« Raconter des histoires » range le mensonge du côté de la fiction gratuite, alors que les inventions de Dorante produisent des effets juridiques, familiaux et amoureux. Le sujet oppose donc le mensonge-récit au mensonge-acte.
Le mensonge est-il dans Le Menteur un simple exercice de narration, ou un acte qui engage l’identité, l’amour et la parole donnée ?
Le plan en trois parties
Mentir, dans la pièce, c’est d’abord raconter
- Le premier grand mensonge est un morceau de bravoure narratif, avec décor, musique et service : il vaut par son déploiement plus que par son utilité.« J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », I, 5, v. 264
- La précision de la date, corrigée à voix haute, imite les procédés du récit véridique : le menteur fabrique lui-même ses garanties de vérité.« Ce fut, s’il m’en souvient, le second de septembre », II, 5, v. 618
- Cliton nomme le genre auquel appartiennent ces fables, et ce genre est littéraire : le roman.« Vous seriez un grand maître à faire des romans », I, 6, v. 356
Mais mentir engage des actes, non des récits
- En se disant marié, Dorante ne raconte pas : il contracte, il modifie l’état qu’on lui prête et rend impossible le mariage que son père prépare.« Je me fais marié pour toute autre que vous », III, 5, v. 1020
- La fausse grossesse impose à Géronte une belle-fille, une famille et des devoirs : le récit s’est changé en fait social qu’il faudra défaire.« Elle est grosse », IV, 4, v. 1226-1227
- En faisant de Cliton son « secrétaire », Dorante organise un service du mensonge : il lui faut désormais des complices, donc des engagements.« Tu seras de mon cœur l’unique secrétaire », II, 6, v. 701
Mentir, c’est enfin se fabriquer un être
- Dès le premier vers, Dorante troque la robe pour l’épée : le mensonge prolonge une métamorphose sociale déjà engagée, il ne l’invente pas.« À la fin j’ai quitté la robe pour l’épée », I, 1, v. 1
- Le faux passé de guerrier n’est pas un conte mais une identité réclamée devant témoins, avec ce qu’elle suppose de rang et de crédit.« Je m’y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre », I, 3, v. 162
- Géronte tire la conséquence ultime : mentir sur ce que l’on est, c’est cesser d’être ce que l’on dit, et le mensonge atteint alors l’être même.« Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais », V, 3, v. 1520
La question se pose encore devant le Dom Juan de Molière : le personnage qui manie la parole cherche-t-il à séduire, ou à se donner une existence ?