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Méthodologie : l'explication de texte philosophique
Maîtriser l’épreuve de l’explication de texte au baccalauréat de philosophie (Terminale générale)
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Sujet et explication rédigée, prêts à imprimer.
Sans document · Vous traiterez le sujet sous la forme d'une explication de texte entièrement rédigée : introduction, explication suivie du texte mouvement par mouvement, discussion, conclusion. La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.
Sujet
/ 20 ptsSujet 3 — Expliquer le texte suivant :
Pour qu’une observation puisse être qualifiée de scientifique, il faut qu’elle soit susceptible d’être faite et répétée dans des circonstances qui comportent une définition exacte, de manière qu’à chaque répétition des mêmes circonstances on puisse toujours constater l’identité des résultats, au moins entre les limites de l’erreur qui affecte inévitablement nos déterminations empiriques1. Il faut en outre que, dans les circonstances définies, et entre les limites d’erreurs qui viennent d’être indiquées, les résultats soient indépendants de la constitution de l’observateur ; ou que, s’il y a des exceptions, elles tiennent à une anomalie de constitution, qui rend manifestement tel individu impropre à tel genre d’observation, sans ébranler notre confiance dans la constance et dans la vérité intrinsèque du fait observé. Mais rien de semblable ne se rencontre dans les conditions de l’observation intérieure sur laquelle on voudrait fonder une psychologie scientifique ; d’une part, il s’agit de phénomènes fugaces, insaisissables dans leurs perpétuelles métamorphoses et dans leurs modifications continues ; d’autre part, ces phénomènes sont essentiellement variables avec les individus en qui se confondent le rôle d’observateur et celui de sujet d’observation ; ils changent, souvent du tout au tout, par suite des variétés de constitution qui ont le plus de mobilité et d’inconsistance, le moins de valeur caractéristique ou d’importance dans le plan général des œuvres de la nature. Que m’importent les découvertes qu’un philosophe a faites ou cru faire dans les profondeurs de sa conscience, si je ne lis pas la même chose dans la mienne ou si j’y lis tout autre chose ? Cela peut-il se comparer aux découvertes d’un astronome, d’un physicien, d’un naturaliste2 qui me convie à voir ce qu’il a vu, à palper ce qu’il a palpé, et qui, si je n’ai pas l’œil assez bon ou le tact assez délicat, s’adressera à tant d’autres personnes mieux douées que je ne le suis, et qui verront ou palperont si exactement la même chose, qu’il faudra bien me rendre à la vérité d’une observation dont témoignent tous ceux en qui se trouvent les qualités du témoin ?COURNOT, Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique (1851).1 « empiriques » : issues de l’expérience.
2 « naturaliste » : celui qui étudie la nature, en particulier les êtres vivants.
Sujet tombé au bac 2022 · Métropole.
Corrigé rédigé — une explication complète (2250 mots), à n'ouvrir qu'après avoir composé
Introduction
Peut-on connaître scientifiquement l'esprit en l'observant du dedans ? Une opinion tenace répond que oui : rien ne me serait plus sûr que ce qui se passe en moi, et une psychologie fondée sur l'observation intérieure serait la plus certaine des sciences. C'est cette ambition, visée dès le milieu du texte par la formule « on voudrait fonder », que l'auteur prend pour cible.
Il soutient qu'une observation n'est scientifique qu'à deux conditions, pouvoir être répétée à l'identique dans des circonstances définies et donner le même résultat quel que soit l'observateur, et que l'observation intérieure n'en remplit aucune. Ce qui fait la science n'est donc pas l'intimité de l'observateur avec son objet, mais l'accord de tous ceux qui sont capables d'observer.
L'enjeu est considérable. Si l'on maintient l'alternative ordinaire, ou bien la conscience est le lieu d'une certitude première et la psychologie est la science la mieux fondée, ou bien l'esprit est inconnaissable, il faut choisir entre une science invérifiable et le renoncement à connaître l'homme. Le texte refuse ce choix en déplaçant le critère : la vérité scientifique ne se mesure pas à la certitude de celui qui observe, mais à la convergence de ceux qui contrôlent.
Le problème est donc le suivant : une connaissance qui repose sur ce que chacun constate en lui-même peut-elle prétendre au titre de science, si la science exige des observations que chacun puisse refaire et vérifier ?
L'auteur pose d'abord les deux conditions d'une observation scientifique (« Pour qu'une observation… du fait observé »). Il montre ensuite que l'observation intérieure échoue à l'une comme à l'autre (« Mais rien de semblable… œuvres de la nature »). Il oppose enfin, par deux questions oratoires, le philosophe qui lit dans sa conscience au savant qui invite à voir (« Que m'importent… qualités du témoin »).
I. Premier mouvement : les deux conditions d'une observation scientifique
Le texte s'ouvre sur une définition. Une observation scientifique doit être « susceptible d'être faite et répétée ». Susceptible : il ne s'agit pas d'un fait, mais d'un droit. Une éclipse n'a lieu qu'une fois, et pourtant son observation est scientifique, parce que ses circonstances peuvent être calculées et retrouvées. Ce qui fait la valeur d'une observation n'est donc pas d'avoir été faite, mais de pouvoir être refaite. D'où l'exigence de « circonstances qui comportent une définition exacte » : définir, c'est délimiter, c'est dire assez précisément dans quelles conditions on a observé pour qu'un autre puisse s'y replacer. Le but est alors énoncé : « constater l'identité des résultats ». La répétition transforme un événement singulier en fait établi.
L'auteur introduit aussitôt une restriction qui pourrait passer pour un détail : l'identité ne vaut qu'« entre les limites de l'erreur qui affecte inévitablement nos déterminations empiriques », c'est-à-dire nos mesures issues de l'expérience. L'adverbe compte : l'erreur n'est pas un accident qu'une science parfaite supprimerait, elle est attachée à toute mesure. La science ne se définit donc pas par l'exactitude absolue, mais par une erreur connue et bornée. Cette concession est stratégique. Elle interdit de croire que l'auteur reprochera à l'observation intérieure son imprécision : la physique aussi est imprécise.
La seconde condition porte sur l'observateur : les résultats doivent être « indépendants de la constitution de l'observateur ». La constitution désigne ce dont un individu est fait, ses organes, sa sensibilité, son tempérament. Une observation scientifique ne doit rien devoir à ces particularités. L'auteur prévoit pourtant une exception : un individu peut être « manifestement » impropre à tel genre d'observation, comme un daltonien ne peut distinguer certaines couleurs d'un spectre. Mais cette exception ne trouble pas la science, et c'est tout le sens de la précision : l'anomalie est elle-même repérable du dehors, par comparaison avec les autres, si bien qu'elle n'ébranle pas « la vérité intrinsèque du fait observé ». Intrinsèque : la vérité appartient au fait, non à celui qui le constate. L'exception confirme ainsi la règle au lieu de la ruiner.
Les deux critères sont désormais posés : la répétition dans des circonstances définies, l'indépendance à l'égard de l'observateur. Il reste à les appliquer à l'objet que vise le texte, et le « Mais » qui ouvre la phrase suivante annonce déjà le verdict.
II. Deuxième mouvement : l'observation intérieure échoue à l'une et l'autre condition
« Mais rien de semblable ne se rencontre » : la formule est sans nuance : puisque la science admet l'erreur et l'exception, l'échec de l'observation intérieure ne sera pas affaire de degré. Le conditionnel de « on voudrait fonder » le rappelle : la psychologie scientifique est un projet, non une réalité. L'observation intérieure, ou introspection, désigne l'acte par lequel l'esprit se tourne vers ses propres états pour les décrire. Le premier défaut vise la répétition : il s'agit de « phénomènes fugaces », pris dans de « perpétuelles métamorphoses » et des « modifications continues ». Les deux expressions se complètent : les états de conscience changent de forme, et ils changent sans interruption. La tristesse d'hier, que je me rappelle aujourd'hui, n'est plus la même tristesse ; et la colère que j'essaie d'observer s'apaise du seul fait que je l'observe. La première condition est hors d'atteinte.
Le second défaut vise l'indépendance à l'égard de l'observateur, et sa raison est profonde : dans l'introspection « se confondent le rôle d'observateur et celui de sujet d'observation ». Le physicien est distinct de la pierre qu'il fait tomber ; ici, celui qui regarde est aussi ce qui est regardé. Nul autre ne peut se placer au même point de vue que moi pour contrôler ce que je décris : mon observation est sans témoin. De plus, ces phénomènes sont « essentiellement variables avec les individus ». Le mot est choisi contre le premier mouvement : en physique, la variation tenait à une anomalie, c'est-à-dire à une exception repérable ; ici elle tient à l'essence même des phénomènes. Ce qui était l'exception devient la règle, et la seconde condition s'effondre à son tour.
La fin de la phrase précise de quelles variations il s'agit : elles tiennent aux « variétés de constitution qui ont le plus de mobilité et d'inconsistance, le moins de valeur caractéristique ou d'importance dans le plan général des œuvres de la nature ». Le regard est celui du naturaliste. Dans la nature, certains traits définissent un genre et se retrouvent chez tous ses représentants ; d'autres ne sont que des variations individuelles, instables et sans portée. Or l'introspection ne saisit que les seconds : ce que j'observe en moi, c'est précisément ce qui fait de moi un individu, c'est-à-dire ce qui a le moins de valeur pour la connaissance de l'homme en général. Le reproche est donc double : l'observation intérieure est invérifiable, et ce qu'elle atteint n'est pas ce qu'une science cherche.
L'auteur pourrait s'arrêter sur ce constat. Il change pourtant de ton : la troisième personne cède la place au « je », et l'analyse à deux questions. Ce n'est pas un ornement : il s'agit de faire apparaître ce qu'est, au fond, une vérité scientifique.
III. Troisième mouvement : du philosophe qui lit en lui au savant qui invite à voir
« Que m'importent les découvertes qu'un philosophe a faites ou cru faire dans les profondeurs de sa conscience » : la question n'exprime pas une indifférence, elle tire une conséquence. Une découverte que je ne peux pas refaire ne m'oblige à rien ; elle peut être vraie, mais je n'ai aucun moyen de le savoir. L'expression « faites ou cru faire » le dit d'un mot : faute de contrôle, il est impossible de distinguer la découverte de l'illusion, et le philosophe lui-même ne le peut pas. La métaphore de la lecture achève l'argument. La conscience y est comparée à un livre, mais chacun possède un exemplaire différent : « si je ne lis pas la même chose dans la mienne ou si j'y lis tout autre chose », aucun des deux lecteurs ne peut corriger l'autre.
La seconde question oppose à ce philosophe solitaire trois figures du savant, l'astronome, le physicien et le naturaliste. Tous ont un point commun, que résume un verbe : le savant « me convie à voir ce qu'il a vu, à palper ce qu'il a palpé ». Convier, c'est inviter, et c'est le contraire de demander à être cru. Le savant ne réclame pas ma confiance, il me propose de vérifier par moi-même, avec des sens, la vue et le toucher, que je partage avec lui. La science est une connaissance publique. On retrouve ici, sous une forme concrète, les deux conditions du premier mouvement : la répétition par d'autres et l'indépendance à l'égard de celui qui a observé le premier.
Reste le cas où je serais incapable de vérifier : « si je n'ai pas l'œil assez bon ou le tact assez délicat ». C'est l'anomalie de constitution du premier mouvement, et l'auteur montre maintenant pourquoi elle ne nuit pas à la science : le savant « s'adressera à tant d'autres personnes mieux douées », qui verront « si exactement la même chose » qu'il « faudra bien » me rendre. L'expression marque une contrainte : je ne suis pas persuadé par le savant, je suis forcé par l'accord des autres. La vérité est alors définie par l'observation « dont témoignent tous ceux en qui se trouvent les qualités du témoin ». Le mot de témoin est capital. Une observation scientifique est un témoignage multiplié et contrôlé. L'opposition du texte n'est donc pas, au fond, entre le dedans et le dehors, mais entre le privé et le public : ce qui manque à la conscience, ce n'est pas la clarté, ce sont des témoins.
La thèse est désormais établie : l'observation intérieure ne peut fonder une science, parce que la science est l'accord vérifiable de plusieurs observateurs. Mais cette définition de la science, empruntée aux sciences de la nature, est-elle neutre, ou décide-t-elle d'avance de ce que l'esprit peut être ?
IV. Discussion : la science de l'esprit doit-elle se plier au modèle de la physique ?
Le point fragile du texte est son point de départ : les deux conditions sont tirées des sciences de la nature, puis appliquées à l'esprit comme si elles valaient pour tout objet. Or c'est précisément ce que conteste Bergson dans l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889). Pour lui, ce que l'auteur appelle « fugacité » et « métamorphoses continues » n'est pas un défaut de l'objet, mais sa nature même : « la durée toute pure est la forme que prend la succession de nos états de conscience quand notre moi se laisse vivre » (chap. II). Exiger qu'un état de conscience se répète, c'est le traiter comme une chose dans l'espace. L'auteur n'aurait pas prouvé que l'esprit échappe à la connaissance, mais seulement qu'il échappe à une connaissance faite pour la matière.
La réponse est pourtant à la portée du texte. Il ne nie jamais que la conscience existe, ni que chacun puisse y découvrir quelque chose ; il nie que cette découverte ait valeur de science pour les autres, ce que dit exactement le « que m'importent ». Bergson lui-même oppose à la science une connaissance d'un autre ordre, l'intuition, et confirme en cela le partage que trace le texte. L'histoire a d'ailleurs donné raison à l'exigence de l'auteur : lorsque la psychologie est devenue expérimentale, avec la psychophysique de Fechner (1860) puis le laboratoire de Wundt à Leipzig (1879), elle l'a fait en définissant des circonstances, en multipliant les sujets et en comparant les résultats, c'est-à-dire en satisfaisant aux deux conditions posées ici. Reste une dette, que le texte ne règle pas : l'astronome qui « voit » rapporte lui aussi ce qu'il perçoit, en première personne. La science de la nature repose donc sur des expériences vécues que seule leur convergence rend publiques ; la différence entre la physique et l'introspection serait alors de degré plus que de nature, et tout dépendrait de ce que l'on accepte d'appeler « les qualités du témoin ».
Conclusion
Le texte établit donc qu'aucune science ne peut se fonder sur l'observation intérieure : une observation n'est scientifique que si elle peut être répétée dans des circonstances définies et si son résultat ne dépend pas de celui qui observe, deux conditions que la conscience, fugace et propre à chacun, ne peut remplir.
Ce résultat n'a pas été obtenu en dénigrant la conscience, mais par un geste unique : déplacer le critère de la vérité scientifique de la certitude de l'observateur vers l'accord des observateurs. L'esprit pourra être connu scientifiquement, mais du dehors, par ce que plusieurs peuvent constater.
Une question demeure pourtant, que le texte rend possible sans la traiter : si la vérité scientifique est le témoignage concordant de « tous ceux en qui se trouvent les qualités du témoin », qui décide de ces qualités, et la science ne suppose-t-elle pas toujours une communauté qui forme et reconnaît ses propres témoins ?
| Ce qui est évalué | Points |
|---|---|
| Introduction : thème posé en question, thèse et adversaire, enjeu, annonce des trois mouvements avec leurs charnières | 4 pts |
| Explication suivie des mouvements : citations courtes, termes élucidés, idées reformulées et justifiées dans l'ordre des raisons | 7 pts |
| Analyse des distinctions et des exemples de l'auteur : répétition et indépendance, anomalie de constitution, observateur et observé, le savant qui « convie » | 3 pts |
| Discussion : objection précise adossée à un auteur nommé, réponse que le texte permet, limite reconnue | 3 pts |
| Conclusion, qualité de l'expression et correction de la langue | 3 pts |
Ce que le correcteur valorise — Ce qui sépare cette copie d'une copie moyenne n'est pas une culture plus étendue sur la psychologie, mais le fait de lire les détails que la copie moyenne saute : la marge d'erreur admise par la physique, l'anomalie de constitution, l'adverbe « essentiellement ». Ce sont eux qui montrent que l'échec de l'introspection n'est pas une question de précision, et ce sont eux qui reviennent, transformés, dans les deux questions finales. La copie moyenne résume le texte en « l'introspection n'est pas scientifique » et récite le cogito ; celle-ci explique pourquoi la science est d'abord affaire de témoins, et ne convoque Bergson qu'en discussion, avec une thèse précise et la réponse que le texte lui oppose.
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