Accuser, c’est imputer une faute à un responsable, et le sujet demande où l'œuvre place cette responsabilité, du côté de celui qui commande ou de celui qui obéit. La tension vient de ce que l’accusation du peuple, littéralement présente, a pour but de l’affranchir et non de l’accabler.
En faisant du peuple l’auteur de sa propre servitude, La Boétie l’accable-t-il ou lui rend-il la seule chose qui puisse le libérer, à savoir sa responsabilité ?
Le plan en trois parties
Le texte accuse bien le peuple, en toutes lettres
- La formule centrale fait du peuple le sujet grammatical de son propre asservissement : c’est lui qui agit, et l’action qu’il exerce est un suicide.« c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge » (premier mouvement)
- Le lexique choisi est juridiquement chargé : recel, complicité, trahison sont des chefs d’accusation, non des métaphores.« recéleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue » (premier mouvement)
- L’apostrophe traite le peuple en accusé présent à la barre, et redouble l’accusation d’une accusation d’aveuglement volontaire.« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien » (premier mouvement)
Mais cette accusation sert à dégonfler le tyran, vrai objet du texte
- Le tyran est réduit à un corps ordinaire, dépouillé de tout attribut surnaturel : l’inventaire anatomique est une opération de démystification.« Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps » (premier mouvement)
- Sa chute est présentée comme un effet mécanique du retrait, non comme le résultat d’un combat : il n’a donc aucune force propre.« il est de soi-même défait » (premier mouvement)
- La satire du tyran en petit homme lâche interdit de le tenir pour un adversaire digne : l’accusation du peuple est la contrepartie de ce rabaissement.« un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation » (premier mouvement)
La véritable accusée est la coutume, qui disculpe les hommes sans les déresponsabiliser
- En nommant la coutume première cause, La Boétie substitue à la faute individuelle une habitude collective, qui s’acquiert et donc se défait.« la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume » (deuxième mouvement)
- L’exemple syracusain montre un peuple qui ne se sait plus serf : l’accusation de complaisance vise un état d’esprit, non une intention criminelle.le sujet « a non pas perdu sa liberté, mais gagné sa servitude », Syracuse sous Denys (deuxième mouvement)
- Les divertissements organisés par le pouvoir prouvent que le consentement est fabriqué : l’accusé a été façonné avant d’être jugé.« Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs » (deuxième mouvement)
Peut-on rendre un peuple responsable de son obéissance sans lui donner en même temps les moyens intellectuels de la refuser ?