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Le Menteur, Corneille
Pierre Corneille, 1644 — parcours « mensonge et comédie »
À propos de cette page
Corneille en 1644 : un tragique qui revient à la comédie
Quand Le Menteur est créé par la troupe du théâtre du Marais, pendant l’hiver 1643-1644, Pierre Corneille (1606-1684) n’est plus le jeune auteur de comédies qui avait débuté dix ans plus tôt avec Mélite. Il est l’homme du Cid (1637), de Horace, de Cinna, de Polyeucte : le dramaturge qui a donné à la France sa tragédie. Le retour au comique est donc un geste réfléchi, et Corneille l’explique lui-même dans l'Épître qui accompagne l’édition de 1644.
« J’ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de Polyeucte si puissants que ceux de Cinna […] ; j’ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d’autres qui, suivant l’humeur des François, aiment le changement, et après tant de poëmes graves […] m’ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu’à les divertir. » (Épître, 1644)
La phrase est précieuse pour la dissertation : elle donne au divertissement le statut d’une fin assumée, et elle situe Le Menteur dans une économie d’auteur. Corneille écrit la même saison La Mort de Pompée, tragédie romaine, et cette comédie parisienne : il veut montrer qu’il sait faire les deux. Il ajoute une formule que l’on peut citer telle quelle : dans Pompée, il a tenté « ce que pouvoit la majesté du raisonnement […] dénués de l’agrément du sujet » ; dans Le Menteur, « ce que pourroit l’agrément du sujet, dénué de la force des vers ».
À retenir pour une copie : Le Menteur n’est pas une œuvre de jeunesse ni une récréation mineure. C’est une comédie écrite par un maître de la tragédie, au sommet de son métier, avec une conscience aiguë de ce qu’un genre permet. Le succès fut tel que Corneille donna dès l’année suivante une Suite du Menteur (1645), preuve que le personnage avait plu au public.
En 1660, réunissant ses pièces en Œuvres, Corneille retouche son texte et lui joint un Examen, bilan critique où il juge sa propre pièce : c’est le second document capital du dossier.
La genèse : un original espagnol, La Verdad sospechosa
Le Menteur n’est pas une invention : c’est une adaptation, et Corneille le dit en toutes lettres. Sa source est La Verdad sospechosa (« la vérité suspecte »), comédie espagnole publiée en 1630, que des recueils pirates diffusaient alors sous le nom de Lope de Vega et qui est en réalité de Juan Ruiz de Alarcón.
En 1644, Corneille croit encore emprunter à Lope : « je me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega […]. En un mot, ce n’est ici qu’une copie d’un excellent original qu’il a mis au jour sous le titre de la Verdad sospechosa » (Épître).
En 1660, il rectifie : « On l’a attribué au fameux Lope de Végue ; mais il m’est tombé depuis peu entre les mains un volume de don Juan d’Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui […]. Si c’est son bien, je n’empêche pas qu’il ne s’en ressaisisse. » (Examen)
Trois conséquences pour l’analyse. D’abord, la francisation : Corneille transporte l’action de Madrid à Paris, et il la date du jour même — les Tuileries, la place Royale, le Pré-aux-Clercs, le palais Cardinal, les noms de généraux de la guerre de Trente Ans (Lamboy, Jean de Vert, Galas) font de la pièce un tableau du Paris de 1643. Ensuite, la réduction aux règles : « J’ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles », écrit-il, tout en avouant les entorses (voir la section 6). Enfin, et c’est le point décisif, le changement de dénouement.
Chez Alarcón, le menteur est puni : il est contraint d’épouser une femme qu’il n’aime pas. Corneille juge « cette manière de finir un peu dure » et déclare avoir donné à Dorante « une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu’après qu’il a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce » (Examen). Corneille adoucit délibérément la sanction du mensonge. Tout sujet portant sur la morale de la pièce passe par là.
Le début de la pièce reflète encore cette généalogie : la comédie s’ouvre sur un étudiant en droit qui quitte « la robe pour l’épée » — un jeune homme qui change de rôle avant de changer de récit.
L’action : la mécanique des cinq actes
La pièce compte cinq actes en vers, 1804 alexandrins à rimes plates, et tient dans une journée.
Acte I — aux Tuileries. Dorante, frais arrivé de Poitiers, se promène avec son valet Cliton. Clarice trébuche, il lui donne la main : premier contact. Aussitôt il s’invente quatre ans de guerre en Allemagne (v. 154-184). Cliton, par le cocher, apprend que « la plus belle des deux » s’appelle Lucrèce ; Dorante décide que c’est celle qui lui a parlé — c’est Clarice. Toute la pièce naît de cette erreur de nom. Devant Alcippe et Philiste, il s’attribue ensuite un festin nocturne sur la Seine (v. 263-296) : Alcippe, amoureux secret de Clarice, devient fou de jalousie.
Acte II — place Royale. Géronte, père de Dorante, veut le marier à Clarice. Pour s’y dérober, Dorante improvise un mariage secret à Poitiers avec une certaine Orphise, avec un récit complet — la montre, le pistolet, la barricade (v. 617-676). Le père cède, attendri. Clarice, qui ne veut pas d’un époux qu’elle n’a pas vu, obtient de Lucrèce qu’elle écrive à Dorante pour lui parler la nuit sous le nom de Lucrèce : le quiproquo se double.
Acte III — la nuit, sous la fenêtre. Dorante se réconcilie avec Alcippe par un nouveau mensonge. Puis, à la fenêtre, Clarice se fait passer pour Lucrèce et le confond point par point. Dorante explique son faux mariage par l’amour — il dit alors une vérité de sentiment dans un langage de menteur — et repart humilié.
Acte IV — le lendemain. Il annonce à Cliton qu’il a tué Alcippe en duel ; Alcippe entre, vivant et heureux. Pressé par son père d’écrire à son beau-père, il invente un nom, Pyrandre, oublie Armédon, se rattrape, et déclare sa femme enceinte de six mois. Cliton : « Il faut bonne mémoire après qu’on a menti. » Pendant ce temps, Sabine vend à Dorante l’espoir de Lucrèce, qui l’aime « à demi ».
Acte V — l’éclaircissement. Philiste détrompe Géronte, qui accable son fils au nom de l’honneur nobiliaire. Dorante dit enfin la vérité — il aime Lucrèce — et n’est pas cru. Les deux femmes le confondent ensemble ; il reconnaît la méprise des noms, retourne sa batterie et se déclare à Lucrèce. Deux mariages closent la pièce : Clarice à Alcippe, Lucrèce à Dorante. Cliton, seul, s’adresse au public.
Les personnages : un menteur, un témoin, un père, deux noms de femme
Dorante est le menteur. Ce n’est ni un escroc ni un séducteur libertin : il ne vole rien, ne déshonore personne, et il ment d’abord pour plaire. Son mensonge est gratuit et compulsif — Isabelle relève qu’il prend « plaisir à fourber sans dessein » (III, 3, v. 908). Il a le talent de l’improvisation, la mémoire courte, et une vanité de virtuose : il est, littéralement, un poète en action.
Cliton est le valet, mais son rôle est plus rare : il est le témoin et le porte-parole du spectateur. Il ne fabrique aucune intrigue — contrairement aux valets fourbes de la tradition —, il assiste, s’étrangle, commente, souffle parfois. C’est lui qui formule les maximes que retient la postérité, et c’est lui qui a le dernier mot de la pièce. Sa fonction est celle d’un commentaire comique en direct.
Géronte, le père, n’est pas le barbon ridicule de la farce. Il est généreux, crédule, et il souffre : sa tirade de l’acte V (v. 1489-1500) est un morceau presque tragique, où le mensonge du fils devient une affaire d’honneur et de sang. C’est lui qui introduit dans la comédie la gravité cornélienne.
Clarice et Lucrèce forment un couple fonctionnel. Clarice parle, raisonne, mène l’enquête, tend un piège ; Lucrèce se tait et écrit. Leur interchangeabilité de nom est le moteur mécanique de l’intrigue : Dorante aime un nom qui n’appartient pas à la personne qu’il regarde. Elles ne sont pas de simples dupes : ce sont elles qui piègent Dorante à l’acte III.
| Personnage | Fonction dans l’intrigue | Fonction dans le parcours |
|---|---|---|
| Dorante | Produit les mensonges, relance l’action | Le mensonge comme invention, comme art |
| Cliton | Témoin, souffleur, relais du public | Le mensonge vu du dehors : le rire |
| Géronte | Dupe principale, juge final | Le mensonge comme faute morale |
| Clarice | Enquêtrice, auteure du piège nocturne | Le mensonge retourné contre le menteur |
| Lucrèce | Nom usurpé, destinataire silencieuse | Croire : la condition de l’amour |
| Alcippe | Rival jaloux, dupe volontaire | La crédulité comme complice du menteur |
| Sabine, Isabelle | Servantes, relais des billets et de l’argent | Le petit commerce de la vérité |
S’ajoutent Philiste, ami lucide qui détrompe deux fois, et Lycas, porteur de billet. Les personnages qui n’existent pas — Orphise, Armédon, Pyrandre — sont ceux qui font le plus travailler l’intrigue : ce sont les créatures de Dorante.
Le mensonge comme art : la poétique de Dorante
Ce qui distingue Le Menteur d’une simple comédie de caractère, c’est que Corneille fait du mensonge une technique, décrite comme telle par les personnages eux-mêmes.
Dorante en donne la théorie dès l’acte I. Séduire ne suppose pas la vérité mais l’effet : « Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimace, / À mentir à propos, jurer de bonne grâce, / Étaler force mots qu’elles n’entendent pas » (I, 6, v. 333-335). Il nomme ensuite le mobile, qui n’est pas l’intérêt mais la rivalité de conteur : « Je le sers aussitôt d’un conte imaginaire, / Qui l’étonne lui-même, et le force à se taire » (I, 6, v. 365-366). Et il en donne le code déontologique, en quatre exigences, à l’acte III : « Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, / Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins » (v. 935-936).
La métaphore centrale du dossier. Cliton compare deux fois Dorante à un écrivain : « Vous seriez un grand maître à faire des romans » (I, 6, v. 356), et Philiste parle d'« un esprit de grande invention » (V, 1, v. 1480). Le mot invention est le terme technique de la rhétorique : trouver la matière du discours. Dorante ne ment pas seulement, il compose.
Le festin sur l’eau (I, 5) est le morceau de bravoure : trente vers de récit épidictique, cinq bateaux, quatre chœurs, douze plats, six services, et le feu d’artifice où « Tout l’élément du feu tomboit du ciel en terre » (v. 290). Le récit du mariage forcé (II, 5) obéit à une autre esthétique : celle du détail vrai. Dorante date son histoire (« le second de septembre »), s’interrompt, doute — « s’il m’en souvient » —, fait entendre le dialogue au style direct, enchaîne les causes (la montre, le cordon, le pistolet, le coup qui part). C’est une leçon de vraisemblance : le mensonge réussit parce qu’il obéit aux règles de l’art.
Ce n’est donc pas un hasard si la pièce parle constamment de théâtre. Alcippe dit qu’on lui a fait « pièce » ; Clarice parle des « impostures » de Dorante comme d’une « pièce nouvelle » ; Dorante lui-même annonce à Cliton, à l’acte V, qu’il va « jouer un nouveau jeu ». Le menteur est un dramaturge qui écrit sa pièce devant nous, en improvisant.
L’écriture : l’alexandrin, l’aparté, le récit, la stichomythie
Le vers. 1804 alexandrins à rimes plates, comme dans la tragédie. Mais Corneille a annoncé qu’il visait ici « l’agrément du sujet, dénué de la force des vers » : le style est familier, coupé, proverbial. La pièce produit des maximes d’une seule ligne — « Il faut bonne mémoire après qu’on a menti » (IV, 5, v. 1260) — qui sont autant de vers-formules détachables.
L’aparté. C’est l’aveu technique le plus intéressant de l’Examen : « il m’a fallu forcer mon aversion pour les a parte, dont je n’aurois pu la purger sans lui faire perdre une bonne partie de ses beautés. » Corneille n’aime pas ce procédé peu vraisemblable, mais il le garde parce que la comédie du mensonge en a besoin : il faut que Cliton grince pendant que Dorante ment, que Clarice et Lucrèce commentent à la fenêtre pendant qu’il se déclare. L’aparté crée une double scène : celle qu’on écoute et celle qui juge. C’est là que naît le rire.
| Règle | Ce que dit l’Examen (1660) | Verdict |
|---|---|---|
| Unité de lieu | « tout s’y passe dans Paris ; mais le premier acte est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale » | Entorse assumée |
| Unité de temps | « Celle de jour n’y est pas forcée, pourvu qu’on lui laisse les vingt et quatre heures entières » | Respectée de justesse |
| Unité d’action | « Dorante aime Clarice dans toute la pièce et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase » | Difficulté reconnue |
Le récit. La comédie hérite ici de la tragédie : le festin et le mariage de Poitiers sont des récits, c’est-à-dire des événements qui n’ont pas lieu sur scène. La différence est que, dans la tragédie, le récit rapporte ce qui a eu lieu ; ici, il crée ce qui n’a pas eu lieu. Le spectateur voit se fabriquer devant lui la matière même du théâtre.
La stichomythie. Aux moments d’enquête, Corneille casse l’alexandrin entre deux voix : la scène du dialogue serré entre Dorante et Sabine (V, 5), où chaque hémistiche est une question ou une réponse, finit sur le mot du dossier : « — Mais elle m’aimera ? — Peut-être. — Et quand encor ? — Quand elle vous croira. »
Le parcours « mensonge et comédie » : ce qu’il oblige à regarder
Le parcours n’est pas un thème décoratif : c’est l'angle imposé. Il ne demande pas « que pensez-vous du mensonge ? », il demande ce que le mensonge fait à la comédie, et réciproquement. Cinq questions en découlent, et vos plans s’y rattacheront presque toujours.
1. Le mensonge comme moteur d’intrigue. Sans mensonge, la pièce s’arrête à l’acte II : le père a trouvé une femme, le fils l’épouse, rideau. Chaque mensonge crée un obstacle, qui exige un nouveau mensonge. Cliton le prévoit dès l’acte I : « ces pratiques / Vous peuvent engager en de fâcheux intriques » (v. 369-370). Le mensonge est à la comédie d’intrigue ce que la fatalité est à la tragédie : le principe d’enchaînement.
2. Le mensonge comme invention poétique. Le menteur est un artiste, et la comédie se regarde elle-même à travers lui. Défendre cette idée, c’est dire que Le Menteur est une pièce sur le théâtre : une fiction sur la fabrication des fictions.
3. Le mensonge comme source du rire. Le rire ne vient pas du mensonge, mais de l'écart de savoir : nous savons ce que les dupes ignorent. Cliton est notre relais — « J’enrage de me taire et d’entendre mentir ! » (I, 5, v. 260). Supprimez Cliton, il reste une escroquerie ; gardez-le, il reste une comédie.
4. Le mensonge comme question morale. Géronte porte la sanction : « Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, / Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais » (V, 3, v. 1519-1520). Le mensonge n’y est pas un travers mais une déchéance de rang. Or cette sanction n’est pas appliquée : Dorante se marie. La comédie punit-elle ? C’est la tension la plus productive du dossier.
5. Le mensonge comme vérité de la société. Cliton, dès l’acte I : « Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés ; / L’effet n’y répond pas toujours à l’apparence » (v. 72-73). Clarice : « Les visages souvent sont de doux imposteurs » (II, 2, v. 408). Dorante ne dérègle pas un monde vrai : il pousse à bout la règle d’un monde où chacun « vaut communément autant comme il se prise » (v. 82).
Méthode. Un bon plan sur ce parcours articule ces niveaux plutôt qu’il ne les juxtapose : par exemple le mensonge fait rire (mécanique) → parce qu’il est un art (esthétique) → mais cet art dit quelque chose de vrai sur les hommes (morale et société). Évitez à tout prix le plan « avantages / inconvénients du mensonge ».
Réception et postérité : de Molière à nos scènes
La pièce eut du succès dès sa création, au point que Corneille lui donna une suite l’année suivante et qu’un texte d’hommage figure dans les éditions anciennes. Corneille lui-même en parle avec une estime rare pour son propre travail, dans l’Examen : du sujet emprunté à l’Espagnol, il écrit qu’il l’a trouvé « si spirituel et si bien tourné, que j’ai dit souvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j’aye faites, et qu’il fût de mon invention ».
La postérité la plus citée est celle de Molière. Fontenelle, dans sa Vie de Corneille (1729), rapporte que Molière tenait Le Menteur pour décisif dans sa propre formation : sans cette pièce, disait-il en substance, il aurait sans doute écrit des comédies d’intrigue comme L’Étourdi, mais peut-être jamais Le Misanthrope. L’anecdote est rapportée, non documentée par Molière lui-même : citez-la comme un témoignage, pas comme une preuve.
Ce que l’on peut en tirer sans risque : Le Menteur marque le passage d’une comédie d’intrigue héritée de l’Espagne à une comédie où un caractère produit l’intrigue. C’est ce modèle-là que Molière développera. Dorante n’est pas un vice abstrait : c’est un tempérament, et l’action sort de lui.
Le XVIIIe siècle en fait une pièce de répertoire ; le XIXe et le XXe la jouent moins que les tragédies ; les mises en scène contemporaines la redécouvrent volontiers, souvent en soulignant sa modernité : un jeune homme qui se construit un personnage par la parole, dans une capitale où l’on ne se connaît pas. La comparaison avec la fabrication de soi sur les réseaux sociaux est devenue banale — elle peut servir d'ouverture de dissertation à condition d’être formulée comme une question et non comme une évidence.
Enfin, on rappellera que la pièce fait retour, par sa source, à toute une tradition européenne du burlador et du hâbleur : Alarcón, Corneille, puis Goldoni avec Il bugiardo (1750), qui adapte à son tour la comédie de Corneille. Le menteur est un personnage qui voyage.
Les pièges du dossier : neuf contresens à ne pas faire
1. « Dorante ment pour son intérêt. » Faux dans l’essentiel des cas. Il ment pour plaire, pour briller, pour ne pas être dépassé par un autre conteur. Isabelle le dit : il « prend plaisir à fourber sans dessein » (III, 3, v. 908).
2. « Dorante est un lâche. » Non. Il se bat réellement contre Alcippe à l’acte III et la pièce insiste : il est « vaillant par nature et menteur par coutume » (III, 2, v. 818). Le paradoxe est au cœur du personnage.
3. « Cliton est un valet fourbe à la Scapin. » Non : Cliton ne trame rien. Il est spectateur, commentateur, parfois souffleur. Son comique est un comique de réaction.
4. « Le quiproquo vient d’un déguisement. » Non : il vient d’un nom. Cliton rapporte le nom de Lucrèce, Dorante l’attribue à la mauvaise personne, et Clarice exploite ensuite l’erreur en parlant sous ce nom. Toute l’intrigue tient à une confusion nominale.
5. « Le mensonge est puni à la fin. » Nuancez impérativement. Dorante n’est ni chassé ni ruiné : il épouse celle qu’il désire à l’acte V. Corneille explique dans l’Examen avoir adouci la punition qu’infligeait l’original espagnol.
6. « Corneille condamne le mensonge par la voix de Géronte. » Trop simple. La tirade de Géronte est magnifique et sincère, mais elle est prononcée par la dupe la plus aveugle de la pièce, et le dénouement ne lui donne pas raison. La comédie laisse les deux voix ouvertes.
7. « Les femmes sont des dupes. » Non : ce sont elles qui piègent Dorante à l’acte III, et Clarice mène l’enquête. Le menteur est dupé par un mensonge de femmes avant de l’être par sa propre mémoire.
8. Attribuer les maximes à Corneille. « Il faut bonne mémoire après qu’on a menti » est prononcé par Cliton, dans une situation précise. Une copie sérieuse attribue toujours la réplique à son locuteur.
9. Confondre Le Menteur et La Suite du Menteur. Seule la pièce de 1644 est au programme ; la suite de 1645 est une autre œuvre, au ton différent.
- Le Menteur, comédie en cinq actes et en vers (1804 alexandrins), créée au théâtre du Marais durant l’hiver 1643-1644, publiée en 1644, revue et augmentée d’un Examen en 1660.
- Source : La Verdad sospechosa de Juan Ruiz de Alarcón (1630), que Corneille croyait d’abord de Lope de Vega ; il rectifie dans l’Examen de 1660.
- Intrigue : Dorante, arrivé de Poitiers, ment sans cesse pour séduire, et se trompe de nom — il croit aimer Lucrèce alors qu’il parle à Clarice.
- Cinq mensonges majeurs : les guerres d’Allemagne (I, 3), le festin sur l’eau (I, 5), le mariage à Poitiers (II, 5), le duel mortel contre Alcippe (IV, 1), la grossesse d’Orphise (IV, 4).
- Cliton est le relais du spectateur : il sait, il enrage, il commente, il conclut la pièce.
- Géronte porte la condamnation morale : mentir, c’est cesser d’être gentilhomme (V, 3, v. 1519-1520).
- Corneille adoucit le dénouement espagnol : Dorante épouse Lucrèce avec une « pente » vers elle, au lieu d’être contraint. La punition du menteur est donc partielle.
- Parcours « mensonge et comédie » : le mensonge est moteur d’intrigue, invention poétique, source du rire par l’écart de savoir, question morale et miroir d’une société de l’apparence.
- Trois vers à savoir par cœur : « Oh ! l’utile secret que mentir à propos ! » (II, 6, v. 691) ; « Il faut bonne mémoire après qu’on a menti » (IV, 5, v. 1260) ; « Par un si rare exemple apprenez à mentir » (V, 7, v. 1804).
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