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Entretiens sur la pluralité des mondes

Fontenelle, 1686 — parcours « le gout de la science »

À propos de cette page
Les citations à retenir de « Entretiens sur la pluralité des mondes » en première, chacune située dans l'œuvre, expliquée, et suivie d'un paragraphe rédigé prêt à être replacé dans une copie. Au programme : Fontenelle en 1686 : un savant mondain au seuil des Lumières, La genèse : Copernic, Descartes et un public qui n’est pas savant, L’architecture : six soirs, une dilatation continue de l’univers, Deux personnages : le philosophe galant et la Marquise. Pour chaque citation : ce qu'elle dit, le procédé qui la porte, l'axe du parcours qu'elle sert et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des analyses, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve anticipée de français.

32 citations, répartis sur 7 axes du parcours. Chacun est situé dans l’œuvre, expliqué, et suivi d’un paragraphe rédigé : il n’y a plus qu’à le replacer au bon endroit de la copie.

Préface

La science en conversation

Après s’être comparé à Cicéron portant la philosophie grecque en latin, Fontenelle énonce le programme de son livre et en reconnaît aussitôt le risque.

« « J’ai voulu traiter la Philosophie d’une manière qui ne fût point philosophique ; j’ai tâché de l’amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les Savans. » »

La phrase est la définition la plus exacte du projet : Fontenelle ne change pas de contenu, il change de manière. Le paradoxe initial n’est pas une coquetterie ; il sépare la chose enseignée du régime d’écriture qui l’expose, et affirme qu’on peut dissocier les deux. La suite précise le point d’équilibre par deux refus symétriques, « trop sèche » et « trop badine », qui désignent chacun un public et un danger : la sécheresse perd les gens du monde, le badinage perd les savants. L’écrivain se place ainsi dans un intervalle étroit dont il fait sa position propre. Ce qui s’engage pour l'œuvre entière est considérable : chaque analogie, chaque digression, chaque compliment devra être jugé sur ce double critère. La galanterie du livre n’est donc pas un supplément d’agrément mais une contrainte de méthode, et le lecteur est prévenu qu’il tient un livre dont la forme est la thèse.

Le procédé — Le gout de la science : transposer un savoir sans l’appauvrir. Paradoxe (« philosophie non philosophique ») soutenu par une double négation qui dessine un milieu entre deux excès nommés.

Contresens à éviter — Croire que « ne point philosophique » signifie « moins savant » : Fontenelle change de langue, pas de niveau d’exigence.

Préface

La marquise et le lecteur

Fontenelle justifie l’invention de son personnage féminin et adresse un encouragement explicite aux lectrices.

« « J’ai mis dans ces Entretiens une femme que l’on instruit, et qui n’a jamais ouï parler de ces choses-là. J’ai cru que cette fiction me serviroit à rendre l’Ouvrage plus susceptible d’agrément, et à encourager les Dames par l’exemple d’une femme, qui ne sortant jamais des bornes d’une personne qui n’a nulle teinture de science, ne laisse pas d’entendre ce qu’on lui dit. » »

Fontenelle démonte son propre dispositif devant le lecteur : la Marquise est une fiction, et il dit à quoi elle sert. Le premier usage est esthétique — l’ignorance du personnage autorise les images et rend l’ouvrage « susceptible d’agrément ». Le second est bien plus considérable : il s’agit d'« encourager les Dames », c’est-à-dire de démontrer par l’exemple qu’aucune disposition extraordinaire n’est requise. La formule restrictive « ne sortant jamais des bornes » verrouille l’argument : la Marquise ne triche pas, elle ne devient pas savante, elle reste dans la condition ordinaire d’une lectrice. C’est de là que vient la force de la démonstration. Ce que cela engage dépasse le livre : si la connaissance du ciel est accessible à qui n’a « nulle teinture de science », alors l’exclusion des femmes du savoir n’a pas de fondement naturel. Sous la politesse mondaine, la Préface avance une thèse sur le droit d’apprendre.

Le procédé — Le public du savoir : à qui la science est-elle due ?. Aveu de fabrication (« cette fiction ») suivi d’une double finalité, esthétique puis sociale, articulée par « et à ».

Contresens à éviter — Y lire une condescendance envers les femmes, alors que la phrase suivante demande : « Pourquoi des femmes céderoient-elles à cette Marquise imaginaire ? »

Préface

La marquise et le lecteur

Fontenelle mesure l’effort demandé à ses lectrices et le compare à celui qu’exige un roman qu’elles connaissent toutes.

« « Je ne demande aux Dames, pour tout ce systême de Philosophie, que la même application qu’il faut donner à la Princesse de Cleves, si on veut en suivre bien l’intrigue, et en connoître toute la beauté. » »

L’argument est d’une habileté remarquable parce qu’il déplace la question : il ne s’agit plus de savoir si la physique est difficile, mais de savoir combien elle coûte, et la réponse est donnée dans une monnaie que le lecteur possède déjà. Le roman de Madame de La Fayette, paru sept ans plus tôt, est la référence commune des salons ; en l’invoquant, Fontenelle fait entrer la cosmologie dans le budget d’attention ordinaire d’une lectrice mondaine. Le détail « si on veut en suivre bien l’intrigue » est décisif : il rappelle qu’un roman aussi demande un travail, et que ce travail ne s’avoue pas parce qu’il est plaisant. L’astronomie n’exigera rien de plus. Ce que cela engage pour l'œuvre entière, c’est la définition même de la difficulté : elle n’est pas dans l’objet, elle est dans le déplaisir. Supprimez le déplaisir, l’effort devient invisible — c’est exactement ce que les six soirs vont entreprendre.

Le procédé — Le gout de la science : mesurer le prix de l’attention. Comparaison d’étalonnage : une grandeur inconnue (l’effort scientifique) est rapportée à une grandeur familière du lecteur visé.

Contresens à éviter — Croire que Fontenelle rabaisse la science au rang d’un divertissement ; il évalue une quantité d’attention, non une valeur.

Préface

Croire et savoir

Dernier développement de la Préface : Fontenelle affronte l’objection théologique selon laquelle des habitants de la Lune ne pourraient descendre d’Adam.

« « L’objection roule donc tout entière sur les hommes de la Lune, mais ce sont ceux qui la font, à qui il plaît de mettre des hommes dans la Lune ; moi, je n’y en mets point. J’y mets des habitants qui ne sont point du tout des hommes ; que sont-ils donc ? je ne les ai point vus, ce n’est pas pour les avoir vus que j’en parle. » »

Le passage est un modèle de stratégie libertine. Fontenelle ne conteste pas la théologie : il déplace la responsabilité de l’erreur sur l’adversaire, qui a introduit lui-même le mot « hommes ». La distinction qui suit est purement verbale et Fontenelle ne prend pas la peine de la rendre crédible — il avoue aussitôt qu’il ne sait rien de ces habitants et qu’il n’en a aucune expérience. L’aveu, loin de ruiner sa position, la protège : on ne peut condamner une hypothèse qui ne prétend à rien. Le rythme de la phrase, avec sa question feinte et sa réponse en forme de dérobade, installe le ton du livre entier : celui d’un homme qui répond en souriant à ce qu’on pourrait lui reprocher gravement. Pour l'œuvre entière, cela signifie que l’audace ne sera jamais frontale. Elle passera par la fiction, par l’hypothèse, par le personnage — et le lecteur devra apprendre à mesurer ce qui est réellement affirmé.

Le procédé — Prudence et liberté de pensée : comment tout dire sans rien affirmer. Retournement de l’objection contre celui qui la formule, puis esquive par une distinction de mots (« habitants » et non « hommes »).

Contresens à éviter — Prendre l’esquive pour une conviction : Fontenelle ne croit pas davantage à des non-hommes ; il rend son livre incondamnable.

« À Monsieur L… », lettre dédicatoire

La science en conversation

Ouverture du livre : le narrateur annonce à son correspondant que le compte rendu promis de son séjour à la campagne sera un livre de philosophie.

« « Vous vous attendez à des fêtes, à des parties de jeu ou de chasse, et vous aurez des planètes, des mondes, des tourbillons ; il n’a presque été question que de ces choses-là. » »

La phrase organise une substitution et non une opposition. Les deux séries sont symétriques — trois divertissements contre trois objets d’astronomie — et occupent la même place dans la phrase, ce qui suggère que les seconds peuvent remplir la fonction des premiers. Le futur « vous aurez » traite les planètes comme un programme de réjouissances : on ne dit pas que la science est plus sérieuse que la chasse, on dit qu’elle peut en tenir lieu. Le « presque » ajoute la touche de désinvolture qui empêche l’annonce de peser. Ce que cela engage pour l'œuvre entière est le pacte de lecture : le lecteur est prévenu qu’il va recevoir une matière savante, mais dans le contrat social du loisir aristocratique. La suite du livre ne dément jamais ce cadre — on se promène, on rentre au château, on remet au lendemain. La science y est un usage du temps libre, et c’est à ce titre qu’elle devient désirable.

Le procédé — Le gout de la science : substituer la connaissance aux divertissements du monde. Antithèse en deux séries ternaires, la seconde prenant la place de la première dans une même construction syntaxique.

Contresens à éviter — Sauter la dédicace parce qu’elle n’est pas un « soir » : elle installe le dispositif de récit rétrospectif qui gouverne tout le livre.

Premier soir

La science en conversation

Première définition de la philosophie donnée à la Marquise, avant même le premier système du monde.

« « Toute la philosophie, lui dis-je, n’est fondée que sur deux choses, sur ce qu’on a l’esprit curieux et les yeux mauvais ; car si vous aviez les yeux meilleurs, que vous ne les avez, vous verriez bien si les étoiles sont des soleils qui éclairent autant de mondes, ou si elles n’en sont pas. » »

La définition est une des plus célèbres du livre parce qu’elle refuse toute noblesse à son objet. La philosophie n’est pas fondée sur la dignité de l’esprit humain mais sur un défaut d’optique croisé avec un appétit. L’effet du rapprochement tient à l’asymétrie des deux termes : la curiosité relève du désir, les yeux mauvais d’une infirmité, et c’est leur rencontre qui produit la science. Le raisonnement contrefactuel qui suit le confirme — améliorez la vue, la philosophie disparaît ; supprimez la curiosité, elle disparaît aussi. La connaissance n’est donc pas une perfection mais un pis-aller, et l’écart entre ce qu’on veut savoir et ce qu’on peut voir en est le moteur unique. Pour le parcours, la formule est capitale : elle enracine le « gout de la science » dans un manque, non dans une contemplation heureuse. Toute la suite du livre consistera à combler par le raisonnement ce que l'œil ne peut atteindre.

Le procédé — Le gout de la science : le désir de savoir naît d’un manque. Définition par deux causes hétérogènes, l’une morale et l’autre physiologique, associées par un zeugma implicite.

Contresens à éviter — Comprendre « les yeux mauvais » comme une critique des sens trompeurs : il s’agit d’une insuffisance de portée, pas d’une illusion.

Premier soir

L’analogie et l’image

Le narrateur veut faire comprendre ce qu’est un philosophe ; il transpose la nature en spectacle d’opéra et place les anciens sages dans la salle.

« « Sur cela je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’opéra […] et qui verroit la nature telle qu’elle est, ne verroit que le derrière du théâtre de l’opéra. » »

L’image est le cœur méthodologique du Premier soir. Elle fait trois choses à la fois. Elle définit la position du savant : le machiniste dans le parterre n’est pas celui qui admire le vol de Phaéton mais celui qui veut savoir comment on l’a exécuté. Elle définit le mécanisme cartésien : ce qui se cache derrière le décor n’est pas une puissance mystérieuse mais des cordes et des poids, c’est-à-dire du mouvement communiqué. Elle disqualifie enfin les explications anciennes, aussitôt ridiculisées sous forme de répliques — « une certaine vertu secrète », « une certaine amitié pour le haut du théâtre ». L’analogie est donc un argument : elle ne se contente pas d’illustrer, elle prouve par transfert qu’une explication mécanique est possible partout. Ce que cela engage pour l'œuvre entière, c’est le régime d’écriture des six soirs : chaque fois qu’un objet invisible devra être pensé, il sera remplacé par un objet familier du monde mondain — un opéra, une montre, un vaisseau, un ver à soie.

Le procédé — Vulgariser : l’analogie comme instrument de démonstration. Analogie filée sur plus d’une page, avec distribution des rôles : le spectateur, le machiniste caché, les cordes et les contrepoids.

Contresens à éviter — Traiter la comparaison comme un simple ornement : Fontenelle s’en sert pour faire admettre le mécanisme sans le démontrer.

Premier soir

L’analogie et l’image

Le narrateur vient d’exposer le mécanisme ; il s’attend à décevoir la Marquise, qui répond le contraire de ce qu’il prévoyait.

« « On veut que l’univers ne soit en grand, que ce qu’une montre est en petit, et que tout s’y conduise par des mouvemens réglés qui dépendent de l’arrangement des parties. […] Et moi, répliqua-t-elle, je l’en estime beaucoup plus, depuis que je sais qu’il ressemble à une montre. » »

Le passage vaut moins par la formule mécaniste, qui était déjà commune, que par le renversement qu’opère la Marquise. Le narrateur présente la montre comme une déception possible : il craint qu’on ait « bientôt honte » d’une philosophie devenue si mécanique, et il rappelle que certains ont estimé l’univers moins depuis qu’ils l’ont compris. La réponse coupe cette inquiétude d’une phrase, et la justifie aussitôt : « il est surprenant que l’ordre de la nature, tout admirable qu’il est, ne roule que sur des choses si simples ». L’admiration change d’objet — elle ne porte plus sur le mystère mais sur l’économie des moyens. Pour le parcours, la réplique est décisive : elle répond par avance à l’accusation que la science ruinerait la poésie du monde. Elle engage aussi le portrait de la Marquise, dont on découvre ici qu’elle ne se contente pas de suivre : elle juge, et son jugement est meilleur que celui du narrateur.

Le procédé — Le gout de la science : l’intelligibilité ne détruit pas l’admiration. Comparaison mécaniste reprise en écho par l’interlocutrice, qui en renverse la valeur affective.

Contresens à éviter — Attribuer la formule de la montre à Fontenelle seul : c’est la Marquise qui en tire la conclusion esthétique décisive.

Premier soir

La science en conversation

Après avoir attribué la naissance de l’astronomie aux bergers de Chaldée et celle de la géométrie aux crues du Nil, le narrateur généralise.

« « Ainsi l’astronomie est fille de l’oisiveté, la géométrie est fille de l’intérêt, et s’il étoit question de la poésie, nous trouverions apparemment qu’elle est fille de l’amour. » »

La phrase ramène les savoirs à leurs causes sociales plutôt qu’à leur dignité propre, et l’ordre des trois termes n’est pas indifférent : l’oisiveté, l’intérêt, l’amour composent le portrait exact d’une société de cour. Le rythme ternaire donne à cette réduction l’allure d’une évidence, et la modalisation finale — « s’il étoit question », « apparemment » — sauve l’élégance en feignant de ne pas conclure. L’effet est double. Il désacralise : la science n’est pas née d’une vocation mais de conditions de vie. Il valorise en même temps l’oisiveté, qui devient le sol d’où sort la connaissance du ciel, et donc légitime le loisir aristocratique dans lequel se tient toute la conversation. La Marquise le comprend immédiatement et s’en sert : elle a « autant de loisir que l’astronomie en peut demander ». Pour le parcours, la généalogie fournit l’argument central : le goût de la science n’est pas un don, c’est le produit d’une disponibilité.

Le procédé — Le gout de la science : d’où vient le désir de connaître. Parallélisme ternaire avec métaphore généalogique filée, la troisième proposition étant donnée sur le mode hypothétique.

Contresens à éviter — Lire la formule comme un éloge de la paresse : l’oisiveté désigne ici un temps libéré du besoin, condition du regard.

Premier soir

Le décentrement de l’homme

Avant d’exposer le système de Ptolémée, le narrateur explique pourquoi on a d’abord placé la Terre au centre.

« « Notre folie à nous autres, est de croire aussi que toute la nature, sans exception, est destinée à nos usages ; et quand on demande à nos philosophes, à quoi sert ce nombre prodigieux d’étoiles fixes, dont une partie suffiroit pour faire ce qu’elles font toutes, ils vous répondent froidement qu’elles servent à leur réjouir la vue. » »

Le mouvement est celui d’un piège tendu au lecteur : on lui raconte d’abord l’histoire d’un fou, dont il rit, puis on lui apprend que la folie est la sienne. L’inclusion par le pronom « nous autres » interdit de prendre ses distances. La seconde partie de la phrase porte le coup décisif en visant non le vulgaire mais « nos philosophes », c’est-à-dire ceux qui devraient savoir : leur réponse, donnée « froidement », est d’autant plus ridicule qu’elle est sérieuse. L’argument de fond est un argument d’économie — une partie des étoiles suffirait —, le même qui fera préférer Copernic quelques pages plus loin. Ce que cela engage pour l'œuvre entière, c’est le principe de tout le décentrement : l’erreur cosmologique est d’origine morale. On a mis la Terre au centre parce qu’on s’y était mis soi-même. Corriger l’astronomie suppose donc de corriger l’amour-propre, et c’est pourquoi le livre reste un texte moral tout en parlant du ciel.

Le procédé — Le décentrement : rabattre la vanité de l’homme. Apologue préalable (le fou d’Athènes qui croyait à lui tous les vaisseaux du Pirée) transformé en diagnostic collectif par le pluriel « notre folie ».

Contresens à éviter — Croire que la critique vise la religion : elle vise la finalité anthropocentrique, que défendaient aussi des philosophes païens.

Premier soir

L’analogie et l’image

Présentation du système héliocentrique, après la réfutation de Ptolémée et avant celle de Tycho Brahé.

« « Saisi d’une noble fureur d’astronome, il prend la Terre et l’envoie bien loin du centre de l’univers, où elle s’étoit placée, et dans ce centre, il y met le Soleil, à qui cet honneur étoit bien mieux dû. » »

Fontenelle transforme une hypothèse mathématique en récit. Copernic n’est plus un calculateur mais un personnage saisi d’une « noble fureur », formule empruntée au vocabulaire de l’inspiration poétique et appliquée à un astronome : le décalage produit le sourire sans annuler l’admiration. Les verbes d’action — il prend, il envoie, il met — donnent à la théorie la lisibilité d’une scène, et le détail « où elle s’étoit placée » glisse la thèse morale du passage précédent : la Terre s’était placée elle-même, la vanité humaine est l’auteur du géocentrisme. La fin de la phrase, avec son lexique de préséance (« cet honneur étoit bien mieux dû »), poursuit la métaphore de cour qui court dans tout le soir, jusqu’à la comparaison entre la préséance des planètes et celle des ambassadeurs. Pour l'œuvre entière, le procédé est fondateur : il montre qu’on peut faire passer une révolution cosmologique par les moyens du récit mondain, et que la Marquise retiendra une histoire là où elle aurait oublié une démonstration.

Le procédé — Vulgariser : raconter une théorie comme une action. Prosopopée héroï-comique : la révolution scientifique est narrée comme un coup de force, avec verbes d’action au présent et lexique de la fureur épique.

Contresens à éviter — Oublier que le narrateur se moque aussi de son propre enthousiasme : la Marquise l’interrompt pour dire qu’elle n’a rien compris à tant de pompe.

Second soir

L’analogie et l’image

Première preuve avancée en faveur des habitants de la Lune : le narrateur imagine un bourgeois de Paris qui, des tours de Notre-Dame, refuse de croire Saint-Denis habitée.

« « Notre Saint-Denis c’est la lune, et chacun de nous est ce bourgeois de Paris, qui n’est jamais sorti de sa ville. » »

L’apologue est construit pour rendre l’incrédulité ridicule avant même qu’on ait produit le moindre argument astronomique. Le bourgeois voit des clochers, des maisons, des murailles, et conclut pourtant que personne n’y habite parce qu’il n’y voit personne : son erreur consiste à traiter une limite de la vue comme une information sur le monde. La clé, donnée en une phrase brève après le développement, applique la faute au lecteur lui-même, et la Marquise réagit exactement comme prévu en protestant qu’on lui fait tort. Le procédé est un piège rhétorique classique, mais il porte ici un principe de méthode : l’éloignement n’est pas un argument. Pour l'œuvre entière, la formule installe la règle qui gouvernera les soirs suivants — ce que je ne vois pas peut exister, et la ressemblance observable autorise à conjecturer la ressemblance invisible. C’est cette règle que le Cinquième soir énoncera abstraitement et que le Sixième viendra mesurer.

Le procédé — Vulgariser : l’analogie comme prémisse d’un raisonnement. Apologue suivi de sa clé explicite, avec une double équivalence qui applique la fable au lecteur (« chacun de nous »).

Contresens à éviter — Oublier que le narrateur retire lui-même l’analogie au Troisième soir : « la lune ne ressemble pas autant à la terre que St. Denis ressemble à Paris ».

Second soir

Le décentrement de l’homme

Le narrateur vient d’expliquer que la Terre est lumineuse pour la Lune comme la Lune l’est pour nous ; il en tire une leçon générale sur le jugement.

« « Nous voulons juger de tout, et nous sommes toujours dans un mauvais point de vue. Nous voulons juger de nous, nous en sommes trop près ; nous voulons juger des autres, nous en sommes trop loin. Qui seroit entre la lune et la terre, ce seroit la vraie place pour les bien voir. Il faudroit être simplement spectateur du monde, et non pas habitant. » »

C’est le moment où le livre révèle que sa physique était depuis le début une morale. La transition est fournie par la Marquise elle-même, qui compare l’illusion sur la Lune à celle qui fait admirer « les conditions levées au-dessus des nôtres ». Le narrateur généralise par une structure symétrique qui place toute connaissance dans un défaut de distance : trop près de soi, trop loin des autres, jamais au bon endroit. La formule finale nomme l’idéal impossible — être spectateur sans être habitant — et l’énonce à l’irréel, ce qui en fait un regret plus qu’un programme. Ce que cela engage pour l'œuvre entière est considérable : la position du philosophe n’est pas un lieu réel mais une fiction de position, exactement comme le voyage imaginaire de planète en planète des soirs suivants. Le décentrement cosmologique devient ainsi un exercice spirituel : apprendre que la Terre n’est pas au centre, c’est apprendre qu’on ne se voit jamais de la bonne place.

Le procédé — Le décentrement : de l’optique à la morale. Passage de l’astronomie à la morale par une structure en chiasme (trop près / trop loin), puis formule finale en antithèse (spectateur / habitant).

Contresens à éviter — Isoler la dernière phrase comme un éloge du détachement : Fontenelle la donne comme irréalisable, puisqu’on est toujours habitant de quelque part.

Second soir

La science en conversation

Longue digression sur l’Arioste : Astolfe, conduit dans la Lune par saint Jean, y découvre le vallon où se retrouve tout ce qui se perd sur la Terre.

« « Mais devinez de quelle sorte de chose on ne trouve point dans la lune ? de la folie. Tout ce qu’il y en a jamais eu sur la terre s’y est très bien conservé. » »

La pointe fonctionne comme une épigramme enchâssée dans une digression, et la digression elle-même est revendiquée par la Préface au titre de « la liberté naturelle de la conversation ». Elle n’est pourtant pas gratuite. L’épisode de l’Arioste offre un modèle littéraire de voyage lunaire — le seul que la culture des salons connaisse — et le narrateur s’en sert pour marquer ce qui l’en sépare : lui ne prétend pas y être allé, il conjecture. La plaisanterie sur les fioles d’esprit perdues achève le rapprochement en incluant le locuteur et son auditrice, dont la fiole « s’est remplie considérablement » depuis qu’ils parlent de mondes. Pour l'œuvre entière, le passage établit une distinction que le Sixième soir reprendra : entre la fiction poétique, qui invente librement, et l’hypothèse philosophique, qui invente sous contrainte. Fontenelle emprunte le plaisir de la première tout en revendiquant la discipline de la seconde.

Le procédé — L’imagination et ses fictions : le rôle de la digression. Question rhétorique posée au lecteur, suivie d’une pointe qui retourne l’attente : l’absence annoncée s’explique par une présence ailleurs.

Contresens à éviter — Traiter l’épisode comme un remplissage : il installe la distinction entre rêverie poétique et conjecture réglée, décisive pour la suite.

Second soir

Le décentrement de l’homme

La Marquise demande quelles sortes de gens habitent la Lune ; le narrateur renverse la question en demandant si l’on pourrait deviner l’homme sans le connaître.

« « Pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui eût des passions si folles, et des réflexions si sages ; une durée si courte, et des vues si longues, tant de science sur des choses presque inutiles, et tant d’ignorance sur les plus importantes ; tant d’ardeur pour la liberté, et tant d’inclination à la servitude ; une si forte envie d’être heureux, et une si grande incapacité de l’être ? » »

Le procédé du décentrement atteint ici son point extrême : il ne s’agit plus de déplacer la Terre mais de regarder l’homme du dehors, comme un objet dont l’existence serait improbable. La série d’antithèses est construite en gradation, de la psychologie (passions et réflexions) à la métaphysique (le désir de bonheur et l’incapacité d’y atteindre), et chaque couple rend l’espèce humaine un peu plus contradictoire. La forme interrogative interdit toute conclusion et laisse le lecteur devant son propre portrait. Le ton, lui, reste léger — la plaisanterie sur les dieux ivres de nectar suit immédiatement —, ce qui empêche le passage de basculer dans le pathétique. La parenté avec Pascal est évidente, mais la différence est décisive : Pascal veut conduire à l’inquiétude, Fontenelle conclut que nous sommes « bien en sûreté du côté des gens de la lune ». Pour le parcours, le morceau montre que la science de l’univers rend possible une anthropologie.

Le procédé — Le décentrement : se voir comme une espèce parmi d’autres. Accumulation de quatre antithèses parallèles en gradation, portée par une unique question rhétorique et l’anaphore de « tant de ».

Contresens à éviter — Attribuer ces antithèses à un pessimisme pascalien : elles servent à prouver l’imprévisibilité du vivant, non la misère de l’homme.

Second soir

Anciens et Modernes

Après avoir comparé notre ignorance de la Lune à celle des Américains avant Colomb, le narrateur défend la possibilité d’un commerce futur entre les mondes.

« « L’art de voler ne fait encore que de naître, il se perfectionnera, et quelque jour on ira jusqu’à la lune. Prétendons-nous avoir découvert toutes choses, ou les avoir mises à un point qu’on n’y puisse rien ajouter ? Eh, de grâce, consentons qu’il y ait encore quelque chose à faire pour les siècles à venir. » »

Le raisonnement est proprement moderne : il tire de l’histoire des techniques un argument sur l’avenir, en posant que ce qui a été impensable puis accompli peut l’être encore. Le rapprochement avec la découverte de l’Amérique est double : il fournit un précédent et il humilie, puisqu’il place le lecteur dans la position de l’Indien incrédule. La question oratoire qui suit vise le présent et son orgueil, et l’exhortation finale — « consentons qu’il y ait encore quelque chose à faire » — formule la thèse des Modernes dans la langue de la politesse. Il faut cependant lire la suite : le narrateur déclare aussitôt qu’il ne croit pas ce qu’il vient de soutenir, et qu’il voulait seulement montrer qu’on peut « assez bien soutenir une opinion chimérique ». Le passage est donc un exercice, et c’est précisément ce qui le rend précieux pour le parcours : il enseigne à distinguer la force d’un raisonnement de sa vérité.

Le procédé — Les Modernes : le savoir comme histoire ouverte. Argument par l’histoire (l’exemple américain) prolongé en prophétie, puis question oratoire adressée au présent.

Contresens à éviter — Citer ce passage comme une prophétie sincère de la conquête spatiale : Fontenelle le désavoue quinze lignes plus loin.

Second soir, dernière réplique du narrateur

Croire et savoir

Le narrateur vient de reconnaître que son raisonnement sur les voyages lunaires était volontairement spécieux, et explique pourquoi il n’a pas convaincu.

« « Il n’y a que la vérité qui persuade, même sans avoir besoin de paroître avec toutes ses preuves. Elle entre si naturellement dans l’esprit que, quand on l’apprend pour la première fois, il semble qu’on ne fasse que s’en souvenir. » »

La formule fournit au lecteur l’instrument critique dont il a besoin pour lire le reste du livre. Elle sépare deux effets qu’on confond d’ordinaire : embarrasser un esprit, ce que réussit un raisonnement habile, et le persuader, ce que seule la vérité obtient. La seconde phrase donne le signe auquel on reconnaît la seconde opération — une évidence qui ressemble à un souvenir, formulation proche de la réminiscence platonicienne mais retournée en critère psychologique. Ce que cela engage pour l'œuvre entière est capital : Fontenelle avertit qu’il est capable de bien soutenir le faux, et il vient de le prouver. Il demande donc au lecteur de ne pas se fier à l’agrément d’une démonstration. Le paradoxe du livre est là : un texte qui séduit systématiquement installe lui-même le moyen de résister à sa séduction. Pour le parcours, la phrase est le premier grand correctif apporté au « gout » : le plaisir d’un raisonnement n’est pas la marque de sa vérité.

Le procédé — Les limites du savoir : distinguer l’habileté de la preuve. Maxime en forme de critère, prolongée par une comparaison cartésienne avec la réminiscence.

Contresens à éviter — Prendre la phrase pour une profession de foi naïve : elle est ironique, puisqu’elle suit l’aveu d’un raisonnement délibérément faux.

Troisième soir

Croire et savoir

Le narrateur annonce que la Lune pourrait bien ne pas être habitée, et la Marquise proteste qu’elle y croit désormais.

« « Vous allez bien vite, repris-je, il faut ne donner que la moitié de son esprit aux choses de cette espèce que l’on croit, et en réserver une autre moitié libre, où le contraire puisse être admis, s’il en est besoin. » »

La phrase énonce une règle d’hygiène intellectuelle qui vaut bien au-delà de l’astronomie. L’image du partage est neuve et efficace : croire n’est pas un acte total mais un investissement dont on peut retenir une part. La réserve — « où le contraire puisse être admis » — ne demande pas le doute mais la disponibilité au doute, ce qui est une exigence plus fine et plus tenable. La réponse de la Marquise mérite d’être citée avec elle, car elle marque la résistance ordinaire à cette discipline : « Je ne me paie point de sentences », puis, quelques lignes plus loin, « j’ai besoin de croire ». Le texte met ainsi en scène le conflit entre l’exigence de méthode et le besoin psychologique d’adhérer. Ce que cela engage pour l'œuvre entière est la préparation du Sixième soir, qui transformera cette maxime en théorie graduée de la certitude. Pour le parcours, c’est le second correctif au goût : aimer une hypothèse ne dispense pas de pouvoir l’abandonner.

Le procédé — Les limites du savoir : régler l’assentiment. Maxime construite sur une image de partage quantitatif de l’esprit, avec réserve conditionnelle finale.

Contresens à éviter — Y voir un scepticisme général : Fontenelle limite explicitement la règle aux « choses de cette espèce », c’est-à-dire aux conjectures.

Troisième soir

L’analogie et l’image

Le narrateur explique pourquoi la communication entre la Terre et la Lune restera impossible, malgré les progrès de l’art de voler.

« « L’eau est l’air des poissons, ils ne passent jamais dans l’air des oiseaux, ni les oiseaux dans l’air des poissons ; ce n’est pas la distance qui les en empêche, c’est que chacun a pour prison l’air qu’il respire. » »

L’argument corrige celui du soir précédent : l’obstacle n’est pas l’éloignement, c’est le milieu. Le chiasme rend l’idée immédiatement sensible en obligeant à concevoir l’eau comme un air, c’est-à-dire en relativisant le milieu qu’on croyait absolu. La métaphore finale change ensuite le registre : ce qui était une donnée physique devient une condition d’existence, et le mot « prison » introduit une mélancolie que le ton badin du livre laisse rarement affleurer. La suite l’exploite avec humour — un habitant de la Lune arrivé chez nous « se noieroit » et nous le verrions « tomber mort sur la terre » — mais l’image demeure. Pour l'œuvre entière, le passage marque la limite interne du projet : on peut multiplier les mondes, on ne peut pas les visiter. Le voyage des planètes se fera donc « en imagination », et le savoir restera conjectural. Pour le parcours, c’est la formulation la plus nette de ce que la science, chez Fontenelle, n’atteindra jamais.

Le procédé — Vulgariser : penser l’inconnu par un milieu familier. Analogie chiasmatique (l’air des poissons / l’air des oiseaux) débouchant sur une métaphore, celle de la prison.

Contresens à éviter — Ne voir là qu’une objection technique : la métaphore de la prison définit la condition du connaissant, enfermé dans son point de vue.

Troisième soir, réplique de la Marquise

Le décentrement de l’homme

Le narrateur vient d’expliquer que l’air colore le ciel ; la Marquise transpose l’idée de l’optique à la psychologie.

« « Il me paraît qu’elle nous a mis dans l’imagination certaines lunettes, au travers desquelles on voit tout, et qui changent fort les objets à l’égard de chaque homme. Alexandre voyoit la Terre comme une belle place bien propre à y établir un grand empire. Céladon ne la voyoit que comme le séjour d’Astrée. » »

La réplique est le sommet du personnage : la Marquise ne se contente pas de comprendre, elle prolonge l’analogie du narrateur dans un domaine qu’il n’avait pas prévu. Elle prend une explication optique — l’air colore ce que nous voyons — et en fait une théorie du regard subjectif. Le choix des exemples est significatif : Alexandre vient de l’histoire, Céladon de L’Astrée, et le troisième terme est le philosophe, ce qui inclut ses deux interlocuteurs dans la série. Personne n’échappe à sa lunette, pas même celui qui explique les lunettes. La conclusion qu’elle en tire est d’une grande audace : « Je ne crois pas que le spectacle change plus de la terre à la lune, qu’il fait ici d’imagination à imagination. » Autrement dit, la pluralité des mondes existe déjà entre les hommes. Pour l'œuvre entière, cette réplique justifie l’importance du personnage et prépare le vertige du Cinquième soir, qui sera d’abord le sien.

Le procédé — Le décentrement : la relativité des points de vue. Métaphore filée de la lunette, transposée du physique au moral, et illustrée par trois exemples empruntés à l’histoire et au roman.

Contresens à éviter — Attribuer la formule au narrateur : c’est la Marquise qui l’invente, et c’est lui qui la nuance ensuite.

Troisième soir

L’analogie et l’image

Pour prouver que les planètes sont habitées, le narrateur invoque les animaux invisibles découverts au microscope.

« « Une feuille d’arbre est un petit monde habité par des vermisseaux invisibles, à qui elle paroît d’une étendue immense, qui y connoissent des montagnes et des abîmes, et qui, d’un côté de la feuille à l’autre, n’ont pas plus de communication avec les autres vermisseaux qui y vivent que nous avec nos antipodes. » »

Le mouvement du raisonnement est remarquable : Fontenelle a besoin de rendre plausible l’existence de mondes que nous ne voyons pas, et il fait valoir que nous en portons déjà d’invisibles sous les yeux. Les découvertes du microscope lui fournissent un fait, et le fait devient argument par simple changement d’échelle. Les détails sont choisis pour reproduire terme à terme la description d’un monde — étendue immense, montagnes, abîmes, défaut de communication — jusqu’à la mention des antipodes, qui referme l’analogie sur la Terre elle-même. La conclusion suit immédiatement : « à plus forte raison, ce me semble, une grosse planète sera-t-elle un monde habité ». L’argument a la forme d’une proportion. Pour le parcours, le passage montre que le goût de la science, chez Fontenelle, est indissociable d’un plaisir de l’échelle : on agrandit, on réduit, on emboîte, et ce jeu n’est pas un ornement puisqu’il constitue toute la preuve disponible.

Le procédé — Vulgariser : le renversement d’échelle comme preuve. Analogie inversée : au lieu d’agrandir le familier pour atteindre le cosmos, on réduit le cosmos à un objet posé sur la main.

Contresens à éviter — Croire à un raisonnement rigoureux : le passage du petit au grand n’a aucune nécessité logique, Fontenelle le donne comme une vraisemblance.

Troisième soir, fin

L’analogie et l’image

Le narrateur a décrit longuement un peuple d’une planète qu’il refuse de nommer : chaste, pillard, gouverné par une reine d’une fécondité prodigieuse.

« « Tout cela se passe ici, sur notre terre, sous nos yeux. […] mes Arabes ne sont que des abeilles, puisqu’il faut vous le dire. » »

La construction du passage est celle d’une expérience faite sur le lecteur. Pendant deux pages, on croit lire une description d’extraterrestres, et la Marquise proteste même contre l’invraisemblance d’un peuple stérile ; puis la chute révèle qu’il s’agit d’abeilles, et toutes les bizarreries redeviennent des faits d’histoire naturelle. La leçon est énoncée aussitôt : « en transportant seulement sur d’autres planètes des choses qui se passent sur la nôtre, nous imaginerions des bizarreries, qui paraîtroient extravagantes, et seroient cependant fort réelles ». L’expérience démontre donc que notre critère d’invraisemblance ne vaut rien. Le procédé est en outre un exercice de défamiliarisation : il apprend à regarder la ruche comme un monde étranger, c’est-à-dire à porter sur le proche le regard qu’on réserve au lointain. Pour l'œuvre entière, c’est la justification la plus forte des hypothèses sur les habitants des planètes, puisqu’elle retire à l’objection d’extravagance son principal appui.

Le procédé — L’imagination et ses fictions : le familier rendu étrange. Récit à clef, construit comme une devinette : la description exotique est maintenue jusqu’à la chute, qui révèle un objet ordinaire.

Contresens à éviter — Réduire l’épisode à une plaisanterie : il constitue la seule preuve expérimentale du livre, faite non sur la nature mais sur le lecteur.

Quatrième soir

Le décentrement de l’homme

Début du tour des planètes ; la Marquise vient d’imaginer Vénus comme une planète galante, et le narrateur la détrompe.

« « J’en conviens, répondis-je, mais savez-vous ce qui rend Vénus si jolie de loin ? C’est qu’elle est fort affreuse de près. » »

La formule a la brièveté d’un trait de salon et la portée d’un principe. Elle explique un fait physique — la surface de Vénus, hérissée de montagnes sèches, réfléchit la lumière avec plus d’éclat qu’une planète unie et couverte de mers — et ce fait contredit exactement l’idée que la Marquise s’était faite. L’éclat n’est pas la beauté, il en est l’inverse. Le trait prend d’autant mieux qu’il porte sur la planète de l’amour et qu’il s’énonce dans une conversation galante : Fontenelle laisse le lecteur tirer lui-même l’application mondaine. Pour l'œuvre entière, la pointe reformule le principe qui gouverne tous les soirs : l’apparence est un effet de position, et la connaissance consiste à changer de place. On avait vu la Terre méprisable parce qu’on en est trop près ; on voit Vénus jolie parce qu’on en est trop loin. Pour le parcours, elle illustre le second sens du mot « gout » : le discernement mondain, ici, coïncide avec le jugement savant.

Le procédé — Voir et juger : l’apparence contre la connaissance. Pointe en forme de paradoxe, construite sur l’antithèse de la distance, avec question oratoire pour ménager la chute.

Contresens à éviter — Croire à une simple galanterie : la phrase repose sur une observation astronomique réelle, que Fontenelle explique immédiatement après.

Quatrième soir

L’analogie et l’image

La Marquise s’étonne que des planètes tournent autour d’autres planètes ; le narrateur introduit la théorie cartésienne.

« « Ce qu’on appelle un tourbillon, c’est un amas de matière dont les parties sont détachées les unes des autres, et se meuvent toutes en un même sens ; permis à elles d’avoir pendant ce temps-là quelques petites mouvements particuliers, pourvu qu’elles suivent toujours le mouvement général. » »

Le passage montre Fontenelle à l'œuvre sur la difficulté maximale : une notion de physique cartésienne, abstraite et sans équivalent sensible. Sa solution est d’écrire une définition dont chaque mot appartient à la langue ordinaire — un amas, des parties détachées, un même sens — puis de la valider par un objet connu, le tourbillon de vent. La clause permissive qui suit est remarquable, car elle emprunte son vocabulaire au droit et à la société : il est « permis » aux parties d’avoir des mouvements particuliers « pourvu » qu’elles suivent le mouvement général. La physique est ainsi dite dans la langue de l’obéissance politique, ce qui la rend intelligible à une auditrice de cour et prépare toute la suite du soir, où les planètes se soumettent, s’assujettissent et prêtent hommage. Pour l'œuvre entière, le passage confirme que la vulgarisation de Fontenelle procède par transfert de domaine, et que ce transfert engage une vision du monde : un cosmos hiérarchisé comme une monarchie.

Le procédé — Vulgariser : définir sans appareil technique. Définition en langue courante, sans terme technique ni figure, immédiatement suivie d’un exemple (le tourbillon de vent).

Contresens à éviter — Reprocher à Fontenelle une erreur scientifique : les tourbillons sont l’état de la physique française en 1686, un an avant les Principia de Newton.

Quatrième soir

Le décentrement de l’homme

La Marquise demande si Jupiter nous voit ; le narrateur imagine la découverte de la Terre par les astronomes de cette planète.

« « D’abord le Journal des Savants de ce pays-là en parle ; le peuple de Jupiter, ou n’en entend point parler, ou n’en fait que rire ; les philosophes, dont cela détruit les opinions, forment le dessein de n’en rien croire ; il n’y a que les gens très raisonnables qui en veulent bien douter. » »

L’invention est double. D’une part Fontenelle imagine notre planète découverte par d’autres, ce qui achève le décentrement du livre : nous ne sommes plus l’observateur, nous sommes l’objet inaperçu au bout d’une lunette. D’autre part, il transporte sur Jupiter les institutions du savoir parisien — le Journal des Savants existe depuis 1665 —, ce qui permet de peindre les réactions typiques d’une communauté devant une nouveauté : l’indifférence du public, le rire, l’obstination des philosophes dont la découverte ruine les thèses. La gradation aboutit à une pointe d’une grande finesse : le comble de la raison n’est pas de croire mais de « vouloir bien douter ». Pour le parcours, la phrase est capitale, car elle décrit la disposition que Fontenelle attend de son lecteur. Pour l'œuvre entière, elle annonce le Sixième soir, où la satire des savants entêtés reparaîtra sous la forme de l’homme « réduit à parler beaucoup ».

Le procédé — Le décentrement : la science vue du dehors. Fiction inversée doublée d’une satire du milieu savant, avec gradation finale où « douter » devient le degré le plus élevé de la raison.

Contresens à éviter — Ne retenir que la plaisanterie : la phrase contient une définition du bon usage de la raison, reprise et développée au Sixième soir.

Cinquième soir

Le vertige de l’infini

Ouverture du soir : le narrateur établit, par le calcul de la distance et l’affaiblissement de la lumière réfléchie, que les étoiles brillent par elles-mêmes.

« « Il seroit impossible qu’une lumière, qui auroit essuyé une réflexion et fait deux fois un semblable chemin, eût cette force et cette vivacité qu’a celle des étoiles fixes. Les voilà donc lumineuses par elles-mêmes, et toutes, en un mot, autant de Soleils. » »

C’est l’un des rares moments où Fontenelle produit une preuve et non une analogie. Le raisonnement est complet : si les étoiles n’étaient qu’éclairées, leur lumière, affaiblie par la réflexion et par un trajet doublé sur une distance énorme, ne pourrait avoir l’éclat qu’on lui voit ; elle l’a ; donc elles brillent par elles-mêmes. La conclusion, jetée en quatre mots, a la brutalité d’une découverte. Ce que cela engage pour le livre est immense : chaque étoile devenant un soleil, chaque soleil devient le centre d’un tourbillon, et l’univers se multiplie par le nombre des étoiles visibles, puis par celui des étoiles invisibles. C’est la dernière marche de l’escalier commencé au Premier soir. Fontenelle en confie d’ailleurs l’énoncé à la Marquise, qui devine la suite avant qu’il ne la dise, et à qui il répond par un vers de Phèdre : « C’est toi qui l’as nommé ». Le savoir change de mains au moment où il devient vertigineux.

Le procédé — Vulgariser : le seul raisonnement réellement démonstratif du livre. Raisonnement par l’absurde appuyé sur une donnée quantitative, conclu par une formule brève (« en un mot ») qui fixe le résultat.

Contresens à éviter — Croire que l’idée est de Fontenelle : elle circule depuis Bruno et Descartes ; son apport est de la rendre pensable pour un lecteur non savant.

Cinquième soir

Le vertige de l’infini

La Marquise vient de comprendre que chaque étoile fixe est le centre d’un tourbillon semblable au nôtre.

« « Cela me confond, me trouble, m’épouvante. Et moi, répondis-je, cela me met à mon aise. Quand le ciel n’étoit que cette voûte bleue, où les étoiles étoient clouées, l’univers me paraissoit petit et étroit, je m’y sentois comme oppressé. » »

Le passage est le plus fameux du livre parce qu’il met en scène les deux réponses possibles à l’infini. La Marquise énonce d’abord la réaction pascalienne, en trois verbes de plus en plus forts, jusqu’à « m’épouvante ». La réponse du narrateur ne discute pas : elle oppose simplement une expérience contraire, et elle renverse l’image. C’est le ciel fini qui était une prison ; l’immensité est un air respirable. Le vocabulaire du corps — être oppressé, respirer avec plus de liberté, être dans un plus grand air — fait de la cosmologie une affaire de sensation, ce qui est la manière propre de Fontenelle. Il ajoute un argument esthétique : l’univers agrandi « a toute une autre magnificence ». La différence avec Pascal ne tient donc pas à la connaissance mais à la disposition. Pour le parcours, c’est le cœur du sujet : le goût de la science est ce qui transforme un vertige en plaisir, et il n’est pas également partagé, puisque deux personnes devant le même ciel n’éprouvent pas la même chose.

Le procédé — Le gout de la science : l’infini, effroi ou délivrance. Gradation ternaire de l’effroi immédiatement contredite par une antithèse, puis renversement de l’image de l’enfermement.

Contresens à éviter — Opposer mécaniquement Fontenelle à Pascal : la Marquise, elle, dit exactement ce que dit Pascal, et le livre lui laisse la parole.

Cinquième soir

Anciens et Modernes

Le narrateur soutient que les soleils s’éteignent et que rien dans l’univers n’est éternel ; il réfute l’argument tiré de l’expérience des Anciens.

« « Nous avons toujours vu le même jardinier, de mémoire de rose on n’a vu que lui, il a toujours été fait comme il est, assurément il ne meurt point comme nous, il ne change seulement pas. » »

L’apologue est un chef-d'œuvre d’économie : il suffit de prêter aux roses une mémoire et des archives pour que leur certitude sur l’immortalité du jardinier devienne risible. Le raisonnement est pourtant le même que celui des Anciens sur l’incorruptibilité des cieux, et Fontenelle le dit aussitôt : « il auroit pourtant plus de fondement que celui que faisoient les Anciens sur les corps célestes ». L’argument est donc doublement efficace, puisqu’il ridiculise l’adversaire et le surpasse en rigueur. Le mouvement se poursuit par une question qui vaut règle de méthode : « Devons-nous établir notre durée, qui n’est que d’un instant, pour la mesure de quelqu’autre ? » Pour l'œuvre entière, l’apologue achève le décentrement en l’étendant au temps : après avoir cessé d’être au centre de l’espace, l’homme cesse d’être la mesure de la durée. Pour le parcours, il fournit l’argument des Modernes sous sa forme la plus élégante : l’autorité du passé n’est qu’un effet de myopie.

Le procédé — Les Modernes : l’expérience ancienne ne prouve rien. Apologue attribuant un raisonnement humain à des roses, dont la durée de vie ridiculise la conclusion par simple disproportion d’échelle.

Contresens à éviter — Prendre les roses pour une simple image poétique : c’est un raisonnement par analogie de durée, dirigé contre l’autorité des Anciens.

Cinquième soir, dernière réplique

La marquise et le lecteur

Fin du cycle initial des cinq soirs : le narrateur a mené la Marquise jusqu’à la dernière voûte des cieux.

« « Quoi, s’écria-t-elle, j’ai dans la tête tout le système de l’univers ! Je suis savante ! Oui, répliquai-je, vous l’êtes assez raisonnablement, et vous l’êtes avec la commodité de pouvoir ne rien croire de tout ce que je vous ai dit dès que l’envie vous en prendra. » »

Le dénouement du cycle est un double mouvement. L’exclamation de la Marquise consacre la réussite pédagogique : en cinq conversations, sans livre ni calcul, elle a « dans la tête tout le système de l’univers ». La réponse du narrateur retire aussitôt la moitié de ce qu’elle vient de gagner, mais la manière compte : il ne dit pas qu’elle se trompe, il dit qu’elle est savante « assez raisonnablement » et qu’elle dispose de la liberté de ne rien croire. Le savoir transmis n’est donc pas un dogme mais un bien dont on reste propriétaire. La galanterie de la demande finale — ne jamais voir le ciel sans songer à lui — referme le livre sur son dispositif d’origine, celui d’une leçon qui n’a jamais cessé d’être une conversation. Pour le parcours, la réplique définit l’objectif exact du livre : non pas produire des savants, mais donner à quelqu’un la disposition d’esprit qui lui permettra d’apprendre et de douter par lui-même.

Le procédé — Le gout de la science : ce qu’on a appris, et à quel titre. Exclamation de triomphe corrigée par une restriction ironique, qui redéfinit le savoir acquis comme révocable.

Contresens à éviter — Lire l’exclamation au premier degré : Fontenelle mesure immédiatement ce que vaut ce savoir, et le Sixième soir en fera la théorie.

Sixième soir

Croire et savoir

La Marquise se plaint d’avoir été ridiculisée par deux visiteurs ; le narrateur explique pourquoi l’opinion des mondes habités ne s’impose pas.

« « La raison a beau venir nous dire qu’il y a dans les planètes des campagnes, des prairies, la raison vient trop tard, le premier coup d’œil a fait son effet sur nous avant elle […] on ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en la place de leurs yeux. » »

Le Sixième soir est le lieu où Fontenelle explique l’échec relatif de sa propre entreprise, et ce passage en donne la cause. L’obstacle n’est pas l’ignorance mais la chronologie : l’image arrive avant l’argument et occupe la place. La personnification de la raison en retardataire rend l’idée frappante ; le mot « puissances », employé quelques lignes plus loin pour désigner les sens et l’imagination, achève de transformer la difficulté en rapport de forces. C’est une psychologie de la croyance, remarquablement moderne, qui reconnaît que l’adhésion ne se règle pas sur la seule qualité des preuves. Pour l'œuvre entière, cela éclaire rétrospectivement la méthode des cinq premiers soirs : si le premier coup d'œil gouverne, alors il faut fournir des images neuves plutôt que des démonstrations, et c’est exactement ce qu’a fait le livre. Pour le parcours, la phrase donne au goût sa justification la plus forte : c’est parce que l’imagination résiste que la science a besoin d’être aimable.

Le procédé — Les limites du savoir : la résistance de l’imagination. Personnification de la raison venant « trop tard », et antithèse finale entre la raison et les yeux traités comme des puissances rivales.

Contresens à éviter — Croire à un constat d’échec : Fontenelle explique au contraire pourquoi sa manière d’écrire était nécessaire.

Sixième soir

Croire et savoir

La Marquise s’embarrasse de ne savoir où ranger les habitants des planètes, qui ne sont ni certains ni simplement vraisemblables.

« « Les horloges les plus communes et les plus grossières marquent les heures, il n’y a que celles qui sont travaillées avec plus d’art qui marquent les minutes. De même les esprits ordinaires sentent bien la différence d’une simple vraisemblance à une certitude entière ; mais il n’y a que les esprits fins qui sentent le plus ou le moins de certitude ou de vraisemblance. » »

Le passage constitue l’apport proprement théorique du livre. Fontenelle ne se demande pas si les habitants des planètes existent : il demande de quel degré il faut y croire, et invente pour cela l’instrument de mesure. La comparaison horlogère est parfaitement ajustée, puisqu’elle fait de la finesse d’esprit une question de précision et non de savoir : un esprit fin n’en sait pas davantage, il discrimine mieux. Le classement qui suit est délibérément concret — les habitants des planètes se placent « un peu au-dessous d’Alexandre », au-dessus de bien des points d’histoire mal établis —, ce qui rend la gradation utilisable. Ce que cela engage pour l'œuvre entière est décisif : le livre s’achève en fournissant le moyen de mesurer ce qu’il a avancé. Pour le parcours, c’est le troisième et dernier correctif au goût : après avoir séduit, Fontenelle enseigne à doser, et cette discipline de l’assentiment est la forme adulte du désir de savoir.

Le procédé — Les limites du savoir : graduer la croyance. Comparaison instrumentale servant à introduire une notion abstraite — la gradation continue de l’assentiment — inconnue du langage courant.

Contresens à éviter — Confondre « esprit fin » avec « esprit savant » : Fontenelle parle d’une finesse de jugement, accessible à la Marquise comme au philosophe.

Sixième soir

Croire et savoir

Après avoir exposé la découverte de la lumière zodiacale, le narrateur refuse d’en tirer trop vite un système.

« « En fait des découvertes nouvelles, il ne se faut pas trop presser de raisonner, quoiqu’on en ait toujours assez d’envie, et les vrais philosophes sont comme les éléphants, qui en marchant ne posent jamais le second pied à terre, que le premier n’y soit bien affermi. » »

La maxime formule la règle qui manquait : ce n’est pas assez de graduer sa croyance, il faut encore régler son allure. La comparaison est d’autant plus efficace qu’elle emprunte son modèle à un animal réputé lourd, c’est-à-dire qu’elle valorise précisément la qualité que le monde méprise. L’aveu qui l’accompagne — « quoiqu’on en ait toujours assez d’envie » — reconnaît que la précipitation est un plaisir, et donc que la prudence est un renoncement. La réplique de la Marquise, qui note que le mérite des éléphants comme des philosophes « ne consiste nullement dans les agrémens extérieurs », est plus qu’un trait d’esprit : elle rappelle que la science, une fois rendue aimable, reste une discipline sans grâce. Pour l'œuvre entière, c’est le mot de la fin sur la méthode, et il tempère cinq soirs d’analogies hardies. Pour le parcours, il nomme le point où le goût doit céder : l’envie de conclure est un appétit qu’il faut savoir contrarier.

Le procédé — Les limites du savoir : la prudence comme vertu scientifique. Précepte de méthode illustré par une comparaison animale, dont la Marquise détourne aussitôt le sens par une pointe.

Contresens à éviter — Oublier la promesse que la Marquise fait aussitôt après — « je vous promets de ne point faire de système précipité » — qui achève sa formation.

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