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Discours de la servitude volontaire

Étienne de La Boétie, vers 1548 — parcours « « Défendre » et « entretenir » la liberté »

À propos de cette page
Les citations à retenir de « Discours de la servitude volontaire » en première, chacune située dans l'œuvre, expliquée, et suivie d'un paragraphe rédigé prêt à être replacé dans une copie. Au programme : L’auteur et le moment : un magistrat de vingt ans dans une France qui se fissure, La genèse et l’énigme : un texte que son ami a voulu retirer, La structure : trois mouvements, deux charnières données par le texte, La thèse : le pouvoir n’est pas pris, il est donné. Pour chaque citation : ce qu'elle dit, le procédé qui la porte, l'axe du parcours qu'elle sert et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des analyses, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve anticipée de français.

30 citations, répartis sur 8 axes du parcours. Chacun est situé dans l’œuvre, expliqué, et suivi d’un paragraphe rédigé : il n’y a plus qu’à le replacer au bon endroit de la copie.

Premier mouvement — l’exorde, vers d’Homère cités en ouverture

L’énigme de l’obéissance

Toute première page du Discours. La Boétie ouvre son texte sur deux vers de l’Odyssée qu’il traduit lui-même, prêtés à Ulysse haranguant l’armée grecque.

« D’avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n’y voi : Qu’un, sans plus, soit le maître et qu’un seul soit le roi, »

Commencer par Homère, c’est se placer sous la plus grande autorité de l’humanisme ; la contredire aussitôt, c’est annoncer qu’aucune autorité ne tiendra dans ce livre. La Boétie accorde le premier vers — la pluralité des maîtres est un mal — et refuse le second : d’un mal on ne conclut pas au bien contraire. Il fallait dire que le pouvoir d’un seul est « dur et déraisonnable », Ulysse dit qu’il faut un roi. Le raisonnement est corrigé sous nos yeux, et le lecteur apprend en une page la méthode du texte : reprendre les formules reçues pour en éprouver la solidité. La Boétie excuse ensuite Ulysse, qui parlait pour apaiser une mutinerie et « son propos plus au temps qu’à la vérité » : première apparition d’une idée qui traversera l'œuvre, celle d’un discours qui sert le pouvoir plutôt que le vrai. L’exorde installe donc à la fois le sujet, la manière et le soupçon.

Le procédé — Défendre la liberté : reconnaître d’abord l’autorité qui la menace — Citation d’autorité immédiatement retournée : La Boétie emprunte à Homère la plus haute caution possible pour la contredire dès la phrase suivante.

Contresens à éviter — Croire que La Boétie approuve ces vers parce qu’il les cite : ils sont là pour être réfutés.

Premier mouvement — la question posée, « Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre… »

L’énigme de l’obéissance

Après avoir écarté le débat sur le meilleur régime, La Boétie formule la question unique à laquelle le Discours sera consacré.

« Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent »

Cette phrase est le programme entier du livre. Elle déplace la question politique traditionnelle — quel est le meilleur régime ? — vers une énigme : non pas pourquoi les tyrans sont mauvais, mais pourquoi les peuples les supportent. La gradation fait travailler le nombre contre lui-même : plus la masse grossit, plus l’unité du tyran devient absurde. Et la relative finale donne déjà la réponse : « qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent ». Tout le paradoxe tient dans ce « donnent », verbe actif dont les sujets sont les opprimés. Le tyran n’est pas décrit comme un prédateur mais comme un bénéficiaire ; la scène politique est retournée comme un gant. On notera la modestie affichée du verbe : La Boétie veut seulement « entendre », comprendre. Il se présente en enquêteur, non en juge, ce qui rend l’accusation d’autant plus difficile à écarter.

Le procédé — Défendre la liberté : nommer exactement ce dont elle est menacée — Gradation quadruple (« tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations ») qui gonfle un membre de phrase pour le faire buter sur un seul mot : « un tyran seul ».

Contresens à éviter — Lire une simple indignation là où il y a une hypothèse de travail : « qui n’a puissance que celle qu’ils lui donnent » est déjà une thèse, pas un cri.

Premier mouvement — le constat, « voir un million de millions d’hommes servir misérablement »

L’énigme de l’obéissance

Quelques lignes après la question initiale, La Boétie décrit le spectacle qui l’étonne et qu’il juge à la fois douloureux et banal.

« voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement (ce semble) enchantés et charmés par le nom seul d’un »

La phrase superpose deux images incompatibles, et c’est de leur choc que naît le sens. D’un côté l’animal domestique, « le col sous le joug », qui dit la servitude matérielle ; de l’autre l’enchantement, qui dit qu’aucune chaîne n’est nécessaire. Entre les deux, une négation décisive : « non pas contraints par une plus grande force ». La Boétie élimine ici la seule explication rassurante. Le vocabulaire de la magie n’est pas une coquetterie : il désigne ce que le livre cherchera longtemps à nommer, une emprise sans contact. Et l’objet de l’enchantement n’est pas un homme mais un mot, « le nom seul d’un » — formule qui fournira au XXe siècle à Claude Lefort le titre de sa lecture. Enfin, l’incise « (ce semble) » maintient la prudence de l’enquêteur : il propose une comparaison, il ne l’impose pas. Toute la suite consistera à remplacer cette métaphore par une explication.

Le procédé — Entretenir la liberté : comprendre par quoi elle se perd sans violence — Hyperbole numérique redoublée (« un million de millions ») associée au champ lexical de la magie : « enchantés et charmés ».

Contresens à éviter — Prendre l’enchantement pour la thèse du texte : c’est une image provisoire, que la coutume et la pyramide des complices viendront expliquer.

Premier mouvement — l’exclamation « Mais, ô bon Dieu ! que peut être cela ? »

L’énigme de l’obéissance

La Boétie s’interrompt pour chercher un nom à ce qu’il décrit, et distingue deux relations au pouvoir que le langage courant confond.

« Voir un nombre infini de personnes non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés ; n’ayant ni biens ni parents, femmes ni enfants, ni leur vie même qui soit à eux ! »

Cette phrase est le garde-fou de toute lecture du Discours. La Boétie n’écrit pas contre l’obéissance, ni contre le gouvernement : il écrit contre ce qui les singe. La figure de correction, répétée, fait du texte un travail sur les mots autant que sur les choses — on croyait voir des sujets obéissants, il faut dire des serfs. Le critère de la distinction est donné aussitôt par l’énumération : sous la tyrannie, rien n’est à soi, ni les biens, ni la famille, ni la vie. Être gouverné laisse un domaine propre ; être tyrannisé le supprime. Cette définition par la dépossession sera reprise à la fin du livre pour les favoris, qui n’ont plus même leurs pensées à eux. L’exclamation initiale, « ô bon Dieu ! », maintient le registre pathétique, mais la structure de la phrase est rigoureusement analytique : l’émotion sert de véhicule à une définition.

Le procédé — Défendre la liberté : distinguer l’autorité légitime de la domination — Double correctio en parallèle (« non pas… mais… ») qui rectifie deux fois le vocabulaire, suivie d’une énumération privative par accumulation de négations.

Contresens à éviter — Faire de La Boétie un ennemi de toute autorité ; il oppose précisément l’obéissance, qu’il admet, à la servitude, qu’il refuse.

Premier mouvement — le portrait dégradé du tyran

L’énigme de l’obéissance

Toujours dans l’exclamation indignée, La Boétie dévalue l’oppresseur pour rendre l’énigme plus aiguë encore.

« non pas d’un Hercule ni d’un Samson, mais d’un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation »

L’argument est calculé : plus le tyran est petit, plus la servitude est incompréhensible, donc plus elle appelle une autre explication que la force. En refusant Hercule et Samson, La Boétie refuse la version héroïque de la domination, celle qui la rendrait presque légitime. Le diminutif « hommeau » ravale l’oppresseur au rang d’homme manqué, et la suite du portrait le montre inapte même aux tournois, « tout empêché de servir vilement à la moindre femmelette ». La violence de la formule appartient à son siècle et son vocabulaire sexué n’est pas le nôtre : il faut le citer en le situant, non en l’endossant. Reste l’essentiel, qui est une opération logique. Si le maître est faible, alors sa puissance ne vient pas de lui ; si elle ne vient pas de lui, elle vient de ceux qui la subissent. Le portrait satirique est en réalité une étape de la démonstration.

Le procédé — Entretenir la liberté : mesurer la faiblesse réelle de ce qui domine — Antithèse entre les héros mythiques et le diminutif dépréciatif « hommeau », renforcée par une hypallage morale (« le plus lâche »).

Contresens à éviter — Y voir une injure gratuite ; l’abaissement du tyran est un maillon du raisonnement, puisqu’il rend la force impossible comme explication.

Premier mouvement — la clausule de l’exclamation, le vice innommable

L’énigme de l’obéissance

Après avoir démontré que ni la lâcheté ni la couardise ne peuvent expliquer qu’un million d’hommes cèdent à un seul, La Boétie constate que la langue n’a pas de mot pour ce qu’il décrit.

« Donc quel monstre de vice est ceci qui ne mérite pas encore le titre de couardise, qui ne trouve point de nom assez vilain, que la nature désavoue avoir fait et la langue refuse de nommer ? »

C’est la phrase où le livre trouve sa raison d’être. La démonstration qui précède est arithmétique : tout vice a une borne, la couardise ne va pas jusqu’à ce qu’un million craigne un homme. Il faut donc un autre nom, et il n’y en a pas. Ce vide lexical est présenté comme un scandale supplémentaire : la nature elle-même ne reconnaît pas cette chose pour sienne, et la langue se tait. Or le titre du Discours est exactement la réponse à cette question : la servitude volontaire est le nom inventé pour le vice sans nom. Il faut donc lire cette interrogation comme une naissance, celle d’un concept. On peut en tirer une définition de la littérature d’idées : un texte qui argumente pour faire entrer dans la langue ce qu’elle ne savait pas dire. L’oxymore du titre garde d’ailleurs la trace de l’impossibilité qu’il surmonte.

Le procédé — Défendre la liberté : nommer le mal pour pouvoir le combattre — Interrogation oratoire sur une double personnification : la nature « désavoue », la langue « refuse » — deux instances qui se dérobent ensemble.

Contresens à éviter — Traiter cette phrase comme une simple exclamation indignée alors qu’elle énonce le problème que le titre de l'œuvre résout.

Premier mouvement — les guerres médiques, Miltiade, Léonidas, Thémistocle

Défendre : les armes des hommes libres

Pour prouver que la liberté donne du cœur, La Boétie évoque les victoires grecques sur les Perses et en propose une relecture.

« ce n’était pas tant la bataille des Grecs contre les Perses, comme la victoire de la liberté sur la domination, de la franchise sur la convoitise »

La Boétie transforme un fait de guerre en argument moral. Le mouvement est celui d’une élévation : on part de noms propres (Miltiade, Léonidas, Thémistocle) et l’on arrive à des abstractions appariées, liberté contre domination, franchise contre convoitise. L’effet est double. D’une part il universalise : ce qui s’est joué à Marathon et aux Thermopyles peut se rejouer partout, puisque ce ne sont pas des peuples qui s’affrontent mais des principes. D’autre part il fournit une preuve empirique à la thèse du texte : les hommes libres se battent mieux parce qu’ils défendent un bien dont ils connaissent le goût, tandis que les serfs n’ont pour ressort qu'« une petite pointe de convoitise qui se rebouche soudain contre le danger ». L’exemple appartient donc pleinement au parcours : il montre ce que défendre la liberté veut dire, et pourquoi la défense est plus forte que l’attaque.

Le procédé — Défendre la liberté : ce qu’elle ajoute au courage — Reformulation allégorique par double parallélisme : deux peuples deviennent quatre notions, et l’histoire se change en combat de valeurs.

Contresens à éviter — Y voir un simple éloge de la Grèce ; l’enjeu est démonstratif, La Boétie prouve que la liberté est une force militaire avant d’être un idéal.

Premier mouvement — « il est de soi-même défait »

Le pouvoir emprunté

La Boétie passe de l’étonnement à la conséquence pratique : si la puissance du tyran est donnée, elle peut être reprise sans combat.

« Encore ce seul tyran, il n’est pas besoin de le combattre, il n’est pas besoin de le défaire, il est de soi-même défait, mais que le pays ne consente à sa servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien »

Voici le cœur politique du Discours, et la raison pour laquelle il n’est pas un appel à l’insurrection. La construction dépouille progressivement l’action de toute violence : ni combattre, ni défaire, seulement ne plus consentir. Le passif « il est de soi-même défait » achève le mouvement : la défaite du tyran n’a pas d’auteur, elle arrive d’elle-même dès que le soutien cesse. Le dernier membre est le plus précis, et le plus difficile : « il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ». Rien n’est à prendre, tout est à cesser. C’est sur cette phrase que reposent toutes les lectures modernes du texte, de la grève générale à la désobéissance civile. Mais elle contient aussi la difficulté que les deux tiers restants du livre exploreront : comment un peuple qui ne sait plus qu’il donne pourrait-il décider de ne plus donner ?

Le procédé — Défendre la liberté sans les armes — Anaphore négative (« il n’est pas besoin… il n’est pas besoin… ») suivie d’un chiasme d’action : ôter / donner, où l’action positive est remplacée par un retrait.

Contresens à éviter — Confondre ce retrait avec une révolte ; La Boétie exclut explicitement le combat, et n’évoque jamais le tyrannicide comme solution.

Premier mouvement — le retournement de l’accusation contre le peuple

Le pouvoir emprunté

Juste après avoir montré que le tyran tombe seul, La Boétie tire la conclusion qui rend le peuple responsable de son état.

« c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d’être serf ou d’être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse »

La syntaxe fait ici tout le travail : cinq propositions relatives dont le sujet est toujours le peuple et dont l’objet est toujours le peuple. La réflexivité des verbes — « s’asservit », « se coupe la gorge » — donne à voir une violence sans agresseur extérieur. L’image du suicide n’est pas ornementale : elle dit que la servitude relève du même ordre que la mort volontaire, un acte qu’on ne peut imputer qu’à soi. La mention du choix (« ayant le choix ou d’être serf ou d’être libre ») fonde la responsabilité, et la gradation finale l’aggrave : consentir serait déjà beaucoup, mais le peuple « pourchasse » son mal, il court après. Cette phrase est le sommet du premier mouvement et la justification du titre. Elle explique aussi la tonalité du texte, qui n’est pas la compassion mais l’apostrophe indignée : on ne plaint pas, on réveille.

Le procédé — Entretenir la liberté : reconnaître sa propre part dans sa perte — Cascade de relatives à verbes pronominaux, qui fait du peuple à la fois le sujet et l’objet de chaque action, jusqu’à la gradation finale « consent… ou plutôt le pourchasse ».

Contresens à éviter — Comprendre que La Boétie accuse les victimes ; il montre une responsabilité pour rendre une action possible, alors que la pitié ne rendrait rien possible.

Premier mouvement — le paradoxe du désir, « seulement parce qu’il est trop aisé »

L’habitude et l’oubli

La Boétie constate que les hommes désirent tous les biens qui les rendraient heureux, sauf un seul : la liberté.

« la seule liberté, les hommes ne la désirent point, non pour autre raison, ce semble, sinon que s’ils la désiraient, ils l’auraient, comme s’ils refusaient de faire ce bel acquêt, seulement parce qu’il est trop aisé »

Le raisonnement est d’une élégance redoutable. La Boétie a montré que tous les hommes, sages ou sots, courageux ou couards, désirent ce qui les rendrait heureux. La liberté fait exception, et cette exception n’a pas d’explication rationnelle : le seul motif concevable serait que la chose soit trop facile à obtenir. On tient là le mouvement le plus vertigineux du texte, où l’obstacle n’est plus la difficulté mais la facilité. Mais il faut voir que cette phrase est aussi un aveu d’échec : présentée comme une raison, elle n’en est pas une, et c’est pourquoi le livre ne s’arrête pas là. La proposition « ce semble » marque la prudence de l’enquêteur, et la structure comparative « comme s’ils refusaient » indique une analogie, non une cause. Dix lignes plus loin, La Boétie abandonnera l’exhortation pour se demander « comment s’est ainsi si avant enracinée cette opiniâtre volonté de servir ».

Le procédé — Entretenir la liberté : comprendre pourquoi on ne la désire plus — Raisonnement par l’absurde, construit sur une hypothèse irréelle (« s’ils la désiraient, ils l’auraient ») dont l’évidence même produit le paradoxe.

Contresens à éviter — Prendre cette explication pour la réponse du livre : c’est une impasse assumée, qui rend nécessaire la recherche des causes dans la suite.

Premier mouvement — la grande apostrophe au peuple

Le pouvoir emprunté

Rupture d’énonciation : La Boétie cesse d’analyser à la troisième personne et s’adresse directement aux peuples asservis.

« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien »

Le passage au « vous » transforme le traité en harangue. L’apostrophe est un moment de bascule : jusqu’ici le peuple était objet d’étude, il devient destinataire, donc sujet capable d’agir. Les épithètes sont soigneusement graduées, de la compassion (« pauvres et misérables ») au reproche (« insensés »), ce qui interdit de lire la phrase comme un pur mépris : on ne réveille que ceux qu’on croit capables de se lever. Le chiasme qui suit met en évidence l’inversion de la perception : là où il faudrait céder, on s’obstine ; là où il faudrait voir, on est aveugle. Toute la suite du paragraphe déploiera cette cécité en une série de questions rhétoriques implacables, jusqu’à l’impératif final. On tient là le modèle de l’éloquence délibérative humaniste : ce n’est pas la démonstration qui décide, c’est l’adresse.

Le procédé — Défendre la liberté : le sursaut, et la voix qui le provoque — Apostrophe à valeur d’exorde second, bâtie sur un chiasme sémantique (opiniâtres/aveugles, mal/bien) et une accumulation d’épithètes.

Contresens à éviter — Y lire du mépris pour le peuple ; l’apostrophe suppose au contraire qu’il peut entendre, et c’est pour cela qu’elle existe.

Premier mouvement — « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux »

Le pouvoir emprunté

Au cœur de l’apostrophe, La Boétie démonte le corps du tyran pour montrer d’où viennent ses organes.

« Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? »

Le procédé est celui d’un inventaire, et il fonctionne comme une preuve. La Boétie réduit d’abord le tyran à un corps ordinaire, deux yeux, deux mains, un corps ; puis il montre que tout ce qui excède ce corps a été fourni par les opprimés. Les questions qui suivent — d’où viennent les yeux, les mains, les pieds ? — n’attendent pas de réponse parce que la réponse est la même à chaque fois : de vous. Le pouvoir apparaît ainsi comme une prothèse collective, un corps politique littéralement fabriqué avec les membres du peuple. La formule qui couronne la série, « Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? », donne au raisonnement sa forme minimale. C’est le passage à citer pour montrer que le Discours n’est pas un texte d’indignation mais d’analyse : il démonte un mécanisme, pièce à pièce, devant ceux qui l’alimentent.

Le procédé — Entretenir la liberté : voir que le pouvoir est un corps emprunté — Anaphore restrictive (« n’a que… n’a que… n’a qu'… ») suivie d’une série d’interrogations oratoires qui redistribuent chaque organe à ses véritables propriétaires.

Contresens à éviter — Ne voir là qu’une métaphore ; l’énumération des organes est un argument, elle établit que la puissance du tyran est intégralement empruntée.

Premier mouvement — « recéleurs du larron qui vous pille »

Le pouvoir emprunté

Fin de la série d’interrogations : La Boétie requalifie juridiquement la position du peuple face au tyran.

« Que vous pourrait-il faire, si vous n’étiez recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? »

Le vocabulaire est celui d’un magistrat, et ce n’est pas un hasard : La Boétie siégera au parlement de Bordeaux. Recel, complicité, trahison sont des qualifications pénales, et leur emploi transforme la victime en coauteur du crime commis contre elle. La gradation est d’une logique impeccable : on recèle un bien volé, on est complice d’un meurtre, et l’on finit par être traître envers soi — dernier degré, où la victime et le coupable coïncident. L’interrogation oratoire évite pourtant la condamnation frontale : la phrase commence par « Que vous pourrait-il faire », c’est-à-dire par l’impuissance du tyran, non par la faute du peuple. Autrement dit, l’accusation sert à faire apparaître un pouvoir. Si le peuple est complice, c’est qu’il est indispensable ; s’il est indispensable, il peut se retirer. L’infamie annoncée est le revers exact d’une liberté possible.

Le procédé — Entretenir la liberté : mesurer sa propre complicité — Triple apposition à vocabulaire juridique et pénal, en gradation : du recel à la complicité, puis à la trahison de soi.

Contresens à éviter — Lire une condamnation morale définitive ; la requalification pénale existe pour prouver que sans le peuple, rien ne serait possible au tyran.

Premier mouvement — la clausule, « Soyez résolus de ne servir plus »

Le pouvoir emprunté

Conclusion de la grande apostrophe, sommet rhétorique du Discours et phrase la plus citée de l'œuvre.

« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres. Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais seulement ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre. »

Tout est dans la brièveté de la première phrase : entre la résolution et la liberté, il n’y a pas d’intervalle, pas d’étape, pas de guerre. Le présentatif « vous voilà » supprime le temps de l’action, comme si la liberté était moins une conquête qu’une constatation. La deuxième phrase précise, et c’est là que le texte se sépare de tous les appels à la révolte : il ne s’agit ni de pousser ni d’ébranler, mais de retirer un appui. La comparaison finale donne à voir ce retrait — le colosse tombe « de son poids même », c’est-à-dire que sa grandeur devient la cause de sa ruine. L’image est mémorable parce qu’elle est exacte : plus le pouvoir est énorme, plus il dépend de ce qui le porte. On comprend pourquoi cette phrase a servi à tant de causes, et pourquoi Montaigne a préféré retirer le texte de ses Essais.

Le procédé — Défendre la liberté : l’acte minimal qui suffirait — Impératif suivi du présentatif « vous voilà », qui fait de l’effet le simple envers de la décision ; puis comparaison monumentale du colosse sans base.

Contresens à éviter — Faire de cette phrase le dernier mot du Discours : les deux tiers du livre viennent après, et montrent pourquoi cette résolution est si difficile à prendre.

Deuxième mouvement — la liberté naturelle, « à même moule »

La nature et la liberté première

Après avoir décidé de chercher les causes, La Boétie établit d’abord que la liberté est naturelle, en décrivant l’intention de la nature.

« la nature, le ministre de Dieu, la gouvernante des hommes, nous a tous faits de même forme, et, comme il semble, à même moule, afin de nous entreconnaître tous pour compagnons ou plutôt pour frères »

La phrase fonde en nature ce que le premier mouvement n’avait posé qu’en fait. La nature y est présentée sous une double autorité, religieuse et politique, ce qui met la thèse à l’abri du soupçon d’impiété : elle est « ministre de Dieu ». La métaphore du moule est décisive parce qu’elle exclut toute hiérarchie d’origine : même forme, même patron, donc aucun titre à commander. Mais La Boétie ne nie pas les inégalités ; il les réinterprète. Si la nature a donné davantage à certains, ce n’est pas pour qu’ils dominent, c’est « faire place à la fraternelle affection », afin que les uns puissent aider et les autres recevoir. L’inégalité devient ainsi la condition du lien, et non son abolition. La correctio finale, de « compagnons » à « frères », transforme un rapport d’égalité en rapport d’origine : nous ne sommes pas seulement semblables, nous sortons du même moule.

Le procédé — Entretenir la liberté : la fonder sur l’égalité originelle — Apposition double personnifiant la nature (ministre, gouvernante), puis métaphore artisanale du moule, et correctio finale qui renforce (« compagnons ou plutôt pour frères »).

Contresens à éviter — Croire que La Boétie nie toute inégalité naturelle ; il la reconnaît et lui donne une autre finalité, l’entraide au lieu de la domination.

Deuxième mouvement — la clausule de l’argument naturel

La nature et la liberté première

Fin de la démonstration sur la nature : après la même forme, la même terre et le don de la parole, La Boétie conclut sur l’intention de la nature.

« si elle a montré, en toutes choses, qu’elle ne voulait pas tant nous faire tous unis que tous uns, il ne faut pas faire doute que nous ne soyons naturellement libres »

Un seul phonème sépare les deux mots, et toute une politique. Être « unis », c’est être liés tout en restant distincts, associés par convention ; être « tous uns », c’est ne faire qu’un, partager une même identité d’origine. La Boétie choisit le second, plus fort, et en tire la conclusion de liberté : puisque nous sommes tous un, personne ne peut être à un autre. Le jeu de mots est d’autant plus remarquable qu’il anticipe, en sens inverse, le second titre de l'œuvre. Le Contr’un combat l’Un du tyran, ce nom unique auquel tous se rapportent ; ici, l’unité est horizontale, elle ne se concentre en personne. Le texte oppose donc deux manières d’être un : celle de la nature, qui égalise, et celle de la tyrannie, qui subordonne. C’est le repère le plus efficace pour une troisième partie de dissertation sur l’unité politique.

Le procédé — Entretenir la liberté : l’unité des égaux contre le nom de l’Un — Paronomase (unis / uns) qui joue sur une différence d’une lettre pour distinguer deux formes d’unité.

Contresens à éviter — Passer à côté du jeu sur les deux mots, qui n’est pas une coquetterie mais l’articulation de tout l’argument naturel.

Deuxième mouvement — la prosopopée des bêtes

La nature et la liberté première

Pour convaincre les lecteurs qui douteraient encore que la liberté est naturelle, La Boétie fait monter les animaux « en chaire ».

« Les bêtes […] si les hommes ne font trop les sourds, leur crient : Vive liberté ! »

L’inversion est calculée jusqu’à l’insolence : La Boétie annonce qu’il va « les bêtes brutes en chaire » pour enseigner aux hommes leur propre nature. L’image de la chaire, empruntée au prêche, retourne l’autorité religieuse et intellectuelle contre ceux qui la détiennent. Le cri prêté aux animaux a la brièveté d’un slogan, et l’on mesure ce que le texte a pu devenir aux mains des révolutionnaires. Les exemples qui suivent donnent corps à la prosopopée : le poisson meurt hors de l’eau comme certaines bêtes meurent d’être prises, l’éléphant brise ses défenses, le cheval mord le frein et rue contre l’éperon. L’argument est a fortiori : si l’animal, fait pour servir l’homme, proteste jusqu’à la mort, l’homme qui ne proteste pas est au-dessous de sa condition. La honte devient ainsi un instrument de démonstration.

Le procédé — Défendre la liberté : l’évidence que même l’animal connaît — Prosopopée : les bêtes prennent la parole et deviennent les prédicateurs des hommes, dans une inversion volontairement scandaleuse des hiérarchies.

Contresens à éviter — Traiter ce passage comme un ornement pittoresque ; c’est un argument a fortiori, le pivot de la preuve que la liberté est naturelle.

Deuxième mouvement — les deux vers de La Boétie cités à Longa

La nature et la liberté première

Au terme de la démonstration animale, La Boétie cite deux vers de sa propre composition, dans une adresse directe à son dédicataire.

« Même les bœufs sous le poids du joug geignent, Et les oiseaux dans la cage se plaignent, »

Le geste d’énonciation compte autant que les vers. La Boétie s’interrompt pour dire qu’il ose mêler ses propres rimes à son discours, « écrivant à toi, ô Longa », parce que l’amitié le lui permet. Le texte laisse ainsi voir sa situation réelle : ce n’est pas une harangue anonyme, c’est une parole adressée à un ami, et l’amitié, valeur suprême du Discours, en autorise la liberté. Les deux vers eux-mêmes condensent la démonstration : le bœuf est l’animal du travail contraint, l’oiseau celui de l’espace perdu, et les deux verbes de plainte disent qu’aucune accoutumance n’éteint tout à fait le regret. C’est exactement ce que le texte reprochera ensuite aux hommes : eux seuls se taisent. La plainte animale devient donc la mesure de la déchéance humaine, et le vers, par sa brièveté sentencieuse, se grave comme un proverbe.

Le procédé — Entretenir la liberté : la plainte comme mémoire du bien perdu — Autocitation en vers, placée en clausule d’un développement en prose, avec parallélisme des deux plaintes (geignent / se plaignent).

Contresens à éviter — Oublier de commenter l’adresse à Longa : elle rappelle que le Discours est une parole d’amitié, et non un tract anonyme.

Deuxième mouvement — la question du malencontre

La nature et la liberté première

Après la preuve par les animaux, La Boétie formule l’énigme centrale du deuxième mouvement : qu’est-il arrivé à l’homme ?

« quel malencontre a été cela qui a pu tant dénaturer l’homme, seul né, de vrai, pour vivre franchement, et lui faire perdre la souvenance de son premier être et le désir de le reprendre ? »

Cette question commande tout le reste du livre. Le mot « malencontre » — mauvaise rencontre, accident — est capital : il ne désigne ni une faute, ni une malédiction, ni une nécessité, mais un événement contingent. Cela change tout, car ce qui est arrivé par accident peut ne plus être. La formule « dénaturer l’homme » fait de la servitude une altération d’essence, non un simple état ; et les deux compléments finaux en décrivent l’effet en deux degrés : on perd d’abord le souvenir de ce qu’on était, puis le désir de le redevenir. C’est la plus juste définition de l’aliénation qu’ait produite le XVIe siècle : non pas la souffrance, mais l’oubli de la souffrance. Pierre Clastres, dans son édition de 1976, a fait de ce mot le centre de sa lecture anthropologique. Pour la dissertation, il fournit l’argument décisif de tout III sur la possibilité de la liberté.

Le procédé — Entretenir la liberté : identifier ce qui la fait oublier — Interrogation oratoire construite sur un mot rare, « malencontre », et sur le champ lexical de la mémoire perdue (souvenance, premier être).

Contresens à éviter — Traduire « malencontre » par « faute » ou par « destin » : c’est précisément un accident, et c’est ce qui rend la servitude réversible.

Deuxième mouvement — la typologie des tyrans

Les ruses du tyran

La Boétie classe les tyrans selon leur mode d’accès au pouvoir, avant d’annuler aussitôt l’intérêt de son propre classement.

« Il y a trois sortes de tyrans : les uns ont le royaume par élection du peuple, les autres par la force des armes, les autres par succession de leur race. »

Le passage imite d’abord la méthode des traités politiques, avec une classification nette et symétrique. Mais La Boétie s’en sert pour produire l’effet inverse d’un traité : ayant distingué trois origines, il conclut qu’elles mènent au même régime, puisque « toujours la façon de régner est quasi semblable ». Les trois formules finales sont impitoyables : les élus traitent les hommes comme des taureaux à dompter, les conquérants comme une proie, les successeurs comme des esclaves héréditaires. La typologie ne sert donc qu’à démontrer qu’il n’y a rien à choisir, ce qui prolonge la prétérition de l’exorde sur le meilleur régime. C’est un point capital pour l’interprétation : le Discours ne propose aucune constitution de rechange, parce qu’il ne croit pas que le problème soit constitutionnel. Le mal ne tient pas à la manière dont on devient maître, mais au fait qu’il y ait un maître.

Le procédé — Défendre la liberté : refuser de choisir entre des maîtres — Distribution ternaire en apparence scolastique, dont la conclusion sera une réfutation : « il y a entre eux quelque différence, mais de choix, je n’y en vois point ».

Contresens à éviter — Présenter cette typologie comme une préférence de La Boétie pour l’élection : il l’estime au contraire capable des pires excès.

Deuxième mouvement — l’exemple de Syracuse et de Denys l’Ancien

L’habitude et l’oubli

Après avoir montré comment un capitaine devient roi puis tyran, La Boétie décrit l’oubli qui suit immédiatement l’asservissement.

« servant si franchement et tant volontiers qu’on dirait, à le voir, qu’il a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude »

La formule renverse le vocabulaire du profit et de la perte pour dire l’aveuglement du peuple asservi. Perdre sa liberté serait encore le savoir ; gagner sa servitude, c’est l’avoir voulue, et même s’en féliciter. Le choix de l’adverbe « franchement », qui contient le mot même de la liberté (franchise), accentue l’ironie : le peuple sert avec l’élan qu’il aurait dû mettre à se défendre. Le passage tire toute sa force de l’exemple qui précède, celui de Syracuse confiant l’armée à Denys pour parer un danger immédiat, « ne mettant ordre qu’au danger présent ». La servitude naît donc d’une décision raisonnable prise dans l’urgence, et ce qui la rend irréversible n’est pas la force du tyran mais la vitesse de l’oubli. Pour le parcours, c’est l’argument central : ce qui menace la liberté, ce n’est pas seulement l’ennemi, c’est le temps.

Le procédé — Entretenir la liberté : le danger de l’oubli — Antithèse en chiasme entre deux verbes de bilan (perdre / gagner) qui inverse la comptabilité morale ordinaire.

Contresens à éviter — Ne pas rattacher la formule à l’exemple de Syracuse, qui montre que la servitude commence par une décision de prudence.

Deuxième mouvement — la réponse : la coutume

L’habitude et l’oubli

Après l’analyse des générations successives qui naissent sous le joug, La Boétie énonce la cause première qu’il cherchait.

« ainsi la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume »

C’est la phrase que le deuxième mouvement cherchait depuis son ouverture. Sa sobriété contraste avec les développements imagés qui l’entourent, et c’est ce qui lui donne son poids : le texte a traversé les animaux, la nature, la typologie des tyrans, pour aboutir à un mot de cinq syllabes. La démonstration qui précède est décisive : le naturel « se perd s’il n’est entretenu », les semences de bien sont « si menues et glissantes » qu’elles cèdent au premier choc, et les hommes prennent « pour leur naturel l’état de leur naissance ». La coutume ne s’ajoute donc pas à la nature, elle la remplace. Le verbe employé pour le naturel, entretenir, est exactement celui du parcours — ce qui n’est pas entretenu se perd. L’image qui suit, celle des courtauds qui mordaient le frein et finissent par se pavaner sous la barde, montre que l’accoutumance va jusqu’à la fierté.

Le procédé — Entretenir la liberté : contre l’habitude, un travail de tous les jours — Phrase sentencieuse et définitoire, en position de conclusion, qui reprend le titre de l'œuvre pour lui donner sa cause.

Contresens à éviter — S’arrêter au mot « coutume » sans citer ce qui le suit : la coutume n’est pas seulement une habitude, c’est ce qui se transmet et se prend pour la nature.

Deuxième mouvement — le contre-exemple des Vénitiens

Entretenir : l’éducation de la liberté

Pour prouver que la nourriture fait les hommes, La Boétie oppose les sujets du Grand Seigneur ottoman aux citoyens de Venise.

« ainsi nés et nourris qu’ils ne reconnaissent point d’autre ambition sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté »

Ce passage est celui qu’un sujet sur le parcours attend, car le verbe y est écrit noir sur blanc. La Boétie y décrit un peuple où l’ambition existe encore, mais change d’objet : au lieu de rivaliser pour le pouvoir, on rivalise pour le soin apporté à la liberté commune. Les deux participes, « nés et nourris », rappellent que cette vertu n’est pas naturelle mais acquise : Venise n’est pas libre parce que les Vénitiens sont d’une autre espèce, elle est libre parce qu’ils sont élevés ainsi, « faits dès le berceau ». Le contraste avec les sujets ottomans, qui ne veulent « être nés que pour le servir », fournit la formule qui clôt le développement : on passe « d’une cité d’hommes » à « un parc de bêtes ». L’entretien de la liberté apparaît donc comme une discipline collective, quotidienne, éducative — exactement l’inverse d’un exploit.

Le procédé — Entretenir la liberté : le mot même du parcours — Structure superlative (« à qui mieux avisera ») qui transforme la rivalité d’ambition, ressort ordinaire de la corruption, en concours de vigilance civique.

Contresens à éviter — Y voir un éloge politique de la république vénitienne ; l’exemple sert à prouver le pouvoir de la nourriture, non à recommander un régime.

Deuxième mouvement — Sperthias et Boulis répondant au satrape Indarne

Défendre : les armes des hommes libres

Les deux Spartiates envoyés à Xerxès s’arrêtent chez le lieutenant perse Indarne, qui leur vante les bienfaits de la soumission au Grand Roi.

« tu as éprouvé la faveur du roi ; mais de la liberté, quel goût elle a, combien elle est douce, tu n’en sais rien. Or, si tu en avais tâté, toi-même nous conseillerais-tu la défendre, non pas avec la lance et l’écu, mais avec les dents et les ongles. »

La réponse spartiate contient les deux idées maîtresses du parcours. D’abord, la liberté est affaire d’expérience et non de raisonnement : on ne la démontre pas, on l’a goûtée ou non, et c’est pourquoi le Perse, qui ne l’a jamais connue, ne peut ni la désirer ni la comprendre. La métaphore du goût prépare ainsi la thèse de la coutume — on regrette seulement ce qu’on a eu. Ensuite, la défense de la liberté est portée au-delà de l’armement : renoncer à la lance et à l’écu pour les dents et les ongles n’est pas un appauvrissement mais une intensification. Les armes sont extérieures, le corps ne l’est pas ; défendre sa liberté, c’est engager ce qu’on ne peut pas déposer. L’exemple rejoint le passage sur les animaux, qui se défendent « d’ongles, de cornes, de bec et de pieds ». Pour un sujet sur « défendre », c’est la citation à placer en ouverture de partie.

Le procédé — Défendre la liberté : le mot même du parcours — Exemplum emprunté à Hérodote, construit sur la métaphore gustative (goût, douce, tâter) puis sur une gradation paradoxale des armes.

Contresens à éviter — Attribuer ces paroles à Xerxès ou à Léonidas : elles sont dites par les envoyés spartiates au satrape Indarne, sur la route de la Perse.

Deuxième mouvement — le Grand Turc et les savants

Entretenir : l’éducation de la liberté

Après avoir montré que quelques hommes « mieux nés » gardent le goût de la liberté grâce à l’étude, La Boétie observe la contre-mesure des tyrans.

« Le grand Turc s’est bien avisé de cela, que les livres et la doctrine donnent, plus que toute autre chose, aux hommes le sens et l’entendement de se reconnaître et d’haïr la tyrannie »

La preuve est donnée par l’ennemi, et c’est ce qui la rend irréfutable : si le tyran écarte les savants, c’est que le savoir est dangereux pour lui. Le verbe « se reconnaître » est le plus important de la phrase. Il ne s’agit pas d’apprendre des doctrines politiques mais de retrouver sa propre nature, de renouer avec ce « premier être » que la coutume avait fait oublier. Les livres sont donc l’antidote exact de la nourriture servile : là où l’habitude efface la mémoire, l’étude la restitue. La Boétie vient de décrire ces hommes qui ont « la tête d’eux-mêmes bien faite » et l’ont « encore polie par l’étude et le savoir », et qui gardent la liberté « en leur esprit » même quand elle a disparu du monde. Pour le parcours, c’est la définition la plus haute de l’entretien : maintenir vivante, par la lecture, une liberté qui n’existe plus nulle part.

Le procédé — Entretenir la liberté : par les livres et le savoir — Argument a contrario : c’est le tyran lui-même qui, par sa méfiance, atteste la puissance politique de la culture.

Contresens à éviter — Croire que La Boétie prône seulement l’instruction ; il montre que les livres restituent une mémoire, ce qui est autre chose qu’un savoir.

Deuxième mouvement — les divertissements comme outils de la tyrannie

Les ruses du tyran

Après l’exemple de Cyrus, qui pacifie les Lydiens en leur imposant tavernes et jeux publics, La Boétie généralise à tous les tyrans antiques.

« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes étranges, les médailles, les tableaux et autres telles drogueries, c’étaient aux peuples anciens les appâts de la servitude, le prix de leur liberté, les outils de la tyrannie. »

La phrase est construite comme un verdict. L’énumération d’abord, longue et hétéroclite, imite l’abondance des divertissements ; le mot « drogueries » la disqualifie d’un coup, en suggérant à la fois la camelote et la drogue. Puis viennent trois appositions qui font passer du plaisir à la politique : ce sont des appâts, c’est-à-dire un piège ; un prix, c’est-à-dire une transaction où le peuple vend sa liberté ; des outils, c’est-à-dire un instrument délibéré de gouvernement. La progression montre que le divertissement n’est pas un effet secondaire du pouvoir mais un moyen. L’exemple de Cyrus l’a établi expérimentalement : après les tavernes et les jeux, « jamais depuis contre les Lydiens il ne fallut tirer un coup d’épée ». La Boétie ajoute que la plupart des tyrans ont fait « sous main » ce que celui-là ordonna formellement — ce qui rend la thèse applicable bien au-delà de l’Antiquité.

Le procédé — Entretenir la liberté : résister à ce qui endort — Énumération de huit termes concrets ramenée à trois appositions abstraites, en gradation : l’appât, le prix, puis l’outil.

Contresens à éviter — Moderniser trop vite en parlant de « divertissement de masse » sans passer par le texte ; l’analogie n’est convaincante que si l’on cite d’abord les trois appositions.

Troisième mouvement — l’annonce du secret, « quatre ou cinq qui maintiennent le tyran »

La pyramide des complices

Ouverture du troisième mouvement, annoncée comme le point décisif du Discours : ni les gardes ni les armes n’expliquent la tyrannie.

« ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran. On ne le croira pas du premier coup, mais certes il est vrai : ce sont toujours quatre ou cinq qui maintiennent le tyran, quatre ou cinq qui tiennent tout le pays en servage. »

La Boétie annonce depuis deux lignes « le ressort et le secret de la domination », et il tient parole. La phrase écarte d’abord l’explication militaire : les gardes servent d’épouvantail plus que de protection, et il est aisé de compter les empereurs romains tués par leurs propres archers. Puis vient la révélation, et elle est arithmétique comme tout le livre : quatre ou cinq. La reprise du chiffre dans la seconde proposition change pourtant d’échelle — de « maintiennent le tyran » à « tiennent tout le pays en servage » — et fait apparaître l’effet de levier. Ce qui est décisif ici, c’est le déplacement de la question : le premier mouvement demandait pourquoi le peuple consent, le troisième montre par quel dispositif ce consentement est organisé et rémunéré. La servitude n’est plus seulement un état moral, elle a une structure, et cette structure a des bénéficiaires.

Le procédé — Entretenir la liberté : identifier ce qui fait réellement tenir la domination — Prétérition de l’incrédulité (« On ne le croira pas du premier coup ») qui prépare la révélation, suivie d’une reprise anaphorique du chiffre.

Contresens à éviter — Croire que ces quatre ou cinq sont les gardes du corps ; ce sont les favoris, ceux qui « ont l’oreille du tyran » et profitent de ses pilleries.

Troisième mouvement — la formule de la pyramide, « pour fendre du bois »

La pyramide des complices

Après avoir décrit la chaîne des six, des six cents et des six mille, La Boétie résume le mécanisme en une image artisanale.

« Ainsi le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres, et est gardé par ceux desquels, s’ils valaient rien, il se devrait garder ; et, comme on dit, pour fendre du bois il fait des coins du bois même. »

L’image est parfaite parce qu’elle est mécanique : le coin est un outil fait de la matière qu’il divise. Appliquée à la politique, elle dit que le peuple fournit non seulement la force du tyran, mais l’instrument qui le divise lui-même. On retrouve le raisonnement des deux yeux et des deux mains, poussé d’un cran : il ne s’agit plus d’organes prêtés, mais d’une société entière transformée en outil contre elle-même. Le paradoxe qui précède ajoute une ironie amère : ces gardes seraient les plus dangereux s’ils valaient quelque chose, et le tyran n’est protégé que par leur bassesse. Pour le parcours, la conséquence est claire : défendre la liberté ne peut pas se réduire à viser un homme, puisque l’homme n’est qu’une pièce. Ce sont les milliers d’intérêts accrochés à lui qu’il faudrait détacher — ce qui explique la difficulté que le premier mouvement avait masquée.

Le procédé — Défendre la liberté : couper le mécanisme plutôt qu’abattre l’homme — Proverbe artisanal en clausule (le coin taillé dans le bois qu’il doit fendre), précédé d’un paradoxe sur la garde qui serait le vrai danger.

Contresens à éviter — Isoler le proverbe de la pyramide qui le précède ; sans les six, les six cents et les six mille, l’image perd sa portée sociologique.

Troisième mouvement — l’amitié impossible sous la tyrannie

La pyramide des complices

Après le tableau des favoris assassinés par leurs maîtres, La Boétie oppose l’amitié véritable au lien qui unit les méchants.

« Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entraiment pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices. »

La phrase est bâtie comme une définition par élimination, et son rythme ternaire lui donne une allure de maxime. L’enjeu dépasse la morale : l’amitié devient ici un critère politique. Puisqu’elle suppose l’égalité — elle « a son vrai gibier en l’équalité », écrit La Boétie quelques lignes plus loin —, un régime qui l’interdit est reconnu mauvais par ce seul signe. Les trois antithèses finales construisent une dégradation continue : la compagnie devient complot, l’amour devient crainte, l’ami devient complice. Le rapprochement sonore de « s’entraiment » et « s’entrecraignent » rend la substitution presque audible. Pour le lecteur qui connaît la vie de l’auteur, ce passage a une résonance particulière : l’homme qui écrit cela est celui dont Montaigne fera, dans « De l’amitié », le modèle absolu du lien entre égaux. Le Discours juge donc la tyrannie au nom de ce que sa propre vie lui a appris.

Le procédé — Entretenir la liberté : le lien social qu’elle rend possible — Triple anaphore (« là où est… ») puis trois antithèses symétriques enchaînées, chacune opposant un mot vrai à un mot faux.

Contresens à éviter — Traiter l’amitié comme un thème secondaire ; c’est le critère qui permet de condamner la tyrannie sans passer par le débat sur les régimes.

Troisième mouvement — le martyre des courtisans

La pyramide des complices

La Boétie décrit la condition de ceux qui approchent le tyran, plus misérable selon lui que celle du laboureur.

« avoir toujours l'œil au guet, l’oreille aux écoutes, pour épier d’où viendra le coup, pour découvrir les embûches, pour sentir la ruine de ses compagnons, pour aviser qui le trahit, rire à chacun et néanmoins se craindre de tous, n’avoir aucun ni ennemi ouvert ni ami assuré ; ayant toujours le visage riant et le cœur transi, ne pouvoir être joyeux, et n’oser être triste ! »

Le procédé syntaxique produit le sens : des infinitifs sans sujet, c’est une vie sans personne pour la mener. L’accumulation mime l’épuisement de la surveillance perpétuelle, où chaque geste est un calcul. Puis la clausule resserre tout en deux antithèses d’une précision clinique. Le chiasme entre le visage et le cœur dit la scission de l’être, et les deux derniers membres distinguent deux impossibilités différentes : « ne pouvoir » relève de l’incapacité, « n’oser » relève de la peur. Le favori n’a donc ni la joie, qui lui est interdite du dedans, ni la tristesse, qui lui est interdite du dehors. La Boétie a établi juste avant que « le laboureur et l’artisan […] en sont quittes en faisant ce qu’ils ont dit » : le serf ordinaire garde ses pensées, le courtisan doit livrer les siennes. C’est la démonstration que la tyrannie asservit d’abord ceux qui en profitent.

Le procédé — Entretenir la liberté : ce que coûte de vivre sans elle — Longue accumulation d’infinitifs sans sujet, qui suspend la phrase, puis clausule en chiasme (« visage riant » / « cœur transi », « ne pouvoir être joyeux » / « n’oser être triste »).

Contresens à éviter — Prendre ce portrait pour de la compassion ; La Boétie démontre que la servitude est d’autant plus totale qu’on est près du maître.

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