Une énigme est un fait incompréhensible qui appelle une explication, une dénonciation une accusation qui appelle une sanction ; le sujet oppose donc le geste du savant à celui du procureur. La tension tient à ce que La Boétie fait les deux à la fois, mais que le second dépend du premier : on ne peut accuser qu’après avoir compris qui est coupable.
Le Discours cherche-t-il à expliquer la servitude ou à désigner un coupable, et cette alternative n’est-elle pas déjà tranchée par le déplacement que l'œuvre opère du tyran vers le peuple ?
Le plan en trois parties
Le Discours s’ouvre sur une énigme, non sur une accusation
- L'œuvre commence par une question d’enquêteur, non par un réquisitoire : La Boétie veut d’abord comprendre comment le nombre peut céder à l’unité.« comme il se peut faire que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes » souffrent un seul tyran, question liminaire (premier mouvement)
- L’énormité arithmétique du phénomène est ce qui appelle l’explication : un chiffre monstrueux ne se condamne pas, il se comprend.« voir un million de millions d’hommes servir misérablement, ayant le col sous le joug » (premier mouvement)
- La distinction technique entre obéir et servir installe un problème conceptuel : l'œuvre travaille des définitions avant de distribuer des torts.« non pas obéir, mais servir ; non pas être gouvernés, mais tyrannisés » (premier mouvement, l’exclamation)
La dénonciation existe pourtant, violente, et vise le tyran
- Le portrait du tyran est une satire en règle, qui le rabaisse au diminutif et lui retire toute grandeur héroïque.« un seul hommeau, et le plus souvent le plus lâche et femelin de la nation » (premier mouvement)
- Le vocabulaire moral de l'œuvre est celui du procès : la servitude reçoit le nom de vice, et d’un vice si bas qu’il échappe au vocabulaire.« quel monstre de vice est ceci qui ne mérite pas encore le titre de couardise » (premier mouvement)
- L’apostrophe adopte le ton du prophète accusateur, avec ses vocatifs et son rythme ternaire, très loin de l’exposé neutre.« Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugles en votre bien » (premier mouvement)
C’est l’énigme résolue qui déplace l’accusation, et la rend efficace
- L’explication retourne l’accusation contre celui qu’on croyait victime : le coupable désigné n’est plus le tyran mais le peuple qui se livre.« c’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge » (premier mouvement)
- La réponse apportée à l’énigme, la coutume, explique sans excuser : elle décrit une cause, et cette cause est réversible.« la première raison de la servitude volontaire, c’est la coutume » (deuxième mouvement)
- La découverte du ressort réel du pouvoir donne enfin à la dénonciation sa cible exacte : le petit nombre des profiteurs, non l’appareil militaire.« ce ne sont pas les armes qui défendent le tyran » mais « quatre ou cinq » (troisième mouvement)
Une œuvre politique gagne-t-elle plus à nommer un coupable qu’à décrire un mécanisme, quand il s’agit d’obtenir un changement de conduite ?