Rire avec Dorante, c’est goûter son invention ; rire de lui, c’est jouir de ses chutes. La pièce ménage les deux positions et confie à Cliton le réglage de la distance.
La pièce installe-t-elle le spectateur du côté du menteur, du côté de ses victimes, ou le fait-elle passer de l’un à l’autre ?
Le plan en trois parties
On rit avec lui : le plaisir de l’invention
- Le festin sur l’eau est une performance que l’on suit comme un numéro d’acteur, en attendant le détail suivant.« J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », I, 5, v. 264
- La surenchère des dix langues fait rire par son aplomb, non par sa sottise : c’est le culot que l’on savoure.« J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement », IV, 3, v. 1200
- Dorante se donne lui-même des règles d’artiste, et le spectateur juge sa réussite comme celle d’un virtuose.« Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins », III, 4, v. 935
On rit de lui : le plaisir de la chute
- Le monologue du père retourne le rire : la victime prend la parole et le menteur devient objet de jugement.« Ô vieillesse facile ! ô jeunesse impudente ! », V, 2, v. 1489
- Isabelle le peint en fourbe gratuit, portrait qui empêche de le prendre pour un stratège habile.« Que de prendre plaisir à fourber sans dessein », III, 3, v. 908
- La confrontation avec Géronte le met à nu : le rire vient alors de la disproportion entre sa prétention et son état.« Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais », V, 3, v. 1520
Cliton règle la distance à chaque scène
- Son exaspération donne au spectateur une place définie, ni dupe ni complice, mais témoin contraint.« J’enrage de me taire et d’entendre mentir ! », I, 5, v. 260
- Sa question rituelle prévient la salle et rend le rire anticipé, donc complice.« De grâce, dites-moi si vous allez mentir », III, 5, v. 1004
- Son double vocabulaire dit tout : on peut appeler cela rêverie tant qu’on rit, menterie dès qu’on juge.« J’appelle rêveries / Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries », I, 6, v. 313-314
Le théâtre classique se réclame du castigat ridendo mores : peut-on corriger les mœurs en faisant d’abord aimer le vice qu’on peint ?