La citation lie le mensonge à la comédie par une raison technique : le mensonge engendre des conséquences, donc de l’action. Il faut donc examiner comment chaque invention de Dorante appelle la suivante et fabrique l’intrigue.
Le mensonge est-il, dans Le Menteur, le contenu de la comédie ou son moteur, c’est-à-dire ce qui oblige la pièce à continuer ?
Le plan en trois parties
Chaque mensonge engendre le mensonge suivant
- Le festin sur l’eau oblige Dorante à fournir des preuves qu’il n’a pas, et ouvre la série des inventions de rattrapage.« J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », I, 5, v. 264
- Le faux duel est inventé pour couvrir le festin : la suite d’un mensonge est toujours un autre mensonge, mieux armé.« Avec mon pistolet le cordon s’embarrasse », II, 5, v. 642
- Le mariage secret appelle une grossesse, qui appelle un beau-père : le mensonge se ramifie en généalogie imaginaire.« Elle est grosse », IV, 4, v. 1226-1227
Mais les suites échappent à celui qui les a lancées
- En se disant marié, Dorante croit gagner du temps et se ferme la seule porte qui l’intéresse, celle de Clarice puis de Lucrèce.« Je me fais marié pour toute autre que vous », III, 5, v. 1020
- Alcippe transforme un récit en affaire d’honneur : la suite d’un mensonge est produite par celui qui l’écoute, non par celui qui le dit.« La jalousie aveugle un cœur atteint », III, 2, v. 831
- Cliton rappelle la loi matérielle du genre : l’invention exige une mémoire, et c’est la mémoire qui lâche d’abord.« Il faut bonne mémoire après qu’on a menti », IV, 5, v. 1260
Les suites du mensonge sont la matière même de la comédie
- Le dénouement ne supprime pas le mensonge : il le convertit en condition du mariage, puisqu’il faudra désormais être cru.« Quand elle vous croira », V, 5, v. 1664
- Le comble comique est atteint lorsque la vérité elle-même devient une suite du mensonge et passe pour fausse.« Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet ! », V, 4, v. 1628
- L’épilogue théorise ce mécanisme : le menteur s’embarrasse dans sa propre fourbe, et cet embarras est la machine de la pièce.« Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse ! », V, 7, v. 1801
Beaumarchais bâtira Le Mariage de Figaro sur le même principe : la comédie a-t-elle besoin d’autre chose que d’un secret mal gardé ?