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Le travail
Thème « L’existence humaine et la culture » — notion de la voie générale, programme de Terminale
À propos de cette page
« Travail » : les trois sens qu'une copie doit séparer
Le mot travail ne désigne pas une seule chose, et la plupart des copies faibles échouent parce qu'elles en discutent trois à la fois sans le savoir. On rappelle souvent son étymologie latine supposée, tripalium, un instrument de contention à trois pieux : l'hypothèse est discutée par les linguistes, mais elle dit bien le premier sens, celui de la peine. En ce sens, travailler c'est subir un effort contraint, et la tradition biblique comme la tradition grecque y voient un malheur : l'homme gagne son pain à la sueur de son front, et le citoyen libre d'Athènes laisse aux esclaves les arts serviles.
• La peine : une dépense d'effort, subie et non choisie.
• La production : une transformation de la nature qui laisse derrière elle un objet utile.
• L'emploi : une activité socialement reconnue, insérée dans une division des tâches et rémunérée.
Ces trois sens ne se recouvrent pas. Un sportif de haut niveau souffre sans produire d'objet ; un bénévole produit sans être payé ; un rentier perçoit un revenu sans travailler. Le sujet « Ne travaille-t-on que pour vivre ? », tombé en 2025, change entièrement de portée selon qu'on entend par travail la peine subie pour survivre, la production d'un monde durable ou l'emploi salarié. Le premier geste d'une introduction réussie est donc de nommer les trois sens et de dire lequel on retient.
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Produire, agir, œuvrer : Aristote et Arendt contre la confusion moderne
Aristote sépare la poièsis, production dont la fin est un objet extérieur à celui qui l'accomplit, et la praxis, action qui a sa fin en elle-même : « la production a une fin autre qu'elle-même, il n'en saurait être ainsi pour l'action ». Le menuisier cesse d'agir quand la table est faite, et son activité se juge au résultat ; celui qui délibère ou qui agit justement ne produit rien, et son activité se juge en elle-même. De là la hiérarchie antique : les arts serviles, tournés vers l'utile, valent moins que les activités libérales, qui ne servent à rien d'autre qu'à l'excellence humaine.
Hannah Arendt reprend la distinction et la triple. Le travail (labor) correspond au processus biologique du corps : il produit des biens consommables, se répète indéfiniment et ne laisse rien derrière lui — le pain est mangé, le ménage est à refaire. L'œuvre (work) fabrique des objets durables qui constituent un monde commun : une table, une maison, un code civil survivent à leur auteur. L'action, enfin, est ce que les hommes font entre eux par la parole, et c'est elle seule qui produit de l'histoire.
Cette grille est décisive au bac : sur « L'artiste est-il maître de son travail ? » (2024), elle permet de demander si l'artiste travaille, œuvre, ou agit — et la réponse n'est pas la même dans les trois cas.
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Le travail humanise-t-il ? Hegel et Marx contre Sénèque et Nietzsche
La modernité renverse le mépris antique. Chez Hegel, dans la dialectique du maître et du serviteur, c'est celui qui travaille qui finit par accéder à la conscience de soi : « le travail est désir refréné, disparition retardée ». Le maître consomme la chose et la fait disparaître ; le serviteur, lui, doit différer sa jouissance, se plier à la résistance de la matière, et ce détour l'éduque. En façonnant le bois, il retrouve dans l'objet fini sa propre pensée devenue visible : le travail est le miroir où l'homme se découvre libre.
Marx radicalise : ce qui distingue l'architecte de l'abeille, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le travail humain est donc essentiellement un projet, une conscience qui anticipe. Kant l'avait déjà dit autrement : « l'homme est le seul animal qui soit voué au travail », et l'éducation consiste précisément à apprendre à un enfant à faire ce qui coûte.
Mais cette valorisation a ses adversaires. Sénèque objecte que l'homme occupé n'a jamais le temps de vivre : le negotium, la négation du loisir, dévore l'existence qu'il prétend assurer. Nietzsche, dans Aurore, va plus loin : si nos sociétés glorifient le travail du matin au soir, c'est qu'elles ont compris qu'il « use la force nerveuse » et empêche de penser — « c'est là la meilleure police ».
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Le travail aliéné : division, machine, marchandise
Adam Smith avait montré que la division des tâches multiplie la productivité : dix ouvriers spécialisés fabriquent des dizaines de milliers d'épingles par jour là où un seul en produirait à peine quelques-unes. Mais le même Smith reconnaît, au livre V, que l'homme qui répète toute sa vie deux ou trois gestes « devient, en général, aussi stupide et aussi ignorant qu'il soit possible à une créature humaine de le devenir ». La division du travail est donc à la fois la source de la richesse et la source de l'abrutissement : c'est déjà une contradiction interne, avant même Marx.
Marx la nomme aliénation : dans le travail salarié, le travailleur, dans son travail, « ne s'affirme pas mais se nie ». Il est étranger au produit, qui appartient à un autre ; étranger à son activité, qu'il n'organise pas ; étranger aux autres hommes, devenus concurrents ; étranger enfin à son essence d'être créateur. Le rapport à la machine se renverse alors : « dans la manufacture et le métier, l'ouvrier se sert de son outil ; dans la fabrique il sert la machine ».
Simone Weil, qui travailla en usine en 1934-1935, en donne le témoignage le plus dur : elle dira y avoir reçu « pour toujours la marque de l'esclavage » (Attente de Dieu). Ce n'est pas le travail qui humilie, mais un travail sans pensée, cadencé de l'extérieur. Max Weber, de son côté, explique comment le protestantisme ascétique a fait du travail une vocation, un signe d'élection — et comment cette religion du métier s'est refermée en obligation : « le puritain voulait être un homme besogneux — et nous sommes forcés de l'être ».
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La fin du travail ? Automates, emploi et oisiveté
La question est vieille de vingt-quatre siècles. Aristote imagine déjà, au livre I de la Politique, des instruments qui accompliraient seuls leur ouvrage, « comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain » (Héphaïstos) : alors « les entrepreneurs se passeraient d'ouvriers, et les maîtres, d'esclaves ». L'automatisation ne fait pas rêver d'oisiveté : elle fait rêver d'une cité où personne n'aurait à être esclave pour qu'un autre soit libre.
Mais Arendt retourne le rêve : notre société a fait du travail la source de tout statut et de tout sens, en sorte que sa disparition ne libérerait personne. « Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. » Le chômage de masse et la difficulté à penser le revenu sans emploi donnent à cette phrase de 1958 une actualité brutale.
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Les pièges qui coûtent des points au bac
• Réduire l'aliénation à la fatigue : chez Marx, elle est un rapport de dépossession, pas un état d'épuisement.
• Oublier le verbe du sujet : « peut-on » interroge la possibilité et la permission, « faut-il » l'obligation, « suffit-il » la condition suffisante. Le plan dépend de ce verbe.
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- Travail = peine subie, production d'objets, emploi social : trois sens à ne jamais mélanger dans une copie.
- Aristote sépare la production (fin extérieure) de l'action (fin en soi) ; Arendt triple la distinction : travail, œuvre, action.
- Hegel : le travail forme la conscience, il est « désir refréné » ; Marx : le travail est projet (l'architecte et l'abeille), mais le salariat l'aliène.
- Smith montre en même temps la fécondité et l'abrutissement de la division du travail ; Weil en donne le témoignage vécu.
- La question contemporaine : l'automatisation libère-t-elle du travail, ou produit-elle « une société de travailleurs sans travail » (Arendt) ?
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le travail en philosophie ?
C’est l’activité par laquelle l’homme transforme la nature pour satisfaire ses besoins, au prix d’un effort contraint et selon des règles apprises. Le mot recouvre trois sens qu’une copie doit séparer : la peine subie, la production d’un objet utile et l’emploi, activité socialement reconnue et rémunérée. Ils ne se recouvrent pas : on peut peiner sans rien produire, ou percevoir un revenu sans travailler.
Quelle différence entre travail, œuvre et action chez Arendt ?
Arendt reprend la distinction d’Aristote entre la production (poièsis), qui a sa fin hors d’elle, et l’action (praxis), qui a sa fin en elle-même, et elle la triple. Le travail entretient le processus biologique du corps et ne laisse rien derrière lui ; l’œuvre fabrique des objets durables qui forment un monde commun ; l’action est ce que les hommes font entre eux par la parole. Cuisiner un repas, construire la table, décider ensemble des invités : trois activités, trois temporalités.
Le travail rend-il l’homme plus humain ?
Hegel et Marx le soutiennent : pour Hegel, « le travail est désir refréné, disparition retardée » et forme la conscience du serviteur ; pour Marx, le travail humain est un projet conçu avant d’être réalisé. Sénèque objecte que l’homme occupé n’a jamais le temps de vivre, et Nietzsche voit dans l’éloge du travail « la meilleure police ». Hegel décrit une formation de la conscience, Marx une puissance humaine que le salariat retourne contre celui qui l’exerce : ce ne sont pas deux façons de dire que le travail est bon.
Qu’est-ce que le travail aliéné selon Marx ?
Dans le travail salarié, l’ouvrier « ne s’affirme pas mais se nie » : il devient étranger au produit, qui appartient à un autre, à son activité, qu’il n’organise pas, aux autres hommes, devenus concurrents, et à son essence d’être créateur. L’aliénation est un rapport de dépossession, non un état de fatigue. Le rapport à la machine se renverse alors : dans la fabrique, l’ouvrier « sert la machine ».
L’automatisation va-t-elle supprimer le travail ?
Aristote imaginait déjà, dans la Politique, des instruments qui accompliraient seuls leur ouvrage, si bien que « les maîtres » se passeraient « d’esclaves ». Arendt retourne le rêve : une société qui a fait du travail la source de tout statut et de tout sens deviendrait « une société de travailleurs sans travail », privés de la seule activité qui leur reste. La question n’est donc pas seulement économique : elle demande quelles autres activités une société sait valoriser.
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