Maîtriser l'art de la dissertation — de l'analyse du sujet au devoir rédigé (programme de Terminale)
À propos de cette page
Cette banque d'auteurs sur « Méthodologie : la dissertation philosophique » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : L’accroche : entrer par un cas précis, La définition des termes : définir, c’est ouvrir une distinction, La tension du sujet : le oui, le non, et le présupposé, La problématique : une question dont les deux réponses tiennent. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.
26 thèses, 22 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.
Kant 1724-1804
Thèse
Fondements de la métaphysique des mœurs · 1785 · criticisme
Une action n’a de valeur morale que si elle est accomplie par devoir et non par inclination : le devoir se reconnaît à ce qu’il commande contre le penchant.
« Le devoir est la nécessité d’accomplir une action par pur respect pour la loi. »
Le devoir ne se manifeste comme devoir que là où il contrarie le désir. Une action conforme au bien mais accomplie par goût ne prouve rien de la moralité de son auteur : elle prouve seulement que son penchant coïncidait, ce jour-là, avec la loi. C’est pourquoi Kant définit le devoir comme « la nécessité d’accomplir une action par pur respect pour la loi » : le respect n’est pas un sentiment agréable, c’est le sentiment d’une résistance opposée à l’amour de soi. Le commerçant honnête par intérêt n’est pas moral ; celui qui l’est quand la fraude lui serait profitable l’est. Songeons aux fonctionnaires qui, en 1940, refusèrent d’appliquer les mesures d’exclusion alors que la carrière, la sécurité et l’habitude d’obéir les y poussaient : leur acte n’a de valeur que parce qu’il leur a coûté. La moralité se paie, et c’est à ce prix qu’on la reconnaît.
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « Suffit-il de faire son devoir pour être juste ? », « Peut-on être certain d’avoir bien agi ? ».
Permet de réfuter — Aristote, pour qui l’homme vertueux accomplit le bien avec plaisir : la vertu serait alors une seconde nature, non un combat.
Piège — Kant ne dit pas qu’il faut agir contre son inclination, mais que l’inclination ne peut pas servir de preuve : une action agréable peut être morale, elle n’est simplement pas démontrable comme telle.
Kant 1724-1804
Thèse
Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? · 1784 · philosophie des Lumières
La minorité intellectuelle ne tient pas à un défaut d’intelligence mais à un manque de courage : penser par soi-même est une décision, non un talent.
« Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! »
Il est plus commode de se laisser conduire que de juger. Kant nomme minorité cet état où l’on remet à d’autres — au livre, au directeur de conscience, au médecin — l’usage de son propre entendement, et il souligne que cet état est volontaire : « Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! » La paresse et la lâcheté suffisent à l’expliquer ; nul tuteur n’est nécessaire là où le pupille se complaît. L’histoire le confirme : les campagnes de désinformation contemporaines ne réussissent pas en trompant des esprits incapables de vérifier, mais en dispensant des esprits capables de le faire d’avoir à le faire. C’est pourquoi les Lumières ne sont pas un savoir acquis une fois pour toutes, mais un exercice : on peut être très instruit et mineur.
Sujets qu’elle ouvre : « Apprend-on à faire usage de sa raison ? », « Que peut la raison contre les préjugés ? », « Sommes-nous prisonniers du langage ? ».
Permet de réfuter — Spinoza, pour qui l’ignorance de nos déterminations réelles rend la simple décision de penser librement illusoire tant que les causes demeurent.
Piège — Kant ne prêche pas l’indépendance à l’égard de toute autorité : il distingue l’usage public de la raison, qui doit être libre, de son usage privé dans une fonction, qui peut être restreint.
Descartes 1596-1650
Thèse
Discours de la méthode · 1637 · rationalisme
La vérité ne s’atteint pas par génie mais par ordre : une difficulté correctement divisée est déjà à moitié résolue.
« Diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait et qu’il serait requis pour les mieux résoudre. »
Ce qui sépare celui qui trouve de celui qui cherche en vain n’est pas la puissance de l’esprit mais l’ordre qu’il suit. Descartes le pose dès le seuil du Discours de la méthode : le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, et si les hommes diffèrent, c’est par les chemins qu’ils prennent. De là le second précepte de sa méthode, « diviser chacune des difficultés que j’examinerais en autant de parcelles qu’il se pourrait ». Une question globale est insoluble ; découpée, elle devient une suite de questions dont chacune est élémentaire. La géométrie analytique qu’il invente en est l’application : un problème de courbes devient un problème d’équations, donc de calcul. La dissertation obéit au même principe — un sujet qu’on n’a pas décomposé en ses termes ne se traitera jamais, quel que soit le talent d’écriture.
Sujets qu’elle ouvre : « La connaissance de la vérité exclut-elle le doute ? », « La science doit-elle tout remettre en question ? », « Peut-on douter des pouvoirs de la raison ? ».
Permet de réfuter — Bachelard, pour qui la raison ne progresse pas par ordre continu mais par ruptures avec ses propres évidences antérieures.
Piège — La méthode cartésienne n’est pas un scepticisme : le doute y est provisoire, volontaire et instrumental, destiné à trouver un point fixe, non à s’y installer.
Platon v. 428-348 av. J.-C.
Thèse
Théétète · -369 · idéalisme antique
La philosophie ne naît pas d’un savoir mais d’une rupture avec l’évidence : son commencement est l’étonnement devant ce qui allait de soi.
« S’étonner : il n’y a pas d’autre commencement de la philosophie. »
On ne commence pas à philosopher en apprenant des doctrines, mais en cessant de trouver naturel ce qui l’était. Socrate le dit à Théétète : s’étonner est proprement l’état du philosophe, et « il n’y a pas d’autre commencement de la philosophie ». L’étonnement n’est pas la curiosité, qui cherche un renseignement ; il est le moment où une question surgit là où il n’y avait qu’un usage. Nous parlons sans savoir ce qu’est parler, nous jugeons juste et injuste sans savoir ce qu’est la justice : la familiarité tient lieu de connaissance. C’est ce que montre l’histoire des sciences elle-même, où les révolutions naissent d’une question que personne ne posait — pourquoi les corps tombent-ils, pourquoi les espèces se ressemblent-elles. Un sujet de dissertation est construit de la même manière : il rend problématique une évidence.
Sujets qu’elle ouvre : toute accroche sur la vérité, la raison, la science ; « Débattre, est-ce chercher la vérité ? », « Contre quoi faut-il défendre la vérité ? ».
Permet de réfuter — Bachelard, pour qui le commencement n’est pas l’étonnement naïf mais la destruction d’une opinion déjà installée.
Piège — L’étonnement platonicien n’est pas un émerveillement esthétique : c’est l’embarras, l’aporie, l’expérience de ne plus savoir ce qu’on croyait savoir.
Platon (Socrate) v. 470-399 av. J.-C.
Thèse
Apologie de Socrate · -399 · socratisme
Une existence qui ne se soumet pas à l’examen n’a pas de valeur proprement humaine : penser n’est pas un loisir ajouté à la vie, c’est sa condition.
« Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue. »
On peut vivre longtemps sans jamais se demander ce qu’on fait. Socrate, devant ses juges, refuse pourtant cette possibilité : proposé à l’exil contre le silence, il répond qu’« une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue ». L’argument n’est pas moral mais définitionnel : ce qui distingue une existence humaine d’une simple durée biologique, c’est qu’elle peut se prendre elle-même pour objet. Renoncer à l’examen, c’est donc renoncer à ce par quoi on est homme, et la mort devient préférable — ce qu’il prouve en buvant la ciguë. La postérité de ce geste est immense : c’est sur lui que s’appuient, vingt-quatre siècles plus tard, les objecteurs de conscience et les lanceurs d’alerte, qui font passer l’examen de ce qu’on leur demande avant leur propre sécurité.
Sujets qu’elle ouvre : accroche pour la conscience, le devoir, l’État ; « Faut-il résister à l’État ? », « Y a-t-il des choses dont il ne faudrait pas avoir conscience ? ».
Permet de réfuter — Nietzsche, qui voit dans cet appel à l’examen la revanche du raisonneur sur la vie, et dans Socrate un décadent.
Piège — Socrate ne revendique pas un savoir supérieur : son examen part de l’aveu qu’il ne sait rien, ce qui interdit d’en faire un moraliste donneur de leçons.
Alain 1868-1951
Thèse
Propos sur les pouvoirs · 1930 · rationalisme moral
Penser n’est pas accumuler des idées mais refuser d’accorder son assentiment : l’acte de l’esprit est d’abord un acte de résistance.
« Penser, c’est dire non. »
Il n’y a pas de pensée là où l’on approuve. Alain ramasse cette exigence dans une formule brève : « Penser, c’est dire non. » Le oui, remarque-t-il, est toujours le premier mouvement : je crois ce que je vois, ce qu’on me dit, ce que je désire croire. Penser suppose donc un arrêt, un refus provisoire d’accorder son assentiment, le temps d’examiner. C’est exactement ce que fait le bâton plongé dans l’eau : l’œil dit qu’il est brisé, et l’esprit dit non. De même, une rumeur ne se dissipe jamais parce qu’on y a opposé une autre rumeur, mais parce que quelqu’un a refusé d’y consentir avant vérification. Cette définition a un prix : elle fait de l’esprit critique une vertu pénible, et non une disposition spontanée — dire non demande plus d’énergie qu’acquiescer.
Sujets qu’elle ouvre : accroche pour la vérité, la raison, la conscience ; « Que peut la raison contre les préjugés ? », « Peut-on craindre la vérité ? ».
Permet de réfuter — Bergson, pour qui l’intelligence critique ne suffit pas et laisse échapper ce que seule l’intuition saisit.
Piège — « Dire non » ne signifie pas tout contester par système : le refus est méthodique et provisoire, il vise à rendre possible un oui fondé.
Montaigne 1533-1592
Thèse
Essais, I, 26, « De l’institution des enfants » · 1580 · humanisme
Le savoir accumulé ne vaut rien s’il n’a pas été jugé : mieux vaut former le jugement que remplir la mémoire.
« J’aimerais mieux une tête bien faite que bien pleine. »
Savoir beaucoup et penser mal ne sont nullement incompatibles. Montaigne s’en prend à une éducation qui mesure le progrès à la quantité retenue : « J’aimerais mieux une tête bien faite que bien pleine. » Il reproche aux pédants de servir la science d’autrui sans l’avoir digérée, comme on rapporte des paroles qu’on n’a pas comprises ; le savoir emprunté, dit-il ailleurs, ne devient nôtre que transformé. Le critère est vérifiable : celui qui a compris peut reformuler, appliquer à un cas nouveau, reconnaître les limites de ce qu’il avance ; celui qui a seulement retenu doit retrouver la formule exacte. On le constate chaque année en dissertation, où les copies les plus chargées de références sont souvent les plus vides d’argument. Le jugement ne s’ajoute pas à la connaissance : il en est la condition d’usage.
Sujets qu’elle ouvre : accroche méthodologique universelle ; « Apprend-on à faire usage de sa raison ? », « La science doit-elle être utile ? ».
Permet de réfuter — Descartes, pour qui le jugement ne se forme pas par l’essai et l’expérience de soi, mais par une méthode réglée et universelle.
Piège — Montaigne ne méprise pas l’érudition, qu’il pratique abondamment : il conteste qu’elle tienne lieu de jugement, non qu’elle soit utile.
Bachelard 1884-1962
Thèse
La formation de l’esprit scientifique · 1938 · épistémologie historique
L’opinion n’est pas une connaissance approximative qu’il suffirait de corriger : elle est un obstacle qu’il faut détruire, car elle traduit des besoins en connaissances.
« L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. »
On croit souvent qu’il suffit de rectifier une opinion pour obtenir un savoir. Bachelard montre qu’il n’en est rien : « L’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances. » Ce qui la constitue n’est pas une erreur de raisonnement, mais l’intérêt qu’on a à croire ; elle satisfait avant d’expliquer. D’où sa formule : la connaissance scientifique se construit contre une connaissance antérieure, par rupture et non par accumulation. L’histoire des sciences le confirme : la chimie n’a pas perfectionné l’alchimie, elle a dû l’abandonner ; la théorie de la combustion n’a progressé qu’en détruisant l’idée de phlogistique, pourtant intuitive. Une dissertation obéit à la même règle : elle ne consiste pas à préciser ce que le sens commun pense du sujet, mais à montrer pourquoi il le pense, et en quoi cela l’empêche de le comprendre.
Sujets qu’elle ouvre : « Que peut la raison contre les préjugés ? », « La science nous éloigne-t-elle de la réalité ? », « La science doit-elle tout remettre en question ? ».
Permet de réfuter — L’empirisme, qui fait de la science un prolongement affiné de l’observation ordinaire et de l’opinion un savoir encore grossier.
Piège — Bachelard ne dit pas que la science serait arbitraire parce qu’elle rompt avec l’expérience commune : la rupture est ce qui la rend objective, non ce qui la coupe du réel.
Épictète v. 50-125
Thèse
Manuel · 125 · stoïcisme
La liberté consiste à distinguer rigoureusement ce qui dépend de nous — nos jugements et nos désirs — de ce qui n’en dépend pas, et à ne vouloir que le premier.
« Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. »
Le malheur ne vient pas des événements mais de ce que nous exigeons d’eux. Épictète ouvre son Manuel par un partage : « Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. » Relèvent de nous le jugement, le désir, l’assentiment ; n’en relèvent pas le corps, la réputation, les charges, la mort. Se troubler, c’est donc avoir désiré dans la seconde colonne. La discipline morale devient alors un exercice sur soi, et non une action sur le monde : l’ancien esclave rappelle qu’on peut enchaîner sa jambe, non son choix. Cette doctrine a trouvé des applications inattendues — les pilotes américains prisonniers au Viêt Nam, comme James Stockdale, en ont fait un instrument de survie en captivité. Mais elle a un coût : elle risque de faire accepter comme indifférent ce qui devrait être combattu.
Sujets qu’elle ouvre : « Faut-il être inconscient pour être heureux ? », « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? », « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? ».
Permet de réfuter — Marx, pour qui se contenter de changer ses désirs au lieu de changer les conditions revient à consentir à l’ordre existant.
Piège — Le stoïcisme n’est pas une résignation : ce qui dépend de nous, le jugement, est précisément ce qui fait agir, et Épictète n’interdit pas l’action mais l’attachement au résultat.
Aristote 384-322 av. J.-C.
Antithèse
Éthique à Nicomaque · -335 · eudémonisme
La vertu n’est pas une victoire sur soi mais une disposition acquise par l’habitude : l’homme vertueux accomplit le bien avec plaisir.
« C’est en accomplissant des actions justes que nous devenons justes, des actions tempérantes que nous devenons tempérants, des actions courageuses que nous devenons courageux. »
Si bien agir supposait toujours un combat, nul n’aurait jamais fini de devenir bon. Aristote renverse la perspective : la vertu est une disposition stable acquise par la répétition, car « c’est en accomplissant des actions justes que nous devenons justes ». Elle se reconnaît d’ailleurs au plaisir qui l’accompagne : celui qui se prive encore douloureusement n’est pas tempérant, il est continent, c’est-à-dire vertueux à moitié. La distinction est décisive, car elle fait de la lutte contre soi le signe d’un apprentissage inachevé et non celui de la moralité. L’analogie est artisanale : on devient citharède en jouant de la cithare, non en connaissant la théorie musicale. Le musicien accompli ne lutte plus contre ses doigts ; le juste accompli ne lutte plus contre son désir, parce que son désir a été éduqué.
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « Suffit-il de faire son devoir pour être juste ? », « Est-il utile d’être juste ? ».
Permet de réfuter — Kant, pour qui une action accomplie par inclination, fût-elle acquise, ne prouve pas sa moralité et pourrait n’être qu’un heureux dressage.
Piège — L’habitude aristotélicienne n’est pas une mécanisation : elle inclut le discernement du juste milieu, qui se décide à chaque fois selon les circonstances.
Spinoza 1632-1677
Antithèse
Éthique · 1677 · rationalisme, monisme
Le désir n’est pas un obstacle à la moralité mais l’essence même de l’homme : on ne juge pas une chose bonne parce qu’on doit la vouloir, on la veut et c’est pourquoi on la juge bonne.
« Le désir est l’essence même de l’homme. »
Prescrire à l’homme de lutter contre son désir, c’est lui prescrire de lutter contre ce qu’il est. Spinoza définit en effet le désir comme « l’essence même de l’homme », c’est-à-dire l’effort par lequel chaque être persévère dans son être ; il en tire une conséquence qui renverse la morale ordinaire : nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne, mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons. Le bien n’est donc pas une loi extérieure à quoi le désir devrait se soumettre : il est le nom de ce qui augmente notre puissance d’agir. L’éthique consiste alors non à réprimer les affects — une passion ne se supprime pas par un commandement — mais à leur en opposer de plus forts et de plus adéquats. La sobriété durable de celui qui comprend ce qui le détruit tient plus que la privation de celui qui se l’interdit.
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « Faut-il être inconscient pour être heureux ? », « La technique peut-elle être mauvaise ? ».
Permet de réfuter — Kant, pour qui fonder le bien sur le désir revient à ruiner l’universalité de la loi morale, chacun désirant autre chose.
Piège — Spinoza n’est pas un hédoniste : tous les désirs ne se valent pas, et la béatitude n’est pas la satisfaction immédiate mais la joie qui naît de la connaissance adéquate.
Spinoza 1632-1677
Antithèse
Lettre à Schuller (Lettre 58) · 1674 · rationalisme, monisme
Le sentiment de liberté n’est que l’ignorance des causes qui nous déterminent : nous avons conscience de nos désirs, non de ce qui les produit.
« Les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur désir, et ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir. »
La conscience que j’ai de vouloir ne prouve rien quant à la liberté de ma volonté. Spinoza l’établit par une comparaison célèbre : une pierre lancée, si elle pensait, se croirait libre de continuer son mouvement, car elle aurait conscience de son élan et non de la main qui l’a jetée. Il en va de même de nous : « les hommes se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur désir, et ne pensent pas, même en rêve, aux causes qui les disposent à désirer et à vouloir ». Le sentiment de liberté est donc un effet de l’ignorance, et non une donnée. Les sciences sociales l’ont vérifié : les choix que nous éprouvons comme les plus personnels — conjoint, goûts musicaux, orientation — se distribuent selon des régularités statistiques que les intéressés ignorent absolument. Reste que connaître ces causes change quelque chose, et c’est par là que la liberté redevient pensable.
Sujets qu’elle ouvre : « Sommes-nous prisonniers du langage ? », « Y a-t-il des choses dont il ne faudrait pas avoir conscience ? », « Avons-nous la maîtrise de nos paroles ? ».
Permet de réfuter — Descartes, pour qui la liberté du vouloir est éprouvée immédiatement et si grande qu’elle est la marque de l’image de Dieu en nous.
Piège — Spinoza n’abolit pas la liberté : il la redéfinit comme agir selon la nécessité de sa propre nature, ce qui suppose de connaître ses causes, non de leur échapper.
Nietzsche 1844-1900
Antithèse
La Généalogie de la morale · 1887 · généalogie, philosophie du soupçon
La conscience morale n’est pas un don naturel mais le produit d’une longue violence exercée sur l’homme pour le rendre capable de tenir parole.
« Élever un animal qui puisse promettre — n’est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s’est donnée à l’égard de l’homme ? »
Que l’homme puisse s’engager pour l’avenir n’a rien d’évident : il faut qu’il soit devenu régulier, prévisible, capable de faire durer une volonté. Nietzsche pose donc la question de l’origine : « Élever un animal qui puisse promettre — n’est-ce pas là cette tâche paradoxale que la nature s’est donnée à l’égard de l’homme ? » Sa réponse est brutale : cette capacité a été obtenue par la douleur, par des châtiments, des mutilations et des rites dont la fonction était de graver un souvenir. Le droit pénal archaïque, où la dette se paie sur le corps du débiteur, en fournit la trace. La conscience que nous éprouvons comme la voix la plus intime serait ainsi un produit historique, et la mauvaise conscience le résultat d’instincts empêchés de se décharger au-dehors. Cette généalogie ne réfute pas la morale, mais elle interdit d’en faire une donnée naturelle.
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « La technique change-t-elle ce que nous sommes ? », « Peut-on concevoir une humanité sans religion ? ».
Permet de réfuter — Rousseau, pour qui la conscience est un principe inné de justice, « instinct divin » antérieur à toute éducation.
Piège — Nietzsche n’invite pas à abolir toute morale : il oppose une morale des forts, affirmative, à une morale du ressentiment — et le repère origine/fondement suffit à montrer que la genèse ne réfute pas la valeur.
Nietzsche 1844-1900
Antithèse
Vérité et mensonge au sens extra-moral · 1873 · philosophie du soupçon
Ce que nous appelons vérités sont des conventions linguistiques dont l’origine métaphorique a été oubliée, et qui s’imposent par l’usage.
« Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont. »
Nous croyons désigner les choses alors que nous manions des mots. Nietzsche rappelle qu’entre le nerf excité, l’image et le son articulé, il n’y a que des transpositions successives : nommer, c’est déjà métaphoriser. D’où sa formule : « les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont », des pièces de monnaie dont l’effigie s’est effacée et qui ne valent plus que comme métal. L’oubli est ici l’opération essentielle : une convention devient vérité lorsque nul ne se souvient qu’elle fut décidée. La classification des espèces vivantes l’illustre — les frontières que nous tracions entre elles se sont révélées, avec la génétique, largement héritées de nos usages culinaires et symboliques. Cette thèse est cependant limitée par sa propre forme : si toute vérité est illusion, l’énoncé qui l’affirme l’est aussi, difficulté que Nietzsche assume plus qu’il ne la résout.
Sujets qu’elle ouvre : « Sommes-nous prisonniers du langage ? », « La vérité nous divise-t-elle ? », « Contre quoi faut-il défendre la vérité ? ».
Permet de réfuter — Descartes, pour qui l’évidence d’une idée claire et distincte ne doit rien au langage qui l’exprime.
Piège — Nietzsche ne dit pas que tout se vaut : il critique la croyance en une vérité désintéressée, non l’exigence de probité intellectuelle, qu’il revendique avec force.
Freud 1856-1939
Antithèse
Une difficulté de la psychanalyse · 1917 · psychanalyse
La conscience n’est qu’une partie de la vie psychique : le sujet est déterminé par des processus dont il ne sait rien et qui le traversent.
« Le moi n’est pas maître dans sa propre maison. »
Croire que je sais ce que je veux parce que j’en ai conscience est la dernière des illusions à tomber. Freud inscrit sa découverte dans une série de blessures infligées à l’orgueil humain : après Copernic qui ôte à la Terre le centre du monde, après Darwin qui ôte à l’homme sa place à part parmi les vivants, la psychanalyse enseigne que « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Les actes manqués, les lapsus et les rêves en fournissent la preuve quotidienne : ils ont un sens, mais ce sens n’est pas celui que le sujet reconnaît. Le patient hystérique de Charcot ne simule pas et ne sait pas davantage pourquoi son bras est paralysé. Le moi n’est donc pas supprimé, mais décentré : il compose avec des exigences qui ne sont pas les siennes et qu’il traduit après coup en raisons.
Sujets qu’elle ouvre : « Faut-il être inconscient pour être heureux ? », « Y a-t-il des choses dont il ne faudrait pas avoir conscience ? », « Peut-on être certain d’avoir bien agi ? ».
Permet de réfuter — Alain et Sartre, pour qui l’inconscient est une fiction qui déresponsabilise : la mauvaise foi est un mensonge que la conscience se fait à elle-même.
Piège — L’inconscient freudien n’est pas une simple non-conscience ni un réservoir d’instincts : c’est un système structuré, refoulé activement, qui produit du sens.
Freud 1856-1939
Antithèse
Malaise dans la civilisation · 1930 · psychanalyse
La conscience morale est une agressivité retournée contre soi : la civilisation désarme l’individu en installant en lui l’instance qui le surveille.
« L’agression est introjectée, intériorisée, à vrai dire renvoyée là d’où elle est venue : elle est retournée contre le propre moi. »
Le sentiment du devoir n’est peut-être pas ce qu’il prétend être. Freud en propose une genèse économique : la civilisation ne peut tolérer l’agressivité des individus, et elle la neutralise en la retournant — « l’agression est introjectée, intériorisée, à vrai dire renvoyée là d’où elle est venue : elle est retournée contre le propre moi ». Ainsi se forme le surmoi, qui exerce contre le sujet la sévérité que celui-ci aurait exercée au-dehors. Le paradoxe que Freud souligne est que plus l’individu se prive, plus son surmoi devient exigeant : le renoncement ne l’apaise pas, il le nourrit, ce dont témoignent les scrupules infinis de la névrose obsessionnelle, où la faute augmente à mesure qu’on la combat. La lutte contre soi ne serait donc pas la condition du devoir, mais son mécanisme réel — et sa maladie possible.
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? », « La technique change-t-elle ce que nous sommes ? ».
Permet de réfuter — Kant, pour qui la loi morale n’est pas une force psychique intériorisée mais un principe rationnel que la raison se donne à elle-même.
Piège — Freud n’appelle pas à supprimer le surmoi ni la culture : il décrit un coût, le malaise, sans conclure qu’il faudrait revenir à la satisfaction immédiate des pulsions.
Hume 1711-1776
Antithèse
Traité de la nature humaine · 1740 · empirisme
Aucun énoncé prescriptif ne se déduit d’énoncés descriptifs : du constat de ce qui est, on ne tire pas ce qui doit être.
« Au lieu des copules habituelles est et n’est pas, je ne rencontre aucune proposition qui ne soit liée par un doit ou un ne doit pas. »
Les systèmes de morale, observe Hume, procèdent d’ordinaire par constats, puis passent sans prévenir à des prescriptions : « au lieu des copules habituelles est et n’est pas, je ne rencontre aucune proposition qui ne soit liée par un doit ou un ne doit pas ». Or ce passage n’est jamais justifié, et il ne peut l’être : une conclusion normative ne peut sortir de prémisses purement descriptives. La conséquence est considérable pour l’argumentation. Constater que l’agressivité est naturelle à l’espèce ne prouve pas qu’elle soit légitime ; constater qu’une pratique est universellement répandue — l’esclavage le fut longtemps — ne la fonde pas. C’est l’erreur que commettent aujourd’hui les usages idéologiques de la biologie évolutionniste, qui tirent d’une régularité observée une norme de conduite. En dissertation, cette règle interdit la pire des transitions : « or, dans les faits, on voit bien que… ».
Sujets qu’elle ouvre : « Sommes-nous séparés de la nature ? », « La nature est-elle notre bien ? », « Revient-il principalement à l’État de lutter contre l’injustice ? ».
Permet de réfuter — Aristote et les théories du droit naturel, pour qui la nature d’un être indique sa fin, et donc ce qui est bon pour lui.
Piège — Hume ne soutient pas que la morale soit arbitraire : il la fonde sur le sentiment et la sympathie, non sur la raison démonstrative.
Marx 1818-1883
Antithèse
Thèses sur Feuerbach, XI · 1845 · matérialisme historique
La philosophie manque sa tâche tant qu’elle se contente d’interpréter : comprendre le monde et le transformer ne sont pas deux opérations séparables.
« Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; ce qui importe, c’est de le transformer. »
Une pensée qui laisse tout en l’état se condamne à redoubler ce qu’elle décrit. C’est le reproche que Marx adresse à toute la tradition : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de différentes manières ; ce qui importe, c’est de le transformer ». La formule n’est pas un abandon de la théorie mais une thèse sur elle : les représentations que les hommes se font de la justice, du devoir ou de la liberté sont produites par des rapports de production réels, et les critiquer dans le ciel des idées ne les change pas. Ainsi, dénoncer l’avarice ne modifie rien à un système qui récompense l’accumulation. La conséquence méthodologique est nette : devant une notion morale ou politique, il faut demander à quelles conditions sociales elle correspond et à qui elle profite — question qui fournit très souvent une deuxième partie.
Sujets qu’elle ouvre : « Revient-il principalement à l’État de lutter contre l’injustice ? », « La justice a-t-elle besoin de la force ? », « L’art est-il accessible à tout le monde ? ».
Permet de réfuter — Hegel, pour qui la philosophie ne peut pas précéder son temps et vient toujours après coup comprendre ce qui a eu lieu.
Piège — La onzième thèse ne dévalorise pas l’interprétation : Marx a consacré vingt ans au Capital, ce qui suffit à montrer qu’il ne récusait pas le travail théorique.
Rousseau 1712-1778
Dépassement
Du contrat social · 1762 · contractualisme
Obéir n’est pas aliéner sa liberté lorsque la loi obéie est celle qu’on s’est soi-même donnée : l’autonomie réconcilie obligation et liberté.
« L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. »
Il faut sortir de l’alternative où la liberté serait l’absence de loi et l’obligation une violence. Rousseau y parvient par un déplacement : ce qui rend une obéissance servile n’est pas qu’elle soit une obéissance, mais qu’elle s’adresse à une volonté étrangère. « L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté. » Le citoyen qui vote la loi et s’y soumet n’obéit à personne, sinon à lui-même comme membre du corps politique ; l’impulsion du seul appétit, elle, est esclavage. Ce raisonnement vaut aussi pour la morale : le devoir cesse d’être une contrainte dès lors que la loi que je suis est celle que ma raison reconnaît. La Déclaration de 1789 en tire directement sa définition de la loi comme expression de la volonté générale. Reste la difficulté redoutable de la formule : on peut, dit Rousseau, être « forcé d’être libre ».
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « Faut-il résister à l’État ? », « Revient-il principalement à l’État de lutter contre l’injustice ? ».
Permet de réfuter — Freud, pour qui la loi intériorisée reste une force étrangère déguisée en voix intime, et non une autonomie réelle.
Piège — La volonté générale n’est pas la somme des volontés particulières ni la majorité : c’est ce que veut chacun en tant que citoyen, ce qui interdit d’assimiler Rousseau à un simple démocrate majoritaire.
Sartre 1905-1980
Dépassement
L’existentialisme est un humanisme · 1946 · existentialisme
L’homme n’a pas de nature qui le déterminerait : il se fait par ses choix, et ne peut se décharger sur rien de la responsabilité de ce qu’il devient.
« L’homme est condamné à être libre. »
Invoquer son caractère, son milieu ou ses pulsions pour expliquer ce qu’on a fait, c’est encore un choix — celui de se traiter comme une chose. Sartre le formule sans ménagement : « l’homme est condamné à être libre », condamné parce qu’il ne s’est pas créé lui-même, libre parce qu’une fois jeté dans le monde il est responsable de tout ce qu’il fait. Il n’y a pas de nature humaine qui préexisterait aux actes : l’existence précède l’essence. D’où l’exemple du jeune homme qui vient le consulter pendant l’Occupation, partagé entre sa mère et la Résistance : aucune morale ne peut décider à sa place, et le choix d’un conseiller est déjà le choix de la réponse. Même l’excuse psychanalytique tombe : invoquer un inconscient pour ne pas répondre de soi est ce que Sartre appelle la mauvaise foi.
Sujets qu’elle ouvre : « Peut-on être certain d’avoir bien agi ? », « L’artiste sait-il ce qu’il fait ? », « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? ».
Permet de réfuter — Spinoza et Freud, pour qui la conscience du choix n’abolit pas les causes qui le déterminent et qu’elle ignore.
Piège — La liberté sartrienne n’est pas la toute-puissance : elle s’exerce en situation, et c’est la manière d’assumer la situation, non le pouvoir de la supprimer, qui est libre.
Arendt 1906-1975
Dépassement
La vie de l’esprit · 1978 · philosophie politique
Le mal le plus massif ne vient pas de volontés perverses mais d’une absence de pensée : ne pas juger suffit à rendre complice.
« Le mal est le plus souvent commis par des gens qui n’ont jamais pris la décision d’être ou de faire, soit le bien, soit le mal. »
On se représente volontiers le criminel comme un monstre décidé. Hannah Arendt, après avoir suivi le procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961, soutient l’inverse : « le mal est le plus souvent commis par des gens qui n’ont jamais pris la décision d’être ou de faire, soit le bien, soit le mal ». Ce qu’elle observe chez l’accusé n’est ni la haine ni la conviction, mais une incapacité à penser par lui-même, un usage exclusif de formules toutes faites et de règlements. De là sa thèse sur la banalité du mal : l’obéissance sans jugement suffit à produire l’extermination. La conséquence pour la morale est considérable : le devoir n’est pas d’abord une lutte contre ses désirs, il est un exercice de la faculté de juger. Celui qui n’a rien désiré de mal mais n’a rien pensé n’est pas innocent pour autant.
Sujets qu’elle ouvre : « Suffit-il de faire son devoir pour être juste ? », « Faut-il résister à l’État ? », « Peut-on être certain d’avoir bien agi ? ».
Permet de réfuter — Kant dans son usage scolaire, où l’accomplissement du devoir prescrit vaudrait par lui-même, indépendamment de tout jugement sur l’ordre reçu.
Piège — « Banalité du mal » ne signifie ni que le mal soit ordinaire ni qu’Eichmann fût excusable : Arendt décrit une absence de pensée, non une atténuation de responsabilité.
Bergson 1859-1941
Dépassement
Les Deux Sources de la morale et de la religion · 1932 · spiritualisme, philosophie de la durée
Il existe deux morales irréductibles : l’une close, faite d’obligations sociales qui pressent, l’autre ouverte, où l’exemple d’une grande figure appelle sans contraindre.
« Entre la première morale et la seconde il y a toute la distance du repos au mouvement. »
On confond sous le même mot deux choses opposées. La morale close est faite d’habitudes sociales qui maintiennent la cohésion d’un groupe et qui s’imposent sous forme de pression ; la morale ouverte procède d’une aspiration suscitée par des figures exemplaires — sages grecs, prophètes, mystiques — qui n’ordonnent rien et entraînent tout. « Entre la première morale et la seconde il y a toute la distance du repos au mouvement. » La différence n’est pas de degré : la première clôt un groupe sur lui-même et peut commander la guerre contre l’étranger ; la seconde s’adresse à l’humanité entière. Ce qui distingue les deux, c’est justement le rapport à la lutte : on obéit à l’une par pression, on suit l’autre par attrait. La désobéissance non violente, de Gandhi à Rosa Parks, relève clairement de la seconde : elle n’a été prescrite par aucune règle.
Sujets qu’elle ouvre : « Faire son devoir, est-ce lutter contre soi-même ? », « Peut-on concevoir une humanité sans religion ? », « La croyance religieuse n’est-elle que personnelle ? ».
Permet de réfuter — Durkheim et la sociologie morale, pour qui toute obligation se ramène en dernière instance à la pression du groupe sur l’individu.
Piège — La morale ouverte n’est pas une morale sans exigence, ni un simple élan sentimental : elle est plus exigeante que la close, mais elle attire au lieu de contraindre.
Ricœur 1913-2005
Dépassement
Soi-même comme un autre · 1990 · herméneutique
L’éthique ne se joue ni dans le seul rapport à soi ni dans la seule obéissance à la règle : elle vise une vie bonne, avec autrui, dans des institutions justes.
« La visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes. »
Opposer la morale du devoir et la recherche du bonheur, c’est oublier ce qui les relie : les institutions. Ricœur définit l’intention éthique comme « la visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes », formule qui articule trois termes qu’on traite d’ordinaire séparément. La visée d’une vie accomplie est première, mais elle ne s’exerce qu’avec d’autres, dans la sollicitude ; et comme autrui n’est pas seulement mon proche, il faut un troisième terme, l’institution, qui rende la justice possible à distance. Le devoir n’est donc ni un pur combat intérieur ni une adhésion spontanée : il est ce qui, dans une règle partagée, permet à chacun de mener sa vie sans écraser celle des autres. Un système de santé qui soigne un inconnu est à cet égard plus moral que mille intentions charitables.
Sujets qu’elle ouvre : « Revient-il principalement à l’État de lutter contre l’injustice ? », « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? », « Est-il utile d’être juste ? ».
Permet de réfuter — Le formalisme kantien pris seul, qui juge la maxime sans considérer les conditions institutionnelles de son application.
Piège — Ricœur ne remplace pas la morale kantienne par une éthique des vertus : il les hiérarchise, l’éthique visant, la morale filtrant par la norme, la sagesse pratique tranchant les cas.
Pascal 1623-1662
Dépassement
Pensées · 1670 · augustinisme, apologétique
La dignité de l’homme ne tient pas à sa puissance, qui est nulle, mais à la pensée par laquelle il comprend ce qui l’écrase.
« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. »
La faiblesse et la grandeur de l’homme ne sont pas deux constats contradictoires, mais un seul. Pascal les noue en une image : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. » Une vapeur, une goutte d’eau suffisent à le tuer ; mais quand l’univers l’écraserait, il serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et que l’univers n’en sait rien. La supériorité ne vient donc pas de la force mais de la conscience de sa disproportion. C’est exactement ce que montre l’histoire des sciences : un être minuscule, incapable de survivre trois jours sans abri, calcule la masse des galaxies. Cette pensée fonde une éthique : « travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale ».
Sujets qu’elle ouvre : accroche pour la nature, la conscience, la science ; « La nature a-t-elle besoin de nous ? », « Sommes-nous séparés de la nature ? », « L’être humain est-il à sa place dans la nature ? ».
Permet de réfuter — Le stoïcisme de la grandeur humaine, qui fait de la raison une puissance suffisante, alors que Pascal en montre la misère sans la grâce.
Piège — Pascal n’exalte pas la raison : il en montre à la fois la noblesse et l’impuissance à atteindre les vérités qui comptent le plus, ce qui prépare son apologie de la foi.
Hegel 1770-1831
Dépassement
Principes de la philosophie du droit · 1820 · idéalisme allemand
La philosophie ne prescrit pas ce que le monde doit être : elle comprend, et toujours trop tard, ce qui s’est accompli.
« La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. »
Il y a quelque chose de prétentieux à vouloir enseigner au monde comment il doit être. Hegel refuse ce rôle au philosophe : « la chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit ». La compréhension vient après coup, lorsqu’une figure de la vie historique a achevé son parcours ; on ne comprend la cité grecque qu’une fois qu’elle a disparu, la société féodale qu’une fois la Révolution faite. Cette thèse n’est pas un renoncement : elle affirme que le réel a une rationalité que la pensée peut reconstituer, mais non devancer. Elle impose en dissertation une discipline précieuse : avant de juger une institution ou une pratique, il faut comprendre pourquoi elle a pu être tenue pour rationnelle par ceux qui y vivaient. C’est ce qui distingue l’analyse philosophique de l’indignation.
Sujets qu’elle ouvre : accroche pour l’histoire, l’État, la vérité ; « La technique change-t-elle ce que nous sommes ? », « Faut-il résister à l’État ? ».
Permet de réfuter — Marx, qui retourne précisément cette thèse dans sa onzième thèse sur Feuerbach : comprendre ne suffit pas, il faut transformer.
Piège — « Tout ce qui est rationnel est réel » ne signifie pas que tout ce qui existe soit justifié : le réel hégélien n’est pas l’existant contingent, mais ce qui a effectivité.
Simone Weil 1909-1943
Dépassement
Attente de Dieu · 1950 · spiritualisme, pensée du travail
L’attention véritable est un effacement de soi qui laisse exister l’autre tel qu’il est : elle est la racine de la justice autant que de la connaissance.
« L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »
Nous croyons faire attention quand nous appliquons notre volonté ; c’est souvent le contraire. Simone Weil décrit l’attention comme une suspension de soi : il s’agit de vider son esprit de ce qu’il projette pour recevoir l’objet ou l’être tel qu’il est, et non tel qu’on l’attendait. « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » Elle en tire une conséquence qui touche à la morale : pouvoir demander à un malheureux non « quelle est ton étiquette ? » mais « quel est ton tourment ? » suppose déjà cet effacement. Son expérience en usine, en 1934, lui a montré que le travail à la chaîne détruit précisément cette capacité, en interdisant qu’une pensée s’attarde. Ainsi comprise, l’attention n’est pas une lutte contre soi mais un consentement à ne pas s’imposer.
Sujets qu’elle ouvre : « Peut-on être heureux quand les autres ne le sont pas ? », « L’art peut-il nous apprendre à voir le monde autrement ? », « Revient-il principalement à l’État de lutter contre l’injustice ? ».
Permet de réfuter — Descartes, pour qui l’attention est un acte volontaire de concentration de l’esprit, et non un abandon de la volonté propre.
Piège — L’attention weilienne n’est pas une passivité ni une rêverie : elle est un effort extrême, mais un effort négatif, qui consiste à ne pas combler le vide par ses propres idées.
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