffrance : il ne valorise pas le malheur, il refuse que le confort soit le critère du bien.
Freud 1856-1939
Antithèse
Malaise dans la civilisation · 1930 · psychanalyse
Le bonheur au sens strict ne peut être qu’épisodique, car il suppose la satisfaction soudaine de besoins fortement accumulés.
« « Ce que l’on appelle bonheur, au sens le plus strict, résulte de la satisfaction plutôt soudaine de besoins fortement accumulés, et n’est possible, par nature, que comme phénomène épisodique. » (Malaise dans la civilisation, II) »
Freud donne au pessimisme une base économique plutôt que métaphysique. Le programme du principe de plaisir, qui commande notre appareil psychique, est irréalisable : « ce que l’on appelle bonheur, au sens le plus strict, résulte de la satisfaction plutôt soudaine de besoins fortement accumulés, et n’est possible, par nature, que comme phénomène épisodique ». Autrement dit, nous sommes construits pour jouir de contrastes, non d’états ; une félicité continue nous deviendrait indifférente. À cette limitation interne s’ajoutent trois sources de souffrance : la caducité du corps, la puissance de la nature, et la plus douloureuse, les relations avec les autres hommes. La civilisation, qui nous protège des deux premières, aggrave la troisième en exigeant le renoncement pulsionnel, payé en sentiment de culpabilité. D’où les techniques de vie que Freud recense sans les hiérarchiser : intoxication, sublimation, amour, isolement, névrose même. La portée pour une dissertation est considérable : elle fournit une réponse argumentée, non littéraire, à la question de savoir si le bonheur nous échappe inévitablement.
Permet de réfuter — Les morales qui promettent un bonheur durable, stoïciennes comme épicuriennes, et l’optimisme utilitariste.
Piège — Conclure que Freud interdit tout bonheur : il en restreint la durée, pas l’existence, et il énumère des voies pour s’en approcher.
Alain 1868-1951
Dépassement
Propos sur le bonheur · 1925 · rationalisme moral
Le bonheur n’est pas un don ni un état à attendre : c’est une vertu qui s’acquiert par la volonté et par l’action, et l’on se doit de l’exercer.
« « Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté. » (Propos sur le bonheur) »
Alain part d’une observation physiologique : la tristesse est d’abord une affaire de corps mal disposé, de crispation, de fatigue, et l’esprit ensuite lui invente des raisons. D’où sa formule : « le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté ». Le bonheur n’est donc pas un état qu’on reçoit mais une conduite qu’on adopte : se lever, bâiller, s’étirer, se mettre à l’ouvrage, refuser de ressasser. Alain va plus loin en en faisant une obligation à l’égard d’autrui : « il faut jurer d’être heureux », car l’humeur triste est contagieuse et pèse sur ceux qui nous entourent ; l’homme sombre croit être sincère, il est seulement encombrant. Son expérience de la Grande Guerre, où il s’engagea à quarante-six ans, donne à ces Propos écrits pour un journal un poids qu’ils n’auraient pas autrement. La portée est méthodologique : contre Schopenhauer et Freud, elle déplace la question du possible vers celle du faire. Sa limite est qu’elle suppose qu’il reste toujours quelque chose en notre pouvoir, ce que la misère extrême dément.
Permet de réfuter — Schopenhauer, pour qui le bonheur est structurellement impossible, et tout pessimisme qui fait du malheur une nécessité.
Piège — Lire Alain comme un partisan de la pensée positive : il ne prescrit pas de se mentir, mais d’agir sur le corps et sur l’attention.
Bertrand Russell 1872-1970
Thèse
La Conquête du bonheur · 1930 · philosophie analytique
Le malheur vient du repli sur soi : on devient heureux en élargissant ses intérêts et son attention au monde extérieur.
« « Le secret du bonheur est celui-ci : que vos intérêts soient aussi larges que possible, et que vos réactions envers les choses et les êtres soient aussi amicales que possible. » (La Conquête du bonheur, II) »
Russell aborde le bonheur en moraliste plutôt qu’en métaphysicien, et son diagnostic est simple : les malheureux le sont d’abord parce qu’ils sont absorbés par eux-mêmes. Le pécheur obsédé par sa faute, le narcissique en quête d’admiration, le mégalomane avide de pouvoir ont ceci de commun qu’ils tournent en rond dans leur propre intériorité. D’où le remède : « le secret du bonheur est celui-ci : que vos intérêts soient aussi larges que possible, et que vos réactions envers les choses et les êtres soient aussi amicales que possible ». Le bonheur n’est pas cherché directement, il vient par surcroît, comme effet d’une attention tournée au-dehors — un travail qui intéresse, une curiosité, une affection. Russell, qui avait connu la prison pour son pacifisme pendant la Grande Guerre, écrit ce livre en 1930 contre l’idée romantique que la lucidité conduirait nécessairement au désespoir. La portée est décisive sur les sujets qui opposent bonheur et autrui : le repli n’est pas la protection du bonheur, c’en est la principale menace.
Permet de réfuter — Rousseau et toutes les doctrines qui cherchent le bonheur dans le retrait solitaire et le sentiment de soi.
Piège — Prendre ce livre pour un manuel de développement personnel : l’argument est causal, il porte sur l’origine du malheur, non sur des recettes.
Sartre 1905-1980
Antithèse
L’existentialisme est un humanisme · 1946 · existentialisme
Aucune nature humaine ne fixe ce qui doit nous rendre heureux : chacun a la charge d’inventer le sens de sa vie, sans excuse.
« « L’homme est condamné à être libre. » (L’existentialisme est un humanisme) »
Toutes les doctrines classiques du bonheur supposent une nature humaine dont on pourrait déduire la vie qui nous convient. Sartre récuse cette prémisse : « l’existence précède l’essence », il n’y a pas de nature humaine, et donc aucune définition du bonheur ne peut être lue dans notre être. Il en tire la formule célèbre : « l’homme est condamné à être libre ». Condamné, car il n’a pas choisi d’exister ; libre, car rien ne fonde à sa place le sens de ce qu’il fait. La conséquence pour notre notion est radicale : viser le bonheur comme un état préexistant relève de la mauvaise foi, cette fuite par laquelle on se traite en chose pour n’avoir pas à choisir. L’exemple du jeune homme hésitant entre rejoindre la France libre et rester auprès de sa mère montre qu’aucune morale ne dicte la réponse : « vous êtes libre, choisissez, c’est-à-dire inventez ». La portée est nette : elle transforme la question « comment être heureux ? » en « quelle vie vais-je faire être la mienne ? ».
Permet de réfuter — Aristote et l’eudémonisme, qui déduisent le bonheur d’une fonction propre de l’homme.
Piège — Réduire l’existentialisme à un pessimisme : Sartre revendique un optimisme, puisque le destin de l’homme est entre ses mains.
Camus 1913-1960
Dépassement
Le Mythe de Sisyphe · 1942 · philosophie de l’absurde
La lucidité sur l’absence de sens n’interdit pas le bonheur : elle en change la nature, en le faisant naître de la révolte et non de l’espérance.
« « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » (Le Mythe de Sisyphe) »
Camus pose le problème à l’envers : non pas comment atteindre le bonheur, mais comment vivre quand on a compris que rien ne le garantit. L’absurde naît de la confrontation entre notre exigence de sens et le silence du monde ; il n’autorise ni le suicide ni l’espérance consolante, mais la révolte lucide. D’où le renversement final du Mythe de Sisyphe : le condamné à rouler éternellement son rocher devient la figure du bonheur possible, car il n’attend plus rien et que son destin lui appartient. « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » L’essentiel tient au moment de la descente, quand Sisyphe voit son rocher rouler en bas : c’est l’heure de la conscience, et c’est là qu’il est supérieur à son sort. Écrit en 1942, dans une Europe où l’espérance avait peu de titres, le livre ne propose pas une consolation mais un courage. Sa portée est de séparer bonheur et satisfaction, et d’en faire une manière d’assumer plutôt qu’un état à obtenir.
Permet de réfuter — Schopenhauer et Freud, qui déduisent de l’absence de satisfaction durable l’impossibilité du bonheur.
Piège — Lire « il faut imaginer Sisyphe heureux » comme une consolation facile : c’est une conclusion arrachée, qui suppose le refus de toute espérance.
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