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L'inconscient
Peut-on connaître ce qui échappe à la conscience ? — Thème : L’existence humaine et la culture (programme de Terminale)
À propos de cette page
Le problème : une conscience qui ne se possède pas elle-même
Toute la difficulté de la notion tient dans son nom. Inconscient se dit d’abord comme adjectif, au sens moral ou banal : on est inconscient quand on s’évanouit, ou quand on prend un risque sans le mesurer. La philosophie s’intéresse au substantif : l’ inconscient, une réalité psychique positive, qui pense, désire et agit en moi sans moi.
Définition : l’inconscient est l’ensemble des représentations, des désirs et des processus psychiques qui produisent des effets sur ma vie mentale et sur ma conduite, alors qu’ils sont par principe soustraits à ma conscience, et non simplement momentanément inaperçus.
Le mot par principe fait tout le travail. Si l’inconscient n’était que le non-remarqué, il suffirait d’un effort d’attention pour le dissiper, et la thèse serait triviale : personne ne prétend être conscient de tout en même temps. Le problème naît de l’idée bien plus forte que quelque chose en moi résiste à ma propre prise de conscience.
Deux positions s’affrontent donc d’emblée, et il faut les nommer. Pour Descartes, la pensée est transparente à elle-même : il n’y a rien dans l’esprit dont l’esprit ne soit actuellement conscient, sans quoi le sujet ne serait plus sujet. Pour Freud, au contraire, la conscience n’est qu’une qualité passagère de certains états psychiques, et non leur essence ; prétendre que tout le psychisme est conscient, c’est confondre une petite région éclairée avec le continent entier.
Le problème du chapitre se pose alors en deux temps, et il vaut mieux ne pas les mélanger. Premier temps : l’hypothèse de l’inconscient est-elle nécessaire, ou bien peut-on rendre compte autrement des faits qu’elle explique ? Second temps : à supposer qu’elle soit nécessaire, l’inconscient peut-il être connu, ou une psychologie de l’inconscient est-elle une contradiction dans les termes ?
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L’inconscient avant Freud : Leibniz, Schopenhauer, Nietzsche
Contrairement à ce que répète une copie pressée, Freud n’a pas inventé l’inconscient : il l’a rendu inévitable. Avant lui, une longue tradition avait déjà fissuré la transparence du sujet.
Leibniz, dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, soutient qu’il y a en nous « à tout moment une infinité de perceptions, mais sans aperception et sans réflexion ». J’entends le bruit de la mer parce que j’ai perçu, sans les distinguer, le bruit de chaque vague : la conscience est une somme dont les termes lui échappent. Ce sont les fameuses petites perceptions. Kant lui-même, pourtant défenseur de l’unité du je pense, reconnaît dans l’Anthropologie que le champ des représentations obscures est immense et que nous n’en éclairons que quelques points.
Schopenhauer franchit un pas décisif : l’intelligence n’est pas au commandement, elle est au service d’une Volonté aveugle qui ne veut rien d’autre que se perpétuer. D’où sa réponse à qui se croit libre : « Tu peux, il est vrai, faire ce que tu veux : mais à chaque moment déterminé de ton existence, tu ne peux vouloir qu’une chose précise et une seule ». Nietzsche, enfin, décrit le mécanisme même que Freud nommera refoulement : « “Voilà ce que j’ai fait”, dit ma mémoire. “Je n’ai pu faire cela”, — dit mon orgueil, qui reste inflexible. Et finalement c’est la mémoire qui cède. » La conscience y devient un organe tardif, de surface, au service du corps.
Usage en dissertation : cette section vous donne une première partie entière pour les sujets du type « L’inconscient est-il une découverte de la psychanalyse ? ». On peut soutenir que Freud n’apporte pas l’idée, mais la topique : le passage d’un adjectif à un lieu.
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L’hypothèse freudienne : une topique, non une métaphore
L’apport propre de Freud tient en une phrase de la Métapsychologie : « l’hypothèse de l’inconscient est nécessaire et légitime ». Nécessaire, parce que les données de la conscience comportent des lacunes que rien ne comble sans elle, et parce qu’on peut fonder sur elle une action efficace ; légitime, parce qu’en la posant on raisonne comme on le fait toujours, par exemple quand on attribue par analogie une conscience à autrui.
Freud construit d’abord une première topique (1900) : inconscient, préconscient, conscient. Le préconscient est ce que je peux rappeler à volonté — mon numéro de téléphone ; l’inconscient est ce qui ne revient pas, parce qu’une censure l’interdit. La différence entre les deux est donc dynamique, et non quantitative.
Puis une seconde topique (1923, Le Moi et le Ça) : le Ça, réservoir des pulsions, régi par le seul principe de plaisir ; le Surmoi, héritier des interdits parentaux, qui juge et punit ; le Moi, coincé entre les deux et sommé de composer avec la réalité. Elle radicalise ce que Freud écrivait dès 1917 : la psychanalyse veut montrer au moi « qu’il n’est seulement pas maître dans sa propre maison ».
| Instance | Principe | Ce qu’elle fait |
|---|---|---|
| Ça | Plaisir | Exige la satisfaction immédiate, ignore le temps et la contradiction |
| Moi | Réalité | Négocie, ajourne, refoule ; partiellement inconscient lui aussi |
| Surmoi | Interdit | Juge, culpabilise ; largement inconscient |
Piège : ces trois termes ne sont pas trois personnages. Ce sont des fonctions, décrites par analogie spatiale — d’où le mot topique. Écrire « mon ça veut » comme on dirait « mon frère veut », c’est retomber dans la chose même que Sartre reproche à Freud.
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Les preuves : rêve, acte manqué, symptôme
Une hypothèse ne vaut que par ce qu’elle explique. Freud avance trois séries de faits que la conscience laisse inintelligibles.
Le rêve d’abord, « voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient ». Sous le contenu manifeste, absurde, se cache un contenu latent cohérent : un désir refoulé, déguisé par la condensation et le déplacement pour tromper la censure. Rêver n’est donc pas déraisonner : c’est raisonner selon une autre grammaire.
L’acte manqué ensuite. J’oublie précisément le rendez-vous que je redoutais ; je dis « je déclare la séance close » à l’ouverture d’un débat qui m’ennuie. Freud renverse l’évaluation : l’acte manqué est un acte réussi, qui accomplit une intention que je ne m’avoue pas.
Exemple : le cas d’Anna O., soigné par Breuer, donne le modèle du symptôme. Une impossibilité de boire, sans cause organique, disparaît lorsque la patiente retrouve sous hypnose la scène oubliée — le petit chien de sa gouvernante buvant dans un verre. Le symptôme a donc un sens : il dit ce que le sujet ne peut pas dire.
Le raisonnement de Freud n’est pas une observation directe — personne n’a jamais vu un inconscient — mais une inférence : il conclut de l’effet à la cause, comme l’astronome concluait de l’orbite d’Uranus à l’existence de Neptune avant de l’apercevoir. Toute la question sera de savoir si cette inférence est aussi contraignante que la sienne.
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La riposte : Descartes, Alain, Sartre et la mauvaise foi
La résistance à l’hypothèse n’est pas de la pruderie : elle repose sur un argument. Pour Descartes, une pensée inconsciente est une contradiction, car penser, c’est du même mouvement savoir que l’on pense ; ce qui agit en moi sans que je le sache relève alors du corps et de ses mécanismes, non de l’esprit. La psychologie cartésienne des passions n’ignore pas l’opacité, mais elle la loge dans la machine, pas dans le sujet.
Sartre porte le coup le plus précis dans L’Être et le Néant. Si la censure refoule telle pensée plutôt que telle autre, c’est qu’elle la discerne comme dangereuse : il faut donc qu’elle soit « conscience (d’)être conscience de la tendance à refouler, mais précisément pour n’en être pas conscience ». L’inconscient freudien ne supprime pas le paradoxe du mensonge à soi-même : il le déplace d’un cran et le baptise.
Sartre lui substitue la mauvaise foi : une conscience unique, entièrement translucide, qui se fuit elle-même en se prenant pour ce qu’elle n’est pas. La femme qui laisse sa main dans celle de son prétendant tout en parlant d’autre chose ne refoule rien : elle organise sa distraction.
Piège : la mauvaise foi n’est pas l’hypocrisie. L’hypocrite trompe autrui et sait la vérité ; l’homme de mauvaise foi se trompe lui-même, et c’est cela qu’il faut expliquer. Dire « Sartre pense que nous mentons aux autres » fait manquer tout le chapitre.
L’enjeu de fond est éthique : pour Sartre, l’homme est « condamné à être libre », et l’inconscient risque de devenir l’alibi moderne de ce que les anciens appelaient le destin.
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L’inconscient est-il un objet de science ?
Admettons l’hypothèse. Peut-on la connaître ? L’objection décisive vient de l’épistémologie. Popper soutient dans Conjectures et réfutations qu’une théorie n’est scientifique que si elle interdit quelque chose, c’est-à-dire si l’on peut imaginer l’expérience qui la réfuterait. Or la psychanalyse explique aussi bien l’homme qui sauve un enfant que celui qui le noie : elle semble pouvoir expliquer à peu près tout ce qui arrive dans son domaine. Sa force apparente est sa faiblesse : elle est irréfutable, donc invérifiable. Le dispositif de la résistance aggrave le soupçon, puisque le désaccord du patient y compte comme preuve supplémentaire.
Ricœur déplace la question au lieu de la trancher. Dans De l’interprétation, il range Freud, aux côtés de Marx et de Nietzsche, parmi les « maîtres du soupçon », et montre que la psychanalyse n’est pas une science de la nature mais une herméneutique : elle ne mesure pas des forces, elle interprète des signes. Se juger à l’aune de la physique serait pour elle une erreur de tribunal.
Distinction à mobiliser : expliquer, c’est rapporter un phénomène à des causes ; comprendre, c’est retrouver le sens d’une conduite. Une dissertation qui pose cette distinction au bon moment gagne immédiatement une troisième partie.
Reste le fait, souvent oublié : la cure produit des effets. On peut donc défendre que l’inconscient est connaissable médiatement, par ses traces et par ce qu’il rend possible — jamais immédiatement, par une introspection qui, elle, ne rencontrerait que la résistance.
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Inconscient et responsabilité : excuse ou tâche ?
C’est le nerf des sujets de bac. Si mes actes sont produits par des forces que j’ignore, suis-je encore leur auteur ?
Une première lecture, fataliste, conclut à l’irresponsabilité : je ne suis pas ce que mon inconscient fait de moi, donc je n’ai à en répondre de rien. Elle s’appuie sur Spinoza, pour qui les hommes « se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ».
Mais cette lecture confond deux thèses. Le déterminisme dit que mes actes ont des causes ; l’irresponsabilité exigerait qu’ils n’aient pas d’auteur. Or, pour Spinoza comme pour Freud, la connaissance des causes ne les supprime pas : elle change mon rapport à elles. C’est le sens de la formule des Nouvelles conférences : « Là où était du Ça, doit advenir du Moi. » La cure n’est pas une amnistie, c’est un travail d’appropriation.
Exemple juridique : l’article 122-1 du code pénal distingue le trouble psychique qui a aboli le discernement, et qui exclut la responsabilité pénale, de celui qui l’a seulement altéré, auquel cas la personne demeure punissable, la peine étant modulée. Le droit refuse donc, lui aussi, de transformer toute détermination en excuse.
Ainsi s’ouvre une position de dépassement : l’inconscient n’abolit pas la liberté, il en déplace le lieu. Elle n’est plus un point de départ — la spontanéité immédiate du vouloir — mais un résultat, toujours partiel, d’un travail sur soi.
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Les inconscients d’aujourd’hui : structure, société, cerveau
Le mot n’appartient plus à la seule psychanalyse, et une bonne copie le sait.
Lacan relit Freud avec la linguistique : « l’inconscient […] est structuré comme un langage ». Le refoulé n’est pas une bête enfermée, c’est une chaîne de signifiants, et le lapsus obéit à une grammaire. Lévi-Strauss, de son côté, le vide de tout contenu personnel : l’inconscient « se réduit à un terme par lequel nous désignons une fonction : la fonction symbolique », commune à toutes les cultures.
Un autre courant en fait un fait social. Pour Marx, « ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » : mes idées les plus intimes portent la marque de ma position. Bourdieu nomme habitus ce système de dispositions incorporées, « histoire incorporée, faite nature », qui règle mes goûts et mes postures sans passer par ma délibération.
Enfin, les sciences cognitives décrivent un inconscient sans refoulement. Le « système 1 » de Kahneman « fonctionne automatiquement et rapidement, avec peu ou pas d’effort et aucune sensation de contrôle délibéré » ; Damasio montre que les marqueurs somatiques décident avant que nous délibérions.
Piège majeur : cet inconscient cognitif n’est pas celui de Freud. Il est non intentionnel, non conflictuel, et rien en lui ne veut rester caché. Le confondre revient à dire que la psychanalyse est confirmée par les neurosciences, ce que le contenu des thèses ne permet pas d’affirmer.
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- L’inconscient n’est pas le non-remarqué : c’est ce qui est soustrait par principe à la conscience, par le refoulement.
- Freud n’invente pas l’idée (Leibniz, Schopenhauer, Nietzsche), il invente la topique : inconscient / préconscient / conscient, puis Ça / Moi / Surmoi.
- Trois faits l’imposent : le rêve (latent sous le manifeste), l’acte manqué (acte réussi), le symptôme (qui a un sens).
- Descartes objecte que la pensée est transparente ; Sartre, que la censure doit savoir ce qu’elle cache — d’où la mauvaise foi, un mensonge à soi.
- Popper le juge irréfutable donc non scientifique ; Ricœur répond que c’est une herméneutique : on comprend un sens, on n’explique pas une cause.
- L’inconscient n’est pas connaissable immédiatement, mais médiatement, par ses effets.
- « Là où était du Ça, doit advenir du Moi » : il n’est pas une excuse, mais une tâche.
- Aujourd’hui : inconscient structural (Lacan, Lévi-Strauss), social (Marx, Bourdieu), cognitif (Kahneman, Damasio) — trois sens à ne jamais confondre.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que l’inconscient en philosophie ?
L’inconscient est l’ensemble des représentations, des désirs et des processus psychiques qui agissent sur ma vie mentale et ma conduite tout en étant soustraits par principe à ma conscience. « Par principe » fait tout le travail : ce n’est pas le simple non-remarqué, qu’un effort d’attention suffirait à dissiper. Descartes juge une pensée inconsciente contradictoire ; Freud tient la conscience pour une qualité passagère de certains états psychiques.
Freud a-t-il inventé l’inconscient ?
Non : Leibniz parlait déjà de petites perceptions sans aperception, Schopenhauer d’une Volonté aveugle que l’intelligence sert, Nietzsche d’une mémoire qui cède devant l’orgueil. Freud n’apporte pas l’idée mais la topique : le passage d’un adjectif à un lieu, avec une censure qui empêche certains contenus de revenir. C’est ce qui rend l’hypothèse inévitable.
Quelle différence entre le Ça, le Moi et le Surmoi ?
Dans la seconde topique (1923, Le Moi et le Ça), le Ça est le réservoir des pulsions, régi par le principe de plaisir ; le Surmoi, héritier des interdits parentaux, juge et punit ; le Moi négocie avec la réalité. Ce ne sont pas trois personnages mais des fonctions décrites par analogie spatiale. Écrire « mon ça veut » comme « mon frère veut » est un contresens.
La psychanalyse est-elle une science ?
Pour Popper, une théorie scientifique doit pouvoir être réfutée ; or la psychanalyse semble expliquer aussi bien une conduite que son contraire, elle serait donc irréfutable. Ricœur répond qu’elle n’est pas une science de la nature mais une herméneutique : elle interprète des signes au lieu de mesurer des forces. L’inconscient se connaît alors médiatement, par ses effets.
L’inconscient est-il une excuse ?
Une lecture fataliste conclut que je ne réponds pas de ce que mon inconscient fait de moi. Mais elle confond déterminisme et irresponsabilité : connaître ses causes ne les supprime pas, cela change mon rapport à elles, d’où la formule de Freud « Là où était du Ça, doit advenir du Moi ». Le droit distingue aussi le discernement aboli, qui exclut la responsabilité pénale, du discernement seulement altéré.
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