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Entretiens sur la pluralité des mondes
Fontenelle, 1686 — parcours « le gout de la science »
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Sans document · Vous traiterez le sujet sous la forme d’une dissertation, en vous appuyant sur l’œuvre au programme, Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes, sur le parcours associé « le gout de la science », ainsi que sur vos lectures et votre culture personnelles. Durée : 4 heures.
Sujet
/ 20 ptsDans la Préface des Entretiens sur la pluralité des mondes, Fontenelle écrit qu’il a voulu « traiter la Philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ». Ce choix vous paraît-il affaiblir la science que l’œuvre expose, ou lui donner sa force ?
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Introduction
En 1686, un secrétaire perpétuel encore à venir de l’Académie des sciences publie un livre d’astronomie que l’on peut lire couché dans l’herbe : les Entretiens sur la pluralité des mondes exposent le système de Copernic et de Descartes sous la forme de six promenades nocturnes avec une marquise qui n’a jamais ouvert un traité.
Traiter la philosophie « d’une manière qui ne fût point philosophique », c’est conserver la matière de la science, ici la cosmologie, en renonçant à sa langue propre : aux définitions, aux démonstrations enchaînées, au vocabulaire technique, Fontenelle substitue le dialogue, l’image, la digression plaisante et la politesse mondaine. Affaiblir la science signifierait ici en altérer le contenu, en brouiller les preuves ou en rendre les limites invisibles ; lui donner sa force, ce serait au contraire lui gagner des esprits et lui fournir des moyens de penser que le traité lui refusait.
Or le pari est risqué : ce qui rend un savoir aimable peut aussi le rendre indistinct, et une conversation sur les mondes habités ne distingue pas spontanément ce qui est démontré de ce qui est seulement plausible. Le lecteur charmé n’est pas nécessairement un lecteur instruit.
La manière non philosophique adoptée par Fontenelle est-elle une concession faite au public aux dépens de la science, ou la forme même par laquelle une science naissante peut être pensée et transmise ?
On verra d’abord que cette manière expose réellement la science à des facilités qui l’affaiblissent ; puis qu’elle lui donne en retour une puissance d’intelligibilité que le traité ne possède pas ; enfin que Fontenelle, loin d’être dupe, fait de sa manière une thèse sur ce que la science peut prétendre savoir.
I. Une manière qui semble affaiblir la science
Le premier effet de la manière choisie est de soumettre la science au régime du plaisir. La lettre dédicatoire « À Monsieur L… » annonce la chose sans détour : le destinataire attendait des fêtes, des parties de jeu ou de chasse, et il aura « des planètes, des mondes, des tourbillons ». La plaisanterie installe l’astronomie dans l’ordre des divertissements de société, et la Préface confirme ce déplacement en mesurant l’effort demandé à celui que réclame un roman : Fontenelle ne demande aux Dames « que la même application qu’il faut donner à la Princesse de Cleves ». Le critère devient celui de l’agrément, et non celui de la difficulté vaincue. Le risque est visible : une science que l’on ne lit que si elle plaît devient tributaire de ce qui plaît, et le lecteur est conduit à juger de la valeur d’une idée par la satisfaction qu’elle lui procure. L’image inaugurale de la nature comme « un grand spectacle qui ressemble à celui de l’opéra » renforce cette impression, puisqu’elle installe le lecteur dans une posture de spectateur assis, qui s’étonne et applaudit, quand la science supposerait qu’il se lève pour aller voir les machines.
Cette manière brouille ensuite la frontière entre ce qui est établi et ce qui est conjecturé. Les Entretiens passent sans transition visible de l’explication des phases de la lune à l’hypothèse d’habitants lunaires, et la conversation, qui ne connaît ni chapitre ni scolie, donne au probable la même allure qu’au démontré. Le Second soir le montre à merveille lorsque le narrateur, après avoir raisonné sur les mouvements de la Terre, s’abandonne à l’Arioste : « devinez de quelle sorte de chose on ne trouve point dans la lune ? de la folie ». Rien ne distingue formellement ce morceau de fantaisie d’un raisonnement d’astronome, sinon le ton. De même, la prédiction selon laquelle « L’art de voler ne fait encore que de naître, il se perfectionnera » est délivrée avec la même assurance tranquille que les propositions de physique. L’élève ne dispose d’aucun signal qui lui permettrait de trier, et l’on comprend que Fontenelle ait dû, au Troisième soir, rappeler à sa Marquise qu’il faut « ne donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce ».
Enfin, la manière non philosophique laisse le lecteur sans méthode. Une fois le livre fermé, la Marquise possède un système, non une capacité de démonstration ; elle sait ce qu’il faut penser, elle ne sait pas comment on l’a établi. Son exclamation du Cinquième soir, « j’ai dans la tête tout le système de l’univers ! Je suis savante ! », est chargée d’une ironie que le narrateur ne dissipe pas entièrement : la rapidité de cette conquête est suspecte. Fontenelle reconnaît d’ailleurs, au Sixième soir, que « la raison vient trop tard », c’est-à-dire que l’impression première occupe le terrain avant l’examen. Or un livre qui procède par images et par chutes plaisantes travaille précisément sur cette impression première. La manière risque donc de produire non des esprits formés, mais des esprits séduits, capables de répéter des conclusions qu’ils seraient incapables de défendre ou de corriger.
Ces objections, cependant, supposent que la science puisse être transmise autrement, et que la forme du traité, qui les aurait évitées, aurait atteint le même public. C’est ce qu’il faut examiner : car la manière de Fontenelle n’est pas seulement une concession, elle est aussi un instrument.
II. Une manière qui donne à la science ses moyens
La première force de cette manière est de rendre pensable ce qui ne peut être vu. Toute l’astronomie des Entretiens porte sur des objets hors de portée des sens, et Fontenelle le pose dès le Premier soir en fondant la philosophie sur « l’esprit curieux et les yeux mauvais ». Dès lors, l’analogie n’est pas un ornement mais l’unique voie d’accès : dire que « l’univers ne soit en grand, que ce qu’une montre est en petit », c’est énoncer la thèse mécaniste elle-même, et non l’illustrer. De même, l’image du Troisième soir selon laquelle « L’eau est l’air des poissons » ne décore aucun raisonnement : elle en tient lieu, puisqu’elle rend concevable qu’un vivant soit adapté à un milieu que nous jugerions invivable, et autorise donc l’hypothèse d’habitants ailleurs. Ce que le traité aurait posé par définition, le dialogue le fait éprouver, et cette épreuve a une valeur cognitive propre : le lecteur ne reçoit pas un énoncé, il acquiert un schéma qu’il pourra réemployer.
La deuxième force est de déplacer le point de vue, ce qui est l’opération centrale de la science moderne. Le Second soir en donne la formule : « Nous voulons juger de tout, et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue. » Une telle proposition ne se démontre pas, elle s’éprouve, et Fontenelle l’éprouve en inventant des positions d’observation fictives. Nous sommes ce « bourgeois de Paris, qui n’est jamais sorti de sa ville » et pour qui « Saint-Denis c’est la lune » ; nous sommes ces roses dont la mémoire trop courte fait croire à l’éternité du jardinier ; nous sommes ce peuple de la Terre dont un Journal des Savants de Jupiter ne parlerait qu’en riant. Chacune de ces fictions est un exercice de décentrement, et le décentrement est exactement ce que le copernicianisme demande. La manière littéraire fait donc ici le travail que la démonstration ne peut pas faire : elle ne prouve pas que nous voyons mal, elle nous place ailleurs pour que nous le constations.
La troisième force est de donner au savoir un public, donc une existence. Fontenelle ne l’a pas caché : il a mis dans ses Entretiens « une femme que l’on instruit, et qui n’a jamais ouï parler de ces choses-là », et cette fiction ouvre le savoir à tous ceux qui, comme elle, n’y avaient pas accès. La conversation permet l’objection, la reprise, la lenteur ; elle donne à l’ignorance un droit de parole que le traité lui refuse. Et le résultat n’est pas nul : la Marquise finit par formuler elle-même la plus juste des thèses du livre, celle des « certaines lunettes, au travers desquelles on voit tout », preuve que le dispositif ne produit pas seulement de l’admiration, mais de la pensée. En élargissant le cercle des esprits que la science peut atteindre, la manière non philosophique ne l’affaiblit pas : elle lui donne la seule force qui compte pour une idée, celle de circuler.
Reste que cette puissance ne dispense pas de la prudence, et que les facilités relevées dans un premier temps demeurent réelles. Il faut donc montrer que Fontenelle ne les ignore pas, et qu’il intègre à sa manière même les garde-fous que le traité aurait placés ailleurs.
III. Une manière qui est une thèse sur les limites du savoir
Fontenelle n’abandonne jamais son lecteur à l’enthousiasme qu’il suscite. Le Troisième soir installe une règle d’adhésion mesurée, celle de ne donner « que la moitié de son esprit » aux propositions conjecturales, et le Sixième soir en fait une véritable échelle : « Les horloges les plus communes et les plus grossières marquent les heures », les plus fines marquent les minutes, et il en va de même des connaissances. Cette gradation est un instrument critique complet, formulé dans la langue de tout le monde. Le même soir recommande de ne pas « se presser de raisonner » sur les découvertes nouvelles. Ces avertissements ne sont pas des repentirs : ils appartiennent à la manière, puisqu’ils sont eux-mêmes des images. Fontenelle ne quitte pas sa forme pour se corriger ; il corrige à l’intérieur de sa forme, ce qui prouve que celle-ci est capable de porter une exigence méthodique.
Cette manière est de plus adaptée à la nature exacte du savoir exposé. La cosmologie des tourbillons, ce « amas de matière dont les parties sont détachées les unes des autres » du Quatrième soir, n’est pas une vérité établie mais l’hypothèse la plus vraisemblable du moment. Une forme démonstrative lui aurait donné une autorité qu’elle ne méritait pas ; le dialogue, lui, la présente pour ce qu’elle est, une construction que l’on soumet à l’examen d’une interlocutrice libre de s’étonner. L’histoire a donné raison à cette prudence de forme : les tourbillons ont disparu, et le livre est resté. Ce qui demeure n’est pas un contenu, c’est une attitude, celle qu’énonce la Marquise lorsqu’elle découvre qu’un regard est toujours équipé de lunettes qu’il faut apprendre à changer.
Enfin, la manière non philosophique est le contraire d’un affaiblissement parce qu’elle attaque, mieux qu’aucune démonstration, la croyance la plus enracinée : le finalisme. Le Premier soir la ridiculise en rappelant notre « folie » de croire que « toute la nature, sans exception, est destinée à nos usages ». Il fallait le rire pour cela ; un traité aurait argumenté, on lui aurait opposé d’autres arguments. Le trait, lui, désarme. On comprend alors la cohérence du parcours « le gout de la science » : le goût n’est pas seulement le plaisir que l’on prend au savoir, c’est la faculté de discerner ce qu’il vaut, et cette faculté s’acquiert dans le mouvement même d’une conversation où l’on sourit et où l’on objecte. La manière de Fontenelle ne fait pas passer la science, elle apprend à l’aimer avec discernement, ce qui est la seule manière de la garder.
Il devient dès lors impossible de séparer, chez Fontenelle, ce qui serait la science et ce qui serait sa présentation : la seconde fait partie de la première.
Conclusion
La manière non philosophique choisie par Fontenelle comporte des risques réels : elle soumet le savoir au plaisir, elle confond parfois le prouvé et le probable, elle donne des conclusions sans donner de méthode. Mais elle rend pensables des objets que nul œil n’atteint, elle opère le décentrement que la science nouvelle exige, et elle ouvre la philosophie à un public qui en était exclu.
Loin d’affaiblir la science, cette manière lui donne sa force, à condition d’y voir ce qu’elle est : non pas l’emballage d’un contenu, mais une thèse sur ce que l’on peut savoir, et sur la mesure à garder dans l’assentiment. Les images de Fontenelle ne remplacent pas les preuves, elles enseignent à quelle distance il faut se tenir de ce qui n’en a pas encore.
Trois siècles plus tard, alors que les tourbillons ont disparu mais que la pluralité des mondes est redevenue une question d’astronomes, faut-il conclure que les œuvres de science durent par leur forme plutôt que par leurs résultats ?
| Ce qui est évalué | Points |
|---|---|
| Compréhension du sujet et problématisation : la citation de la Préface est analysée, l’alternative est reformulée sans être recopiée | 4 pts |
| Connaissance précise de l’œuvre : citations exactes, situées dans le bon soir, réparties sur l’ensemble du livre | 5 pts |
| Construction : trois moments qui se répondent, transitions rédigées, progression réelle de l’argumentation | 4 pts |
| Analyse littéraire : les procédés (analogie, ironie, dialogue, chute) sont nommés et leur effet est démontré | 4 pts |
| Expression : syntaxe, correction de la langue, qualité de l’introduction et de la conclusion | 3 pts |
Ce que le correcteur valorise — Une copie moyenne oppose le plaisir et le savoir et s’arrête là ; cette copie montre que l’image est chez Fontenelle un instrument de connaissance, puis que la manière porte en elle-même une théorie des degrés de certitude. La différence tient à un geste : analyser les citations au lieu de les juxtaposer, et faire de la troisième partie autre chose qu’une synthèse des deux premières.
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