« Perdre son temps » suppose qu’on le possède et qu’on puisse le gaspiller, donc que le temps soit une ressource et la vie un capital. Or l’expression peut aussi désigner un jugement de valeur sur ce que nous faisons, plus que sur une quantité.
Perdre son temps, est-ce le laisser s’écouler sans produire, ou le vivre sans le vouloir ?
Le plan en trois parties
On perd son temps quand on ne fait rien de ce qui nous est compté
- La vie est assez longue pour qui sait l’employer : c’est la dissipation, non la brièveté, qui nous vole notre temps.Sénèque, De la brièveté de la vie
- Le divertissement occupe le temps précisément pour éviter d’avoir à le regarder passer.Pascal, Pensées
- La journée de travail mesurée et chronométrée fait du temps une valeur quantifiable qu’on peut effectivement gaspiller.Marx, Le Capital
Mais cette comptabilité repose sur une réduction du temps à une quantité
- Le temps spatialisé des horloges n’est pas la durée vécue : on ne perd pas une durée qualitative comme on perd des pièces.Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience
- Le temps n’est ni un bien ni une chose : il est la forme de toute expérience et ne s’égare pas.Kant, Critique de la raison pure
- L’accélération généralisée nous fait croire à une pénurie de temps alors qu’elle multiplie nos options.Hartmut Rosa, Accélération
On perd son temps quand on n’y est pas présent : la perte est existentielle, non comptable
- Le plaisir bien choisi rend une vie complète : ce n’est pas la productivité qui distingue le temps vécu du temps perdu.Épicure, Lettre à Ménécée
- Se perdre dans le on, c’est vivre un temps qui n’est pas le sien : la perte est un défaut d’authenticité.Heidegger, Être et Temps
- L’instant présent est le seul lieu où nous ayons quelque chose : le manquer est la seule perte réelle.Marc Aurèle, Pensées pour moi-même
Une heure passée à ne rien faire est-elle perdue, ou seulement improductive au sens où l’entend une société qui compte tout ?