S’adresser à quelqu’un, c’est construire un destinataire par le choix des pronoms, du ton et des arguments. Le sujet demande à qui le texte parle réellement, et donc ce qu’il espère obtenir, une conversion du maître ou un réveil des sujets.
À qui La Boétie parle-t-il, et cette adresse n’est-elle pas, plus largement, celle d’un homme libre à tout lecteur capable de le devenir ?
Le plan en trois parties
Une parole adressée aux sujets, et non au maître
- L’apostrophe convoque les peuples à la deuxième personne, tandis que le tyran n’est jamais interpellé directement.« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien » (premier mouvement)
- Décrire une condition comme un asservissement n’a de sens que pour ceux qui la vivent sans la voir : c’est à eux qu’on dessille les yeux.« non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés » (premier mouvement)
- La honte qu’inspire le vice sans nom est une arme réservée à ceux qui peuvent encore rougir, donc aux sujets.« quel monstre de vice est ceci qui ne mérite pas encore le titre de couardise » (premier mouvement)
Une parole qui vise en réalité tout homme
- La question liminaire est universelle et ne suppose aucun statut particulier chez celui qui la reçoit.« comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes » souffrent un seul tyran (premier mouvement)
- La prosopopée fait parler les bêtes elles-mêmes, ce qui étend l’auditoire jusqu’aux limites du vivant.les bêtes « crient : Vive liberté ! » (deuxième mouvement)
- L’idée que la nature nous a faits uns désigne un destinataire collectif : c’est à l’humanité comme telle que le texte parle.« elle ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns » (deuxième mouvement)
Une parole qui atteint le tyran par ricochet
- En discutant les vers d’Homère, La Boétie répond en réalité aux discours par lesquels les pouvoirs se justifient.« Qu’un, sans plus, soit le maître et qu’un seul soit le roi », vers d’Homère cités dans l’exorde (premier mouvement)
- Annoncer au tyran qu’il tombe de lui-même est encore une manière de lui parler, en lui retirant toute illusion sur sa force.« il est de soi-même défait » (premier mouvement)
- L’impératif adressé aux sujets constitue, pour le pouvoir, la menace la plus nette : il suffirait qu’ils l’entendent.« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres » (clausule du premier mouvement)
Un texte critique change-t-il davantage ceux qui le subissent que ceux qui gouvernent, et faut-il pour autant renoncer à parler aux seconds ?