Ressources · 1ʳᵉ · Français
Discours de la servitude volontaire
Étienne de La Boétie, vers 1548 — parcours « « Défendre » et « entretenir » la liberté »
À propos de cette page
L’auteur et le moment : un magistrat de vingt ans dans une France qui se fissure
Étienne de La Boétie naît à Sarlat en 1530 et meurt près de Bordeaux le 18 août 1563, à trente-deux ans. Sa vie tient en trois mots : les études de droit à Orléans, la charge de conseiller au parlement de Bordeaux obtenue en 1553 par dispense d’âge, et l’amitié avec Michel de Montaigne, qui fera de cette rencontre le sujet du chapitre « De l’amitié » des Essais et la phrase la plus célèbre du livre : « Par ce que c’estoit luy, par ce que c’estoit moy. »
C’est un humaniste accompli : il traduit Xénophon et Plutarque, écrit des sonnets que Montaigne publiera, lit le grec et le latin dans le texte. Mais c’est aussi un magistrat, c’est-à-dire un homme dont le métier est d’appliquer la loi royale à des sujets qui la supportent mal. Le royaume qu’il sert se fissure : en 1548, la révolte de la gabelle soulève la Guyenne contre l’impôt sur le sel, et la répression conduite par le connétable de Montmorency est féroce. Dix ans plus tard commencent les guerres de Religion.
Le texte lui-même ne nomme aucun prince contemporain. Il ne parle que d’Ulysse, de Xerxès, de Cyrus, de Néron, de Jules César. Cette prudence est une méthode autant qu’une précaution : en n’accusant personne, La Boétie rend son analyse valable partout, et c’est à ce prix qu’elle a traversé quatre siècles.
La genèse et l’énigme : un texte que son ami a voulu retirer
On ne connaît ni la date exacte de rédaction, ni le manuscrit autographe. Montaigne affirme dans « De l’amitié » que son ami l’a écrit « par manière d’essai », dans sa première jeunesse, à dix-huit ans — l’édition de 1580 disait même seize. Les spécialistes hésitent entre 1548, l’année de la révolte de la gabelle, et les années d’étude à Orléans, vers 1552-1553. Le brief du programme retient la datation traditionnelle : vers 1548.
L’histoire de la publication est le plus beau paradoxe du livre. Montaigne voulait placer le Discours au cœur du premier livre des Essais. Il y renonce et le remplace par vingt-neuf sonnets de La Boétie, parce que le texte avait entre-temps été « mis en lumière » par des protestants qui cherchaient, écrit-il, à troubler et changer l’état de la police. Autrement dit : un ami retire un texte de son livre pour le protéger de ses propres lecteurs.
Le second titre, Le Contr’un, vient de la tradition manuscrite. Il est précieux pour la dissertation : il dit que l’ennemi du texte n’est pas tel roi, mais le principe de l’Un — l’idée qu’un seul puisse valoir pour tous. Le Discours est donc un texte deux fois volé : volé à son auteur mort, volé à son ami qui voulait le garder.
La structure : trois mouvements, deux charnières données par le texte
Le Discours n’a ni chapitres ni parties numérotées : c’est un flux continu d’une soixantaine de pages. Mais La Boétie annonce lui-même ses deux articulations, et un élève qui sait les citer possède déjà le plan de l'œuvre.
| Mouvement | Charnière | Contenu |
|---|---|---|
| I. La question et son retournement | Ouverture : « Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes […] endurent quelquefois un tyran seul » | Le paradoxe arithmétique, l’impossibilité de parler de lâcheté, l’apostrophe aux peuples, l’image du colosse. |
| II. Les causes de la servitude | « Cherchons donc par conjecture, si nous en pouvons trouver, comment s’est ainsi si avant enracinée cette opiniâtre volonté de servir » | La liberté naturelle, l’exemple des bêtes, la coutume et la nourriture, les trois sortes de tyrans, les jeux et la religion. |
| III. Le ressort de la tyrannie | « Mais maintenant je viens à un point, lequel est à mon avis le ressort et le secret de la domination » | Les quatre ou cinq, la pyramide des six, six cents, six mille, le malheur des favoris, l’amitié impossible, la clausule religieuse. |
Cette progression n’est pas décorative : elle est logique. Le premier mouvement établit un fait scandaleux ; le deuxième cherche pourquoi il dure ; le troisième découvre comment il fonctionne. On passe de l’indignation à l’étiologie, puis à la mécanique.
La thèse : le pouvoir n’est pas pris, il est donné
Le geste inaugural de La Boétie est un déplacement de la question. La pensée politique de son temps demande : quel est le meilleur régime ? Lui écarte expressément ce débat — « Si ne veux-je pas, pour cette heure, débattre cette question tant pourmenée » — pour en poser une autre, plus dérangeante : comment tant d’hommes peuvent-ils endurer « un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent » ?
La démonstration est d’abord arithmétique. Deux hommes peuvent craindre un homme, dix peut-être ; mais un million ne peut pas craindre un homme, car « il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer ». La lâcheté n’explique donc rien : il faut un autre nom, que la langue n’a pas — « quel monstre de vice est ceci […] que la nature désavoue avoir fait et la langue refuse de nommer ? ». Ce vide de vocabulaire est le vrai sujet du livre, et son titre en est la réponse inventée : servitude volontaire.
D’où la conséquence pratique, et la phrase la plus citée de la littérature politique française : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. » L’action recommandée est une abstention : ne pas pousser le colosse, cesser de le soutenir. C’est la première grande formulation de ce qu’on appellera plus tard la désobéissance civile.
Les causes : la nature dit oui à la liberté, la coutume dit non
Si la liberté ne coûte qu’un vouloir, pourquoi personne ne la veut-il ? Le deuxième mouvement répond en deux temps. D’abord, La Boétie établit que la liberté est naturelle. La nature nous a « tous faits de même forme, et, comme il semble, à même moule », elle nous a donné la parole pour « fraterniser », elle « ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns ». L’inégalité des dons n’est pas un droit du fort : elle est faite pour que l’entraide ait un emploi.
Preuve inattendue, et morceau de bravoure : les bêtes. Le poisson meurt hors de l’eau, l’éléphant casse ses défenses contre les arbres plutôt que d’être pris, le cheval « mord le frein » et « rue contre l’éperon ». Si l’animal, fait pour servir l’homme, proteste, comment l’homme, seul né pour vivre franc, peut-il se taire ?
Vient alors le mot qui a fait la fortune philosophique du texte : « quel malencontre a été cela qui a pu tant dénaturer l’homme […] et lui faire perdre la souvenance de son premier être ? » Malencontre : un accident, une mauvaise rencontre, ni faute ni fatalité.
S’y ajoutent les moyens actifs des tyrans : les tavernes de Cyrus à Sardes, les théâtres et les gladiateurs, les distributions de blé et de vin, la mise en scène religieuse des rois d’Assyrie et d’Égypte. Le pouvoir ne réprime pas seulement : il divertit.
Le ressort : la pyramide des complices
Le troisième mouvement est la partie la plus moderne du livre et la moins lue par les élèves. La Boétie y annonce qu’il vient « à un point, lequel est à mon avis le ressort et le secret de la domination ». Sa thèse : ce ne sont ni les gardes, ni les hallebardes, ni les armées qui tiennent un tyran debout. « Ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. »
Suit la description d’une structure : ces six en tiennent six cents, ces six cents en tiennent six mille, et « non pas les six mille, mais les cent mille, mais les millions, par cette corde, se tiennent au tyran ». L’image de la corde et de la chaîne homérique de Jupiter donne à voir une société entière agrafée par l’intérêt. Conclusion glaçante : il se trouve « quasi autant de gens auxquels la tyrannie semble être profitable, comme de ceux à qui la liberté serait agréable ».
La Boétie retourne alors sa loupe sur les favoris, et l’analyse devient presque comique de cruauté. Le laboureur et l’artisan « en sont quittes en faisant ce qu’ils ont dit » ; le courtisan doit deviner les pensées du maître, « ayant toujours le visage riant et le cœur transi ». Sénèque, Burrus, Thraséas sont morts de leur faveur. Et parce qu’il n’y a entre eux ni égalité ni confiance, « ils ne sont pas amis, mais ils sont complices » — l’amitié, valeur suprême du texte et de la vie de La Boétie, sert ici de critère politique.
L’écriture : un discours, c’est-à-dire une voix
Le mot du titre est un mot de rhétorique : un discours se prononce. Tout, dans le texte, suppose un auditoire. La Boétie interpelle un dédicataire réel, Guillaume de Lur-Longa, appelé « ô Longa », à qui il ose lire ses propres vers ; il apostrophe le peuple en le tutoyant collectivement (« Pauvres et misérables peuples insensés ») ; il s’inclut dans un « nous » quand il parle de la nature humaine ; il avoue ses digressions (« Mais pour revenir à notre propos, duquel je m’étais quasi perdu »).
Les procédés sont ceux de l’éloquence délibérative, appris chez Cicéron et Quintilien :
- L’interrogation oratoire, qui accule le lecteur : « Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? »
- L’anaphore et la gradation : « tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations » ; « ces six ont six cents », « ces six cents en tiennent sous eux six mille ».
- L’analogie, souveraine ici : le feu qu’on éteint en cessant d’y mettre du bois, la racine sans humeur, le colosse sans base, le papillon qui se brûle.
- L’exemplum antique, preuve et récit à la fois : Sperthias et Boulis, Caton enfant réclamant un poignard, le renard qui ne voit aucune trace revenir de la tanière du lion.
- L’ironie, quand il loue les rois de France « si bons en la paix et si vaillants en la guerre » — éloge trop appuyé, au milieu d’un traité contre les tyrans.
Le parcours associé : « Défendre » et « entretenir » la liberté
Les guillemets du parcours sont un signal : les deux verbes sont pris au texte. Il faut donc aller les chercher, et la dissertation qui les cite exactement a déjà un avantage.
Défendre apparaît dans la réponse des deux Spartiates au satrape Indarne, qui leur vante l’amitié du Grand Roi : « de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or, si tu en avais tâté, toi-même nous conseillerais-tu la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. » Défendre, c’est le moment du péril : un corps entier qui refuse, au-delà de toute arme et de tout calcul.
Entretenir apparaît dans le portrait des Vénitiens, « une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous », et dont l’unique ambition est « à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté ». Entretenir, c’est l’inverse de l’héroïsme : une vigilance ordinaire, une éducation, des mœurs, quelque chose qui se fait « dès le berceau ».
Trois tensions à exploiter dans un sujet : défendre est un acte, entretenir est une durée ; défendre suppose un ennemi visible, entretenir suppose un ennemi intérieur ; défendre se raconte, entretenir ne se raconte pas. La faiblesse politique du texte — il n’indique aucun moyen concret — devient sa force littéraire : il fait porter l’effort sur ce qui n’a pas de héros.
La réception, et les pièges qui coûtent des points
Aucun texte français n’a été autant récupéré. Les protestants monarchomaques en font une arme après la Saint-Barthélemy ; Lamennais le republie en 1835 pour la cause républicaine ; le XXe siècle en fait tour à tour un manifeste anarchiste, un texte de résistance, puis un objet philosophique majeur avec l’édition de 1976 où Pierre Clastres le traduit en français moderne et où Claude Lefort l’interroge sous le titre « Le Nom d’Un ». L’ironie de cette gloire est que Montaigne avait retiré le texte de ses Essais pour lui éviter exactement cela.
1. Faire de La Boétie un révolutionnaire. Il est magistrat du roi, il écarte le tyrannicide, il ne propose que le retrait du soutien. Écrire qu’il « appelle le peuple à se soulever » est un contresens.
2. « Volontaire » compris comme « délibéré ». La servitude n’est pas choisie en connaissance de cause : elle est consentie par habitude et par oubli. C’est tout le sens du malencontre.
3. S’arrêter au colosse. Les deux tiers du livre viennent après, et disent pourquoi la formule ne suffit pas.
4. Confondre le peuple et les favoris. La Boétie distingue nettement le laboureur et l’artisan, qui « en sont quittes en faisant ce qu’ils ont dit », et le courtisan, qui doit livrer jusqu’à ses pensées.
5. Citer de mémoire. Le texte est en français du XVIe siècle, modernisé par les éditions scolaires : une citation approximative se voit immédiatement.
- Étienne de La Boétie (1530-1563), magistrat au parlement de Bordeaux, ami de Montaigne, écrit le Discours très jeune, vers 1548 ; il paraît après sa mort, par extrait en 1574 puis en entier à la fin des années 1570, récupéré par les protestants.
- La question n’est pas « pourquoi les tyrans oppriment-ils ? » mais « pourquoi tant d’hommes obéissent-ils à un seul qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ? ».
- Thèse : le pouvoir n’est pas pris, il est donné. D’où l’action recommandée, qui est une abstention — « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », et le colosse tombe de son propre poids.
- Trois mouvements signalés par le texte : le paradoxe et l’apostrophe ; les causes (« la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume ») ; le ressort (« quatre ou cinq qui maintiennent le tyran », puis six cents, six mille, les millions).
- Le second titre, Le Contr’un, indique la cible réelle : non pas un roi, mais le principe de l’Un.
- Le parcours prend ses deux verbes au texte : défendre la liberté « avec les dents et les ongles » (les Spartiates), entretenir la liberté comme les Vénitiens, par une vigilance de tous les jours.
- Écriture d’orateur : apostrophes, interrogations oratoires, gradations chiffrées, analogies (feu, racine, colosse, papillon), exempla antiques, ironie sur les rois de France.
- Pièges : ce n’est pas un appel à la révolte, « volontaire » ne veut pas dire « délibéré », et le livre ne s’arrête pas au colosse.
Moi c'est Ben, j'ai créé ce site pour aider le plus d'élèves possible, partout en France. Je peux aussi reprendre avec toi ce qui coince en cours particulier : en visio, ou à domicile si tu es à Marseille.
Prof de français à Marseille · Cours particuliers au lycée · Aide aux devoirs