Le centre est à la fois une position physique, celle de la Terre dans le système, et une position morale, celle d’une créature pour qui tout serait fait. Fontenelle déplace la première au premier soir, mais c’est la seconde que son livre entreprend patiemment de ruiner.
Le décentrement opéré par Fontenelle est-il une conséquence de l’astronomie ou une leçon morale que l’astronomie sert à faire admettre ?
Le plan en trois parties
Un décentrement d’abord astronomique
- Le récit du geste de Copernic met en scène l’expulsion de la Terre hors du centre comme un événement, avec sa violence et sa grandeur.« Saisi d’une noble fureur d’astronome, il prend la Terre et l’envoie bien loin du centre de l’univers », Premier soir
- Le Cinquième soir achève le mouvement en faisant des étoiles autant de soleils : le Soleil lui-même perd sa dignité de centre unique.« une lumière, qui auroit essuyé une réflexion », Cinquième soir
- La formule du mauvais point de vue tire la conséquence méthodologique : depuis la Terre, aucune observation n’est une position neutre.« nous sommes toujours dans un mauvais point de vue », Second soir
Un décentrement plus radicalement moral
- L’anecdote du fou athénien vise la prétention finaliste : croire que la nature est faite pour nos usages est la folie commune du genre humain.« toute la nature, sans exception, est destinée à nos usages », Premier soir
- Le portrait du genre humain vu de loin transforme l’homme en curiosité de cabinet, être contradictoire qu’un observateur extérieur peinerait à concevoir.« des passions si folles, et des réflexions si sages », Second soir
- L’ironie du Journal des Savants de Jupiter relativise nos gloires savantes : nos découvertes y font rire ou n’y parviennent même pas.« le peuple de Jupiter […] n’en fait que rire », Quatrième soir
Ce que l’homme gagne à perdre le centre
- L’effroi de la Marquise reçoit pour réponse un aveu de bien-être : l’immensité met le philosophe à son aise, car elle le délivre d’une voûte étroite.« Cela me confond, me trouble, m’épouvante », Cinquième soir
- Comprendre que nous portons des lunettes, c’est conquérir la possibilité de les ôter : le décentrement est un pouvoir, non une privation.« certaines lunettes, au travers desquelles on voit tout », Troisième soir (réplique de la Marquise)
- En traitant l’objection religieuse comme un malentendu sur les mots, Fontenelle montre que perdre le centre physique ne fait rien perdre d’essentiel à l’homme.« L’objection roule donc tout entière sur les hommes de la Lune », Préface
L’écologie contemporaine, qui refuse elle aussi de faire de la nature un décor à notre usage, prolonge-t-elle la leçon du Premier soir ?