Thème 5 — Axe 1 : exploiter, préserver et protéger
La forêt française depuis Colbert, révolutions néolithique et industrielle et transformation des milieux (spécialité HGGSP de Tle)
À propos de cette page
Ce cours de spécialité HGGSP en terminale sur « Thème 5 — Axe 1 : exploiter, préserver et protéger » suit le programme officiel de spécialité HGGSP de terminale. Il présente les définitions, les propriétés et les méthodes essentielles, accompagnées d'exemples résolus pour bien comprendre. Au programme : Milieux, ressources, environnement : les mots du sujet, La « révolution néolithique » : produire sa nourriture, transformer les milieux, La « révolution industrielle » : un changement d'échelle, Deux ruptures ? Le débat sur l'Anthropocène. Chaque notion est expliquée pas à pas, puis mise en pratique grâce à des exercices interactifs, un QCM et une évaluation corrigée. Idéal pour réviser à son rythme, combler ses lacunes et progresser, en autonomie ou avec un professeur. Cours rédigé par un professeur particulier à Marseille pour aider les élèves de terminale à réussir en spécialité HGGSP.
4 analyses de document, de nature différente, avec la réponse entièrement rédigée. C’est l’exercice le plus fréquent de l’épreuve : le document est donné en entier, tu travailles dessus sans rien ouvrir d’autre.
Document 1 — La forêt de Fontainebleau vue par un peintre de Barbizon
Facile
Tableau (huile sur toile) · Théodore Rousseau, Sortie de forêt à Fontainebleau, soleil couchant, huile sur toile, 1848-1850, Paris, musée du Louvre.
Théodore Rousseau (1812-1867), figure de l'école de Barbizon, peint la forêt de Fontainebleau d'après nature et s'installe à Barbizon à la fin des années 1840. Avec d'autres artistes, il s'élève contre les coupes et les plantations de pins de l'administration forestière.
Description du tableau. Grande toile de paysage, de près de deux mètres de large. À la lisière de la forêt, de grands arbres sombres, aux troncs épais et aux frondaisons denses, encadrent une trouée ouverte vers un ciel embrasé par le soleil couchant. La lumière dorée glisse sur le sol et sur l'eau d'une mare, au cœur de la composition. Les rares présences humaines ou animales sont minuscules à l'échelle des arbres. On ne voit ni coupe, ni tas de bois, ni chemin aménagé : rien ne rappelle que la forêt est exploitée. Les arbres semblent immémoriaux, comme les colonnes d'un monument.
En analysant le document et en le confrontant à vos connaissances, vous montrerez comment la forêt de Fontainebleau devient, au milieu du XIXe siècle, un paysage à préserver et plus seulement une ressource à exploiter.
Présentez le document : nature, auteur, date, sujet.
Relevez les choix de composition qui font de la forêt un monument naturel.
À quelles pratiques de l'administration forestière ce regard s'oppose-t-il ?
Quelle mesure de préservation ce mouvement obtient-il, et quelles en sont les limites ?
Voir la réponse rédigée
1. Il s'agit d'une huile sur toile de grand format peinte entre 1848 et 1850 par Théodore Rousseau, l'un des chefs de file de l'école de Barbizon, et aujourd'hui conservée au musée du Louvre. Elle représente la lisière de la forêt de Fontainebleau, au sud-est de Paris, au soleil couchant. C'est un paysage « d'après nature », genre que les peintres de Barbizon imposent contre la peinture académique.
2. Le peintre fait de la forêt un sujet noble. Les grands arbres, massifs et sombres, encadrent la scène comme les colonnes d'un temple ; la lumière dorée du soleil couchant donne à la trouée une dimension presque sacrée. Les présences humaines sont minuscules : la nature domine. Surtout, aucune trace d'exploitation n'est visible, ni coupe, ni tas de bois, ni chemin : la forêt apparaît intacte et immémoriale, alors qu'elle est en réalité une forêt domaniale gérée et exploitée depuis des siècles.
3. Ce regard s'oppose à la logique productive des forestiers, héritée de l'ordonnance de 1669 et du Code forestier de 1827 : couper les vieux arbres arrivés à maturité, renouveler les peuplements, planter des pins sur les sols pauvres, ce que l'administration fait à Fontainebleau depuis les années 1830. Pour les artistes, les vieux chênes et les rochers ont une valeur esthétique qui ne se mesure pas en stères de bois : la forêt n'est plus seulement une ressource, c'est un paysage et un patrimoine.
4. Sous la pression des peintres, l'administration crée en 1853 des « séries artistiques » soustraites aux coupes, qu'un décret de Napoléon III du 13 août 1861 porte à un peu plus de 1 000 hectares. C'est l'une des premières mesures de préservation d'un espace naturel au monde, onze ans avant Yellowstone. Mais ses limites sont nettes : la protection est esthétique, pas écologique ; elle ne concerne qu'une faible partie du massif, qui reste exploité ; elle répond au goût d'une élite parisienne, que le chemin de fer et les sentiers balisés par Claude-François Denecourt amènent en forêt. Le tableau lui-même exprime le point de vue d'un artiste engagé : il idéalise une forêt « sauvage » qui est en réalité profondément humanisée.
Ce que cette analyse apprend — Lire une œuvre d'art comme la trace d'un regard social sur un milieu, en confrontant ce qu'elle montre à ce qu'elle cache.
Document 2 — Deux ruptures démographiques ? La population mondiale depuis le Néolithique
Moyen
Tableau statistique (estimations arrondies) · D'après Jean-Noël Biraben, « Essai sur l'évolution du nombre des hommes », Population, n° 1, 1979, et ONU, World Population Prospects 2022 (valeurs arrondies).
Les chiffres anciens sont des estimations reconstruites par les démographes historiens (Jean-Noël Biraben, INED, 1979) ; ceux du XXe siècle viennent des recensements rassemblés par l'ONU. Le tableau sert souvent à illustrer l'idée de deux « révolutions » démographiques.
Date
Population mondiale estimée
Repère
vers 10 000 av. J.-C.
quelques millions (ordre de grandeur)
chasseurs-cueilleurs
début de l'ère chrétienne
environ 250 millions
sociétés agraires
an 1000
environ 250 millions
sociétés agraires
1500
environ 460 millions
sociétés agraires
1800
environ 950 millions
débuts de l'industrialisation
1900
environ 1,6 milliard
Europe industrielle
1950
environ 2,5 milliards
début de la « Grande Accélération »
2022
8 milliards (seuil atteint le 15 novembre selon l'ONU)
monde industrialisé et urbanisé
En analysant le document et en le confrontant à vos connaissances, vous montrerez en quoi l'évolution de la population mondiale éclaire la question des « deux ruptures » néolithique et industrielle, et quelles sont les limites de cet éclairage.
Présentez le document et discutez la fiabilité de ses chiffres.
Calculez et comparez le rythme de croissance de la population entre l'an 1 et 1800, puis entre 1800 et 2022.
En quoi le document confirme-t-il l'idée de deux ruptures ?
Pourquoi l'effectif de la population ne suffit-il pas à mesurer la transformation des milieux ?
Voir la réponse rédigée
1. Le document est un tableau statistique qui présente l'évolution de la population mondiale de 10 000 av. J.-C. à 2022. Il combine deux types de sources : pour les périodes anciennes, les estimations du démographe Jean-Noël Biraben publiées en 1979 dans la revue Population de l'INED ; pour la période récente, les données de l'ONU, fondées sur les recensements. Leur fiabilité est donc inégale : avant le XIXe siècle, il n'existe aucun recensement mondial, et les chiffres sont reconstruits à partir de l'archéologie, des sources fiscales ou des capacités agricoles supposées. C'est pourquoi le tableau les arrondit et parle, pour 10 000 av. J.-C., de « quelques millions ».
2. Entre l'an 1 et 1800, la population passe d'environ 250 à 950 millions : elle est multipliée par un peu moins de 4 (950 / 250 = 3,8) en 1 800 ans, avec une stagnation complète jusqu'à l'an 1000. Entre 1800 et 2022, elle passe de 950 millions à 8 milliards : elle est multipliée par plus de 8 (8 000 / 950 ≈ 8,4) en un peu plus de deux siècles. Le rythme est sans commune mesure : il a fallu des millénaires pour atteindre le premier milliard, vers 1800, et seulement 72 ans pour passer de 2,5 à 8 milliards entre 1950 et 2022 (multiplication par 3,2).
3. Le tableau fait apparaître deux décrochages. Le premier sépare les « quelques millions » de chasseurs-cueilleurs des 250 millions d'humains du début de notre ère : l'agriculture et l'élevage, inventés à partir de 9500 av. J.-C. environ dans le Croissant fertile, permettent de nourrir des populations sédentaires bien plus nombreuses, au prix de défrichements massifs. Le second commence vers 1800, avec les débuts de l'industrialisation : les gains agricoles, l'énergie du charbon, puis les progrès de la médecine font entrer le monde dans une croissance démographique accélérée, qui culmine après 1950 avec la « Grande Accélération ». Le document confirme donc l'idée de deux ruptures d'échelle.
4. La population n'est toutefois qu'un indicateur partiel. D'abord, la rupture néolithique n'est pas brutale : l'augmentation s'étale sur des millénaires, ce que le tableau, avec ses grands intervalles, masque. Ensuite, l'impact sur les milieux dépend moins du nombre d'hommes que de leurs techniques et de leur consommation : un Britannique de 1900 consomme bien plus d'énergie qu'un paysan de l'an 1000. C'est l'argument de Bonneuil et Fressoz (2013) : les transformations sont surtout le fait de quelques sociétés industrielles, pas de l'humanité en général. Enfin, le tableau est mondial et masque les écarts entre régions : la révolution industrielle touche d'abord la Grande-Bretagne et l'Europe du Nord-Ouest.
Ce que cette analyse apprend — Exploiter un tableau de données historiques en calculant des coefficients multiplicateurs, puis en discutant la fiabilité et la portée des chiffres.
Document 3 — L'ordonnance de 1669 : protéger la forêt pour l'État
Moyen
Texte réglementaire d'époque (présentation des principaux titres) · Ordonnance de Louis XIV sur le fait des Eaux et Forêts, donnée à Saint-Germain-en-Laye, août 1669 (principales dispositions, présentées d'après le texte).
L'ordonnance est préparée par Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances (1665) et secrétaire d'État à la Marine (1669), après une grande réformation des forêts royales conduite dans les années 1660. Elle s'adresse aux officiers royaux, aux propriétaires et aux communautés rurales du royaume.
Préambule. Le roi constate le désordre qui règne dans l'administration des eaux et forêts du royaume et annonce que la réformation entreprise depuis plusieurs années doit être rendue durable par une loi générale.
Administration. Le texte fixe la hiérarchie des officiers (grands maîtres, maîtres particuliers, procureurs du roi, gardes), leurs obligations de visite et de contrôle, et les juridictions chargées de juger les délits forestiers.
Ventes et coupes. Les coupes sont délimitées, marquées au marteau du roi et adjugées aux enchères ; dans chaque coupe de taillis, un nombre fixé de baliveaux (jeunes arbres réservés) doit être laissé sur pied pour former la futaie.
Bois des ecclésiastiques et des communautés d'habitants. Un quart de leurs bois est mis en réserve pour croître en futaie ; il ne peut être coupé sans autorisation royale.
Droits d'usage. Le pâturage n'est permis que dans les cantons déclarés « défensables » ; chèvres et moutons sont interdits en forêt ; les usagers ne peuvent prendre que ce qui leur est accordé.
Bois des particuliers. Les propriétaires privés doivent eux aussi laisser des baliveaux dans leurs coupes.
Peines. Les délits (coupes illicites, pâturage interdit) sont punis d'amendes, graduées selon la taille des arbres abattus.
En analysant le document et en le confrontant à vos connaissances, vous montrerez que l'ordonnance de 1669 protège la forêt pour mieux l'exploiter au service de l'État, et vous en mesurerez les limites.
Présentez le document : nature, auteur, contexte, destinataires.
Quels acteurs le texte vise-t-il, et quelles contraintes impose-t-il à chacun ?
En quoi le texte cherche-t-il à garantir une production durable de bois ?
Quelles sont les limites de cette politique, et en quoi n'est-elle pas « écologique » ?
Voir la réponse rédigée
1. Le document présente les principales dispositions de l'ordonnance sur le fait des Eaux et Forêts, texte réglementaire promulgué par Louis XIV à Saint-Germain-en-Laye en août 1669. Elle est l'œuvre de Colbert, qui cumule alors le contrôle des finances et la Marine, et elle couronne la réformation des forêts royales menée par des commissaires dans les années 1660. Elle s'adresse aux officiers des eaux et forêts, qui doivent l'appliquer, mais aussi aux communautés religieuses et d'habitants, aux usagers et aux propriétaires privés : c'est un véritable code, qui restera la base du droit forestier jusqu'au Code de 1827.
2. Le texte vise d'abord les officiers royaux, dont il fixe la hiérarchie et les obligations de contrôle : le préambule dénonce le « désordre » de leur gestion, c'est-à-dire les coupes abusives et les fraudes. Il vise ensuite les communautés ecclésiastiques et d'habitants, qui doivent mettre un quart de leurs bois en réserve. Il frappe les usagers, dont le pâturage est limité aux cantons « défensables », avec l'interdiction des chèvres et des moutons, jugés destructeurs pour les jeunes pousses. Il atteint enfin les propriétaires privés, tenus de laisser des baliveaux. L'État étend donc son contrôle bien au-delà du domaine royal.
3. Plusieurs dispositions organisent la reproduction de la ressource. Les baliveaux laissés dans les taillis et le quart en réserve permettent de constituer des futaies, c'est-à-dire des chênes de grande taille, indispensables à la construction navale : un vaisseau de ligne exige plusieurs milliers d'arbres. Le marquage et la vente aux enchères des coupes assurent la traçabilité et les revenus du roi. On retrouve l'idée déjà formulée par l'ordonnance de Brunoy en 1346 : régler les prélèvements pour que la forêt se « soutienne perpétuellement ».
4. Cette politique a des limites. Son objectif n'est pas la nature mais la puissance de l'État : la marine face à l'Angleterre et aux Provinces-Unies, et les finances royales. Elle sacrifie les usages paysans, vitaux pour les plus pauvres, ce qui nourrit une résistance durable. Son application est inégale : au XVIIIe siècle, forges, verreries et salines, comme celle d'Arc-et-Senans près de la forêt de Chaux, continuent de consommer massivement le bois, et la Révolution s'accompagne de coupes et de défrichements. La forêt atteint son minimum au début du XIXe siècle. Enfin, le document est une norme : il dit ce que le roi veut, pas ce qui s'est réellement passé dans les forêts. La forêt de Tronçais, reprise en main dans les années 1670, montre cependant que la politique a pu porter ses fruits sur le très long terme.
Ce que cette analyse apprend — Distinguer dans un texte normatif les objectifs de son auteur, les acteurs qu'il contraint, et l'écart possible entre la règle et la pratique.
Document 4 — La puissance humaine sur les milieux : de Buffon à Crutzen
Difficile
Deux textes : un ouvrage de naturaliste des Lumières et un article scientifique · Doc. 1 : Georges-Louis Leclerc de Buffon, Des époques de la nature, Paris, Imprimerie royale, 1778 (septième époque). Doc. 2 : Paul J. Crutzen, « Geology of mankind », Nature, vol. 415, 3 janvier 2002 (traduction d'une phrase et résumé).
Buffon (1707-1788), intendant du Jardin du roi, écrit à la veille de l'industrialisation de la France, dans l'optimisme des Lumières. Crutzen (1933-2021) publie dans la grande revue scientifique Nature, deux ans après avoir proposé le terme avec Eugene Stoermer, pour convaincre la communauté scientifique.
Document 1 — Buffon, 1778. Dans la septième et dernière époque de son histoire de la Terre, intitulée « Lorsque la puissance de l'homme a secondé celle de la Nature », Buffon écrit : « La face entière de la Terre porte aujourd'hui l'empreinte de la puissance de l'homme, laquelle, quoique subordonnée à celle de la Nature, souvent a fait plus qu'elle. » Il décrit ensuite les marais desséchés, les fleuves contenus, les forêts éclaircies et les terres mises en culture, ainsi que les animaux et les plantes domestiqués, comme autant de preuves du progrès de la civilisation. Il suggère même que les défrichements ont adouci le climat de certaines régions.
Document 2 — Crutzen, 2002. Dans cet article d'une page, le chimiste néerlandais, prix Nobel 1995, rappelle que les effets des hommes sur l'environnement planétaire se sont intensifiés depuis trois siècles. Il écrit : « Il semble approprié d'attribuer le terme “Anthropocène” à l'époque géologique actuelle, dominée à bien des égards par l'homme ». Il énumère les signes de cette domination : une population multipliée par dix en trois siècles, jusqu'à plus de 6 milliards d'habitants ; 30 à 50 % des terres émergées exploitées par l'homme ; plus de la moitié de l'eau douce accessible utilisée. Il propose de faire commencer cette époque à la fin du XVIIIe siècle, en l'associant à la machine à vapeur de James Watt (1784), et conclut que scientifiques et ingénieurs ont la lourde tâche d'aider les sociétés à gérer durablement la planète.
En analysant les documents, en les confrontant et à l'aide de vos connaissances, vous montrerez comment évolue, de la fin du XVIIIe siècle au début du XXIe siècle, la manière de penser la puissance des sociétés sur leurs milieux.
Présentez les deux documents et leurs auteurs.
Quel constat commun les deux auteurs font-ils ?
En quoi le jugement porté sur ce constat s'est-il inversé ?
Le document 2 propose une date de rupture : discutez-la à l'aide de vos connaissances.
Quelles sont les limites du point de vue de chacun des auteurs ?
Voir la réponse rédigée
1. Le document 1 est un extrait des Époques de la nature, publié en 1778 par Buffon, naturaliste des Lumières et intendant du Jardin du roi, auteur de l'Histoire naturelle. Il y propose une histoire de la Terre en sept époques, la dernière étant celle de l'action humaine. Le document 2 est un court article publié en 2002 dans la revue Nature par Paul Crutzen, chimiste de l'atmosphère et prix Nobel 1995, qui défend le terme d'« Anthropocène » proposé deux ans plus tôt avec Eugene Stoermer. Deux textes de savants, séparés par plus de deux siècles, portent donc sur le même objet : la puissance des sociétés sur la planète.
2. Le constat est le même : l'homme est devenu une force qui modifie la Terre entière. Buffon écrit que « la face entière de la Terre porte aujourd'hui l'empreinte de la puissance de l'homme », au point qu'elle « a fait plus » que la nature ; Crutzen parle d'une époque « dominée à bien des égards par l'homme ». Tous deux s'appuient sur les mêmes transformations : défrichements et mise en culture des terres (30 à 50 % des terres émergées selon Crutzen), maîtrise des eaux, domestication. Buffon pense déjà que l'action humaine peut modifier le climat de certaines régions.
3. Le jugement s'est inversé. Pour Buffon, cette puissance est un progrès : l'homme « seconde » la nature, l'améliore et l'embellit ; les marais desséchés et les forêts éclaircies sont des conquêtes de la civilisation. Pour Crutzen, elle est un problème : l'intensification des effets humains appelle une « gestion durable » confiée aux scientifiques et aux ingénieurs. Entre les deux, la révolution industrielle a changé l'échelle des transformations : la population est multipliée par dix en trois siècles, et l'énergie fossile décuple la capacité d'action. La confiance des Lumières a laissé place à l'inquiétude.
4. Crutzen fait commencer l'Anthropocène à la fin du XVIIIe siècle et l'associe à la machine de Watt (1784), c'est-à-dire à la révolution industrielle fondée sur le charbon. Ce choix est discuté. William Ruddiman (2003) propose de remonter au Néolithique, dont les défrichements et les rizières auraient déjà une trace planétaire ; Simon Lewis et Mark Maslin (2015) retiennent 1610, après la conquête des Amériques ; le groupe de travail sur l'Anthropocène proposait les années 1950 et la « Grande Accélération ». En 2024, les géologues ont finalement refusé de faire de l'Anthropocène une époque officielle. Le document 1 fournit d'ailleurs un argument contre la date de 1784 : dès 1778, Buffon voit la Terre entière transformée, avant l'industrialisation.
5. Chaque auteur a son point de vue. Buffon écrit en naturaliste des Lumières, proche du pouvoir royal, qui célèbre la maîtrise de la nature : il ignore les conflits sociaux (droits d'usage des paysans) et les dégâts des défrichements. Crutzen écrit en scientifique qui veut imposer un concept dans une revue prestigieuse ; son article est bref, programmatique, et parle d'un « homme » indifférencié. Or, comme le soulignent Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz (2013), les transformations viennent d'abord de quelques sociétés industrielles, et non de l'humanité entière. Enfin, sa conclusion confie l'avenir aux scientifiques et aux ingénieurs, alors que la gestion des milieux est aussi une question politique.
Ce que cette analyse apprend — Confronter deux documents éloignés dans le temps pour dégager un constat commun, un jugement qui s'inverse, et le point de vue propre à chaque auteur.
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