Le pathétique suppose une souffrance qui suscite la pitié, ce qui n’est pas l’ordinaire du père de comédie, d’ordinaire barbon ridicule. Géronte occupe une position singulière : trompé, digne, et lucide trop tard.
Géronte est-il un père de comédie ridicule, ou Corneille lui accorde-t-il une dignité qui déborde le genre ?
Le plan en trois parties
Un père victime, atteint dans son honneur
- La fausse grossesse le contraint à assumer publiquement une alliance inventée : il est humilié par procuration.« Elle est grosse ! », IV, 4, v. 1227
- Son monologue est écrit dans le registre de la plainte tragique, avec apostrophes et exclamations.« Ô vieillesse facile ! ô jeunesse impudente ! », V, 2, v. 1489
- Sa confrontation avec son fils porte sur la seule chose qu’un père transmet, le nom, ce qui donne à la scène sa gravité.« Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais », V, 3, v. 1519
Mais un père dont la crédulité reste comique
- Il a consenti d’avance à la métamorphose de son fils, et cette complaisance initiale prépare sa déconvenue.« À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée », I, 1, v. 1
- Sa crédulité rejoint celle d’Alcippe : croire sans examiner est le défaut commun des dupes de la pièce.« Et sans examiner, croit tout ce qu’elle craint », III, 2, v. 832
- Les détails inventés par Dorante suffisent à l’emporter, ce qui le range du côté des spectateurs naïfs.« Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre », II, 5, v. 618
La voix morale de la pièce plutôt que son pathos
- Géronte énonce, comme Philiste, la distinction entre la valeur d’un homme et sa réputation.« Est vaillant par nature et menteur par coutume », III, 2, v. 818
- Sa colère illustre la sentence de Cliton : le crédit perdu ne se reconstitue pas par des paroles.« En passant par sa bouche, elle perd son crédit », III, 6, v. 1080
- Face à lui, la défense de l’adresse prend tout son sens : c’est deux morales qui s’affrontent, non un père et un fils.« Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour », V, 3, v. 1572
Diderot réclamera un siècle plus tard un théâtre du père de famille : Corneille anticipe-t-il ce déplacement du comique vers le sérieux ?