Un héros de comédie n’est pas seulement le personnage principal : c’est celui qui porte l’action, gagne la sympathie et conduit au dénouement heureux. Dorante remplit ces fonctions, mais par des moyens qui devraient l’en priver.
Dorante conduit-il la comédie en héros, ou la pièce lui donne-t-elle le premier rôle pour mieux lui refuser la stature héroïque ?
Le plan en trois parties
Un héros par la parole
- Dorante se fabrique un passé militaire qui le hisse au rang des héros cornéliens, et cette inflation est immédiatement comique.« Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre », I, 3, v. 162
- Le festin sur l’eau lui donne la magnificence d’un grand seigneur : il fait avec des mots ce que le héros ferait avec une fortune.« J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », I, 5, v. 264
- La prétention aux dix langues achève le portrait d’un homme universel, savant et guerrier à la fois.« J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement », IV, 3, v. 1200
Un héros aussitôt diminué par le regard des autres
- Philiste réduit la vaillance affichée à une nature que la coutume du mensonge dévalue : le héros est vrai, le récit est faux.« Est vaillant par nature et menteur par coutume », III, 2, v. 818
- Géronte lui retire ce qui fonde le héros classique, la naissance et le nom, dans une scène de confrontation qui n’a plus rien de plaisant.« Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais », V, 3, v. 1519
- La défense de Dorante, qui réclame le droit à l’adresse, est une plaidoirie de coupable et non une déclaration de héros.« Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour », V, 3, v. 1572
Un héros de comédie, précisément parce qu’il s’en tire
- Le comble où le mène Cliton, mentir en disant vrai, est le sommet d’une carrière comique : il est devenu son propre personnage.« Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet ! », V, 4, v. 1628
- Sabine lui indique l’épreuve qui lui reste, être cru : le héros comique est celui à qui l’on donne une seconde chance.« Quand elle vous croira », V, 5, v. 1664
- L’épilogue de Cliton le recommande au public comme un modèle d’adresse : la comédie couronne celui que la morale condamnerait.« Peu sauraient comme lui s’en tirer avec grâce », V, 7, v. 1802
Le héros cornélien de tragédie se définit par la parole tenue : que devient cette exigence lorsque Corneille passe au comique ?