« Faire rire » et « être ridicule » ne se recouvrent pas : le ridicule suppose un défaut que l’on juge de haut, tandis que le rire peut naître de l’admiration ou de la connivence. Le sujet demande donc de mesurer, dans le rire que Corneille ménage, la part de supériorité et la part de complicité.
Le rire que suscitent les personnages du Menteur est-il toujours un rire de condamnation, ou Corneille invente-t-il un comique qui admire ce qu’il moque ?
Le plan en trois parties
Des personnages pris en flagrant délit de défaut
- Le valet ramène aussitôt les récits de son maître au vocabulaire du défaut : nommer « menteries » ce que la complaisance appelle « rêveries », c’est installer le regard qui rend ridicule.« J’appelle rêveries / Ce qu’en d’autres qu’un maître on nomme menteries », I, 6, v. 313-314
- Alcippe est ridicule au sens strict : un tempérament le gouverne à sa place, et la pièce le dit en maxime, ce qui fait du personnage un cas observable.« La jalousie aveugle un cœur atteint », III, 2, v. 831
- Géronte devient ridicule non par un vice mais par sa crédulité : il répète les mots de son fils au lieu de les examiner, et la fausse grossesse le fait entrer dans une fiction qui le dépasse.« Elle est grosse ! » repris par Géronte, IV, 4, v. 1226-1227
Mais le menteur fait rire par ce qu’il a d’admirable
- Le récit du festin sur l’eau ne fait pas rire d’un sot : on rit de la virtuosité d’une invention qui produit ses détails plus vite qu’on ne pourrait les vérifier.« J’avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster », I, 5, v. 264
- Dorante énonce lui-même les qualités que son art exige, et ce sont celles d’un esprit supérieur : on ne rit plus d’un défaut, mais d’un talent employé à vide.« Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins », III, 4, v. 935
- Cliton donne au mensonge son vrai nom, la littérature, et le compliment déplace le rire du ridicule vers l’admiration.« Vous seriez un grand maître à faire des romans », I, 6, v. 356
Le rire du Menteur est un rire de connivence, qui juge sans écraser
- Cliton dit tout haut ce que le spectateur éprouve : le rire naît d’une exaspération partagée, non d’un mépris surplombant.« J’enrage de me taire et d’entendre mentir ! », I, 5, v. 260
- Le monologue de Géronte introduit une note grave qui empêche le rire de devenir cruel : le père blessé cesse d’être ridicule pour devenir atteint.« Ô vieillesse facile ! ô jeunesse impudente ! », V, 2, v. 1489
- La dernière réplique de Cliton transforme la leçon en clin d'œil au parterre : la comédie conserve son menteur au lieu de l’exclure.« Comme en sa propre fourbe un menteur s’embarrasse ! », V, 7, v. 1801
Molière reprendra ce dosage dans Le Tartuffe : jusqu’où une comédie peut-elle admirer l’imposteur qu’elle dénonce ?