La pièce se déroule aux Tuileries et à la Place Royale, dans un Paris contemporain que Corneille décrit avec précision. Il faut se demander si le menteur y est une exception ou l’expression d’un milieu tout entier voué au paraître.
Dorante est-il un cas singulier, ou le révélateur d’une société où le crédit tient lieu de vérité ?
Le plan en trois parties
Paris est d’emblée donné comme un lieu de faux-semblants
- Cliton avertit son maître dès l’exposition que la ville mêle les conditions et rend l’apparence trompeuse.« Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés », I, 1, v. 72
- Le changement d’habit de Dorante est lui-même un usage social autorisé : l’épée s’achète, comme le paraître.« À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée », I, 1, v. 1
- Clarice étend le soupçon aux visages : dans ce monde, l’apparence est structurellement flatteuse.« Les visages souvent sont de doux imposteurs », II, 2, v. 408
Tous les personnages y jouent un rôle
- Dorante ne fait qu’exagérer la fanfaronnade admise du jeune homme de qualité qui revient de la guerre.« Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre », I, 3, v. 162
- Alcippe se conduit selon un rôle tout fait, celui de l’amant jaloux, sans vérifier ce qu’on lui rapporte.« Et sans examiner, croit tout ce qu’elle craint », III, 2, v. 832
- Les femmes dissimulent aussi : Sabine décrit une Lucrèce qui cache son inclination pour sauver les convenances.« Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles », IV, 7, v. 1330
Le menteur comme révélateur, non comme exception
- La colère de Géronte trahit l’enjeu véritable : ce qui compte, dans ce monde, c’est d’être tenu pour gentilhomme.« Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais », V, 3, v. 1519
- Philiste distingue la valeur réelle et la réputation, séparation que toute la société pratique sans la nommer.« Est vaillant par nature et menteur par coutume », III, 2, v. 818
- L'« utile secret » que revendique Dorante est le savoir-faire même de la vie mondaine : parler à propos.« Oh ! l’utile secret que mentir à propos ! », II, 6, v. 691
La Bruyère peindra la même ville comme un théâtre : la comédie de mœurs a-t-elle d’autre objet que de rendre les rôles apparents ?