L’art suppose des règles, un apprentissage et une réussite esthétique ; le vice suppose une disposition durable et blâmable. Dorante relève des deux définitions à la fois, ce qui oblige à examiner si la pièce les concilie ou les fait s’exclure.
Corneille fait-il du mensonge une technique admirable, une disposition coupable, ou une technique que seule sa fin rend coupable ?
Le plan en trois parties
Le mensonge est présenté comme un art avec ses règles
- Dorante expose une méthode complète, avec sa part de jeu corporel et sa part de discours : le mensonge s’enseigne.« Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace, / À mentir à propos », I, 6, v. 333-334
- Les qualités requises sont celles de l’orateur et du poète : rapidité, invention, mémoire, application.« Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins », III, 4, v. 935
- L’hyperbole des dix langues montre que l’art vise moins la vraisemblance que l’éblouissement.« J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement », IV, 3, v. 1200
Mais la pièce le nomme aussi comme un vice
- Isabelle désigne la gratuité du mensonge, et c’est cette gratuité qui le fait basculer du côté du vice.« Que de prendre plaisir à fourber sans dessein », III, 3, v. 908
- Cliton énonce le prix payé : le menteur détruit l’instrument même dont il vit, la crédibilité de sa parole.« En passant par sa bouche, elle perd son crédit », III, 6, v. 1080
- Géronte fait du mensonge une atteinte à l’être et non un simple écart de conduite : le menteur perd son nom.« Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais », V, 3, v. 1520
Un art que seule sa fin rend condamnable
- Dorante revendique l’adresse comme un mérite et s’étonne qu’on en fasse un crime : la pièce laisse vivre cette défense.« Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour », V, 3, v. 1572
- Philiste distingue nature et coutume : le courage de Dorante est réel, seule l’habitude est fautive, ce qui sauve l’homme sans absoudre le menteur.« Est vaillant par nature et menteur par coutume », III, 2, v. 818
- L’exclamation sur l'« utile secret » place la question sur le terrain de l’usage : le mensonge vaut ce que vaut son occasion.« Oh ! l’utile secret que mentir à propos ! », II, 6, v. 691
La rhétorique classique se demandait déjà si l’art de persuader pouvait être séparé de la moralité de l’orateur : Le Menteur tranche-t-il ?