Juger suppose une position extérieure et une compétence, être complice suppose une participation au fait jugé. Le sujet interroge la place que l’écriture assigne au lecteur, spectateur d’un procès ou partie prenante du crime examiné.
Le Discours installe-t-il son lecteur au tribunal, ou l’y conduit-il pour lui apprendre qu’il siège du mauvais côté de la barre ?
Le plan en trois parties
Un juge : le texte lui soumet une cause à instruire
- La question liminaire est posée à un lecteur supposé libre de juger, à qui l’on soumet un cas et non un verdict.« comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes » souffrent un seul tyran (premier mouvement)
- La discussion des vers d’Homère invite le lecteur à trancher un débat d’autorité : on lui reconnaît une compétence.« Qu’un, sans plus, soit le maître et qu’un seul soit le roi », vers d’Homère cités dans l’exorde (premier mouvement)
- Le portrait satirique du tyran est offert comme une pièce à conviction, que le lecteur est appelé à apprécier lui-même.« un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation » (premier mouvement)
Un complice : le texte le met en cause par le pronom
- L’apostrophe passe brutalement à la deuxième personne et inclut le lecteur dans le peuple insensé qu’elle interpelle.« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien » (premier mouvement)
- Le vocabulaire du recel désigne nommément le lecteur comme un associé du crime dont il se croyait le témoin.« recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue » (premier mouvement)
- L’affirmation que le peuple s’asservit lui-même ne laisse aucune place extérieure d’où l’on pourrait juger sans être jugé.« c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge » (premier mouvement)
Un acteur : le procès n’a lieu que pour produire une décision
- L’impératif final transforme le lecteur en agent : on ne lui demande plus un jugement mais une résolution.« Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres » (clausule du premier mouvement)
- Puisque chacun tient son voisin, la décision de chaque lecteur a une portée collective immédiate.« le tyran asservit les sujets les uns par le moyen des autres » (troisième mouvement)
- Le tableau d’un monde sans amitié donne à cette décision son enjeu : c’est le lien humain lui-même que le lecteur choisit ou abandonne.« Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice » (troisième mouvement)
Peut-on lire un texte politique en spectateur, ou toute lecture d’un tel texte engage-t-elle déjà une conduite ?