Créer un monde suppose une fiction cohérente qui tienne ; créer des ennuis suppose des conséquences subies. Les mensonges de Dorante font les deux, et le sujet demande de dire lequel des deux effets emporte l’autre.
La parole du menteur a-t-elle la puissance d’une création, ou n’est-elle qu’une cause de désordre que la pièce doit réparer ?
Le plan en trois parties
Une parole qui bâtit un monde complet
- Le festin sur l’eau est un décor entier, avec musiciens, service et lumières : Dorante ne prétend pas, il installe.« Les quatre contenaient quatre chœurs de musique », I, 5, v. 265
- Le détail daté donne à ce monde une épaisseur d’archive : la fiction se dote de repères qu’on pourrait vérifier.« Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre », II, 5, v. 618
- Cliton reconnaît la puissance proprement littéraire de cette construction en la comparant au roman.« Vous seriez un grand maître à faire des romans », I, 6, v. 356
Une parole qui produit surtout du désordre
- Le monde inventé entre en collision avec le monde réel dès qu’Alcippe s’y reconnaît trompé.« La jalousie aveugle un cœur atteint », III, 2, v. 831
- La fausse grossesse engage la maison de Géronte dans des démarches réelles : la fiction crée des obligations qu’elle ne peut pas honorer.« Elle est grosse », IV, 4, v. 1226-1227
- Le monologue du père mesure le dégât : ce que la parole a bâti, c’est une honte.« Ô de mes cheveux gris honte trop évidente ! », V, 2, v. 1491
Un monde fragile, suspendu aux facultés de son auteur
- La mémoire est la faille structurelle de ce monde : ce qui a été dit doit être retenu, et rien n’est écrit.« Il faut bonne mémoire après qu’on a menti », IV, 5, v. 1260
- Dorante énumère lui-même les facultés que sa création exige, et cette liste est un aveu de fragilité.« Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins », III, 4, v. 935
- Le monde finit par se retourner contre lui : sa parole vraie y entre comme une fausseté de plus.« Quoi ? même en disant vrai, vous mentiez en effet ! », V, 4, v. 1628
Le théâtre lui-même ne vit-il pas de cette création par la parole seule, à cette différence près qu’il en avertit son public ?