Juger suppose de comparer un cas à une norme avec impartialité ; or je suis partie dans ma propre cause. Le sujet oppose le privilège de l'accès intime à la partialité structurelle du jugement sur soi.
L'accès privilégié que j'ai à mes intentions fait-il de moi l'instance la plus qualifiée pour me juger, ou la disqualifie-t-il au contraire ?
Le plan en trois parties
Nul n'a accès à mes intentions comme moi
- L'intention seule fait la moralité, et elle n'est visible que du dedans.Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs
- La voix de la conscience juge sans erreur ce que l'observateur extérieur ne peut connaître.Rousseau, Émile
- Le vécu subjectif est irréductible à toute description en troisième personne.Nagel, « Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? »
Mais je suis le plus intéressé à me donner raison
- Je me raconte mes motifs de manière à me ménager : la mauvaise foi est le régime ordinaire du jugement sur soi.Sartre, L'Être et le Néant
- Ce que j'appelle mes raisons masque souvent des désirs dont j'ignore la source.Freud, Le Moi et le Ça
- Ignorant les causes de mes affections, je prends mes inclinations pour des décisions.Spinoza, Éthique
Le bon juge est celui qui accepte d'être jugé
- Le jugement moral suppose l'épreuve de la reconnaissance : il n'y a pas de tribunal privé.Hegel, Principes de la philosophie du droit
- Répondre de soi devant autrui est plus originaire que se juger soi-même.Levinas, Totalité et infini
- L'estime de soi véritable se soutient d'une sollicitude qui inclut le regard de l'autre.Ricœur, Soi-même comme un autre
Si nul ne se juge bien seul, la vie morale suppose-t-elle une communauté, ou suffit-il d'un ami sincère ?