Parler d’« ennemi » attribue au temps une intention hostile, alors qu’il n’est peut-être qu’une forme de notre expérience. La question est de savoir si l’hostilité vient du temps lui-même ou du rapport que nous entretenons avec lui.
Le temps nous est-il hostile par nature, ou n’est-il l’ennemi que d’un désir qui voudrait ne rien perdre ?
Le plan en trois parties
Le temps paraît hostile : il détruit ce que nous aimons
- L’irréversible interdit tout retour : chaque instant emporté est perdu définitivement, et c’est là le tragique.Jankélévitch, L’irréversible et la nostalgie
- Le vouloir-vivre ne connaît dans le temps qu’un manque renouvelé : l’existence oscille entre désir et ennui.Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation
- Nous ne vivons jamais dans le présent parce que nous fuyons vers un avenir qui nous échappe toujours.Pascal, Pensées
Mais le temps n’est pas une puissance extérieure : il est la forme de notre expérience
- Le temps est la forme a priori du sens interne : il n’est pas une chose qui nous attaque, mais la condition de toute perception.Kant, Critique de la raison pure
- Le temps est une distension de l’âme : passé, présent et futur n’existent que dans la mémoire, l’attention et l’attente.Augustin, Confessions, XI
- La conscience retient l’instant qui vient de passer : la continuité vécue n’est pas une perte pure.Husserl, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps
Le temps devient un allié pour qui accepte d’être un être temporel
- La durée est création : sans elle, aucune nouveauté, aucune liberté, aucune maturation ne serait possible.Bergson, L’Évolution créatrice
- L’être-vers-la-mort n’est pas une malédiction : c’est ce qui rend une existence propre et décidée possible.Heidegger, Être et Temps
- Aimer son destin jusqu’à en vouloir le retour infini transforme l’ennemi supposé en épreuve d’affirmation.Nietzsche, Le Gai Savoir
Ce que nous appelons hostilité du temps ne serait-il pas l’ombre portée d’un désir d’éternité que nous refusons d’examiner ?