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Lycée · Terminale · Philosophie

La conscience

L'existence humaine et la culture — Qu'est-ce que la conscience ? Programme de Terminale

À propos de cette page
Cette banque d'auteurs sur « La conscience » en terminale rassemble les thèses, les citations exactes et des paragraphes déjà rédigés, prêts à être replacés dans une dissertation. Au programme : Trois sens d'un même mot : ce qu'une introduction doit distinguer, Le cogito : première certitude ou simple forme vide ?, Qui suis-je ? La conscience et l'identité personnelle, Ce que la conscience ignore : le champ du non-conscient. Chaque entrée donne une thèse, son auteur et son œuvre, la citation à retenir, ce qu'elle permet de réfuter et le contresens à éviter. C'est la méthode des classes préparatoires : on révise des arguments, pas des résumés. Ressource gratuite proposée par un professeur particulier à Marseille pour préparer l'épreuve de philosophie en terminale.

27 thèses, 22 auteurs. Une entrée = une thèse, pas un auteur : le même philosophe revient pour des idées différentes. Chaque paragraphe est rédigé pour être replacé tel quel dans une copie.

Platon (Socrate) 428-348 av. J.-C.

Thèse

Apologie de Socrate · -395 · socratisme

La conscience de soi n'est pas un fait donné mais une tâche : l'examen de soi-même est ce qui fait la valeur d'une vie humaine.

« Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue. »

Avant d'être une donnée psychologique, la conscience de soi est une exigence. Socrate, devant ses juges, refuse d'abandonner son enquête au prix même de sa vie, parce qu'une existence qui ne se soumet jamais à l'examen reste celle d'un homme qui croit savoir sans savoir : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue. » L'inscription de Delphes, « connais-toi toi-même », n'est pas une invitation à l'introspection complaisante mais un ordre de mesurer son ignorance. C'est pourquoi la méthode socratique passe par autrui : c'est la question de l'interlocuteur qui arrache l'esclave du Ménon ou le général Lachès à leurs certitudes reçues. Le procès de 399 avant notre ère montre le prix politique de cette exigence : une cité peut condamner à mort celui qui l'oblige à se regarder. La portée de la thèse est décisive pour la dissertation : si la conscience de soi se conquiert, alors la question n'est jamais « ai-je une conscience ? » mais « jusqu'où l'ai-je exercée ? ».

Permet de réfuter — Le relativisme des sophistes, et Protagoras en particulier, pour qui il suffit de persuader sans avoir à s'examiner soi-même.

Piège — Faire de Socrate un partisan de l'introspection solitaire, alors que son examen est toujours dialogué et se fait par la réfutation d'autrui.

Aristote 384-322 av. J.-C.

Thèse

Éthique à Nicomaque, livre IX · -340 · aristotélisme

Tout acte de sentir ou de penser s'accompagne du sentiment que l'on sent ou que l'on pense, et ce redoublement fait le prix de la vie.

« Celui qui voit sent qu'il voit, celui qui entend sent qu'il entend, celui qui marche sent qu'il marche. »

La conscience n'a pas attendu Descartes pour être pensée, même si le mot manque aux Grecs. Aristote observe, au livre IX de l'Éthique à Nicomaque, que percevoir ne va jamais sans percevoir qu'on perçoit : « Celui qui voit sent qu'il voit, celui qui entend sent qu'il entend, celui qui marche sent qu'il marche. » Ce redoublement n'est pas un luxe théorique, il fonde une thèse morale : sentir qu'on vit, c'est éprouver que la vie est bonne, et c'est pourquoi l'ami est un autre soi-même, dans lequel je perçois une existence que j'approuve. Le contraste avec la tradition moderne est instructif : là où Descartes fera de la conscience le fondement d'une science, Aristote en fait un accompagnement de l'activité, inséparable du plaisir qu'elle procure. On tient là un argument précieux contre l'idée que la conscience serait d'abord une épreuve : chez Aristote, elle est ce par quoi l'existence se sait désirable, à condition que l'activité vécue en vaille la peine.

Permet de réfuter — Les thèses qui font de la conscience une invention tardive de la modernité, et Heidegger lorsqu'il réduit la conscience à un legs cartésien.

Piège — Prêter à Aristote une conscience de soi réflexive au sens cartésien : il décrit un sentiment qui accompagne l'acte, non un sujet qui se prend pour objet.

Descartes 1596-1650

Thèse

Méditations métaphysiques, II · 1641 · rationalisme

La conscience que j'ai de penser est la seule certitude que le doute le plus radical ne puisse atteindre : elle est le fondement de tout savoir.

« Je suis, j'existe, cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir, autant de temps que je pense. »

Descartes cherche un point fixe. Il révoque en doute les sens, qui trompent parfois et peuvent donc tromper toujours ; le monde extérieur, dont le rêve imite l'évidence ; jusqu'aux vérités mathématiques, qu'un dieu trompeur pourrait corrompre. Mais ce doute hyperbolique se heurte à une limite : pour être trompé, il faut être. « Je suis, j'existe, cela est certain ; mais combien de temps ? À savoir, autant de temps que je pense. » La conscience de soi n'est donc pas une connaissance parmi d'autres, elle est la première, et elle tient debout seule. Le passage de l'analyse du morceau de cire, dans la même Méditation, en tire la conséquence : chaque fois que je crois connaître un corps, c'est en réalité mon esprit que je connais, et je le connais mieux que lui. La portée est immense — toute la modernité philosophique, de Kant à Husserl, partira de ce sujet-fondement — mais elle est aussi son point faible : ce moi certain d'exister ne sait encore rien de ce qu'il est.

Permet de réfuter — Le scepticisme, celui de Montaigne comme celui des Anciens, qui soutient qu'aucune certitude ne résiste à l'examen.

Piège — Réduire le cogito à un raisonnement (« je pense donc je suis ») : Descartes y voit une intuition immédiate, saisie en un seul acte, non la conclusion d'un syllogisme.

Pascal 1623-1662

Antithèse

Pensées · 1670 · augustinisme, apologétique

Les hommes fuient la conscience de leur condition par le divertissement, parce que se voir soi-même est insupportable.

« Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. »

Pascal renverse l'éloge classique de la conscience de soi : si l'homme avait vraiment le goût de se connaître, il ne passerait pas sa vie à s'étourdir. « Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. » Le divertissement n'est pas le loisir : c'est une structure de l'existence, qui explique que le roi soit entouré de gens chargés de l'empêcher de penser à lui, que le chasseur préfère la chasse à la prise, que le joueur refuse l'argent sans le jeu. Ce que nous fuyons, c'est la conscience d'une condition mortelle et vide ; le mouvement nous en dispense. L'analyse a une portée redoutable pour le sujet moderne : le temps du repos, loin d'être celui de la lucidité, est précisément celui que nous organisons pour ne jamais l'avoir. Elle fournit l'antithèse la plus solide à toute thèse sur la prise de conscience libératrice : encore faudrait-il que nous la voulions.

Permet de réfuter — Descartes, et toute la tradition qui suppose que le sujet désire naturellement se connaître.

Piège — Confondre le divertissement pascalien avec le simple amusement : un travail acharné, une carrière politique ou même l'étude peuvent en être les formes les plus efficaces.

Pascal 1623-1662

Dépassement

Pensées · 1670 · augustinisme, apologétique

La conscience fait à la fois la misère de l'homme, qui se sait mortel, et sa grandeur, car l'univers qui l'écrase n'en sait rien.

« L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. »

Le même Pascal qui décrit la fuite devant soi en tire la dignité de l'homme. « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. » L'argument tient en deux temps : il ne faut pas que l'univers entier s'arme pour l'écraser, une vapeur, une goutte d'eau suffisent ; mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et que l'univers ne sait rien. La grandeur ne supprime pas la misère : elle en est faite. C'est pourquoi Pascal écrit aussi que la misère de l'homme est la misère d'un grand seigneur dépossédé, et qu'un arbre ne se connaît pas misérable. La formule est le modèle même du dépassement en dissertation : elle ne choisit pas entre la conscience-malheur et la conscience-privilège, elle montre que le malheur est le prix exact du privilège. Sur les sujets où la conscience semble faire obstacle au bonheur, elle déplace la question du bonheur vers la dignité.

Permet de réfuter — Les morales de la tranquillité, épicurienne ou stoïcienne, qui promettent une paix de l'âme que la conscience lucide rendrait impossible.

Piège — Citer le roseau pensant comme un éloge optimiste de l'homme : chez Pascal, il s'agit de convaincre le lecteur de sa disproportion, non de le rassurer.

Spinoza 1632-1677

Antithèse

Éthique, II, proposition 35, scolie · 1677 · rationalisme, déterminisme

Nous avons conscience de nos désirs et de nos actes, mais non des causes qui les déterminent : le sentiment de liberté naît de cette ignorance.

« Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres, opinion qui consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. »

Spinoza porte à la conscience une attaque plus fine que celle de l'inconscient : il n'en nie pas l'existence, il en conteste la portée. « Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres, opinion qui consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. » La conscience est donc un témoin véridique de ce que je fais et un témoin muet sur le pourquoi. L'image de la pierre, dans la lettre à Schuller, en donne la mesure : une pierre lancée qui aurait conscience de son mouvement se croirait libre de continuer. On voit l'usage possible en copie, car l'exemple n'a rien d'abstrait : celui qui choisit une carrière, un parti, un conjoint, éprouve sa décision comme sienne tout en ignorant la part qu'y prennent son milieu, son histoire et ses affects. La portée n'est pas fataliste : pour Spinoza, connaître les causes ne supprime pas le déterminisme, mais transforme une passion subie en action comprise.

Permet de réfuter — Descartes, pour qui la conscience de la volonté atteste une liberté infinie du libre arbitre.

Piège — Faire de Spinoza un pourfendeur de la conscience : il fait de l'idée adéquate, donc d'une conscience élargie, la voie même de la liberté.

Locke 1632-1704

Thèse

Essai sur l'entendement humain, II, 27 · 1690 · empirisme

Ce n'est ni le corps ni la substance mais la conscience, étendue par la mémoire, qui constitue l'identité de la personne.

« C'est la même conscience qui fait qu'un homme est le même à lui-même. »

Locke déplace la question de l'identité personnelle hors de la métaphysique de la substance. Un homme change de matière, d'idées, de caractère ; ce qui fait qu'il demeure la même personne, c'est qu'il peut rattacher à lui-même, par la conscience, des actes passés : « C'est la même conscience qui fait qu'un homme est le même à lui-même. » La thèse est délibérément juridique : « personne » est, dit Locke, un terme de tribunal, et l'on ne tient légitimement pour responsable que celui qui reconnaît l'acte comme sien. D'où l'examen du cas de l'homme ivre qui a tout oublié : les lois humaines le punissent parce qu'elles ne peuvent sonder les consciences, mais un juge qui verrait tout ne le condamnerait pas comme le même. L'exemple de la conscience d'un prince transportée dans le corps d'un savetier achève la démonstration : la personne suit la conscience, non le corps. La portée en est immense, de la responsabilité pénale aux débats contemporains sur la démence.

Permet de réfuter — Descartes et la tradition substantialiste, pour qui l'identité de la personne tient à celle d'une âme immatérielle.

Piège — Croire que Locke identifie personne et mémoire factuelle : il parle de la conscience qui s'approprie un acte, non d'un inventaire exhaustif de souvenirs.

Leibniz 1646-1716

Antithèse

Nouveaux Essais sur l'entendement humain, préface · 1704 · rationalisme

Il y a en nous à chaque instant une infinité de perceptions dont nous n'avons pas conscience, et qui pourtant déterminent nos états.

« Il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion. »

Bien avant Freud, Leibniz brise l'équation entre psychisme et conscience. « Il y a mille marques qui font juger qu'il y a à tout moment une infinité de perceptions en nous, mais sans aperception et sans réflexion. » L'exemple du bruit de la mer est resté célèbre : pour entendre le grondement de la vague, il faut bien entendre chaque goutte qui la compose, et pourtant aucune n'est perçue distinctement ; le tout est aperçu, les parties seulement perçues. De là une conséquence redoutable, que Leibniz tire lui-même : ces petites perceptions expliquent ces inclinations dont nous ne savons pas rendre raison, ces attraits et ces dégoûts qui nous paraissent surgir de nulle part. La conscience claire n'est donc que la crête d'une activité mentale continue. La portée est double : elle interdit de tenir l'introspection pour exhaustive, et elle fournit une alternative au modèle freudien, puisque l'écart entre perception et aperception est ici une différence de degré et non une instance séparée par le refoulement.

Permet de réfuter — Descartes et Locke, pour qui rien ne peut exister dans l'esprit sans que l'esprit en soit averti.

Piège — Traduire les petites perceptions par « inconscient freudien » : il n'y a chez Leibniz ni refoulement, ni désir, ni conflit psychique.

Hume 1711-1776

Antithèse

Traité de la nature humaine, I, 4, 6 · 1739 · empirisme, scepticisme

L'introspection ne rencontre jamais un moi, mais seulement des perceptions particulières qui se succèdent : le moi est une fiction de l'imagination.

« Ce ne sont rien d'autre qu'un faisceau ou une collection de perceptions différentes, qui se succèdent avec une rapidité inconcevable. »

Hume prend Descartes à son propre jeu : il applique à la conscience la méthode de l'observation intérieure et n'y trouve pas ce qu'on y annonçait. Quand il entre au plus intime de ce qu'il nomme lui-même, il tombe toujours sur une perception particulière — chaleur ou froid, lumière ou ombre, amour ou haine — jamais sur un moi qui les posséderait. Les hommes, écrit-il, « ne sont rien d'autre qu'un faisceau ou une collection de perceptions différentes, qui se succèdent avec une rapidité inconcevable ». L'unité que nous leur prêtons vient de l'imagination, qui glisse d'un état à l'autre comme sur un théâtre dont nous ne voyons jamais la scène. L'analogie est éclairante : la nation française reste la même sans qu'aucun de ses membres ne demeure, et nul n'y cherche une substance. La portée est double : Hume ruine le moi-substance, mais il ouvre aussi la voie aux conceptions relationnelles et narratives de l'identité que développeront Bergson puis Ricœur.

Permet de réfuter — Descartes et Locke, dont le premier pose une substance pensante et le second une continuité de conscience.

Piège — Conclure que Hume nie la conscience : il nie le moi comme chose, et décrit au contraire avec minutie le flux des états conscients.

Rousseau 1712-1778

Thèse

Émile, Profession de foi du vicaire savoyard · 1762 · philosophie des Lumières

La conscience morale est un sentiment inné et infaillible, antérieur au raisonnement, que la société peut étouffer mais non créer.

« Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre. »

Rousseau refuse de faire dériver la morale du calcul ou de l'éducation. Ce qui distingue le bien du mal en nous n'est pas un savoir mais un sentiment, immédiat et universel : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre. » L'argument est empirique autant que lyrique : partout, et dans les cultures les plus opposées, le spectacle de la cruauté gratuite révolte, et l'homme le plus corrompu conserve, dit Rousseau, le goût de la justice qu'il viole. Le vicaire savoyard y voit la preuve que le mal n'est pas naturel mais acquis, et que les préjugés seuls égarent une voix qui, laissée à elle-même, ne trompe jamais. La portée pédagogique est considérable : si la conscience est innée, éduquer n'est pas inculquer mais protéger. Sa limite est symétrique : une voix qui ne se discute pas ne peut ni se justifier devant autrui, ni rendre compte de ses propres variations historiques.

Permet de réfuter — Hobbes, pour qui le bien et le mal n'existent que par la convention et la loi du souverain.

Piège — Confondre la conscience morale rousseauiste avec la raison kantienne : chez Rousseau, c'est un sentiment, et il se méfie précisément des raisonnements qui l'étouffent.

Kant 1724-1804

Thèse

Anthropologie du point de vue pragmatique · 1798 · criticisme

Pouvoir dire « je » élève l'homme infiniment au-dessus des autres vivants : la conscience de soi fait de lui une personne et non une chose.

« Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. »

Kant ouvre son Anthropologie par une remarque décisive : « Posséder le Je dans sa représentation : ce pouvoir élève l'homme infiniment au-dessus de tous les autres êtres vivants sur la terre. » L'écart n'est pas de degré mais de nature — d'où l'adverbe « infiniment ». Kant y ajoute une observation d'une grande finesse : l'enfant parle longtemps de lui à la troisième personne avant de dire « je », et le jour où il le dit marque une naissance, celle d'une personne. Ce pouvoir a des conséquences morales immédiates : parce qu'il peut se rapporter à lui-même comme à un même sujet à travers ses changements, l'homme peut s'imputer ses actes, se promettre quelque chose, se tenir pour responsable. Une chose a un prix, rappelle Kant ailleurs, une personne a une dignité. La portée est donc directement pratique : c'est parce que l'homme dit « je » qu'on peut lui adresser un « tu dois », et cela vaut jusque dans le droit, qui ne punit que des sujets capables de se reconnaître dans leur acte.

Permet de réfuter — Les thèses qui ne voient entre l'homme et l'animal qu'une différence de degré, et Hume lorsqu'il dissout le moi dans le flux des perceptions.

Piège — En conclure que Kant croit à une connaissance transparente du moi : il affirme la dignité du « Je », non l'accès à sa nature.

Kant 1724-1804

Dépassement

Critique de la raison pure, Analytique transcendantale et Paralogismes · 1781 · criticisme

Le « Je pense » est la condition formelle de toute expérience, non une intuition du moi : je sais que je suis, je ne connais pas ce que je suis.

« Le « Je pense » doit pouvoir accompagner toutes mes représentations. »

Kant sauve le cogito et lui retire ce qu'il prétendait donner. « Le “Je pense” doit pouvoir accompagner toutes mes représentations » : sans cette unité, mes perceptions seraient une poussière d'états sans appartenance, et il n'y aurait pour moi aucune expérience. Mais cette unité est formelle : elle indique la condition sous laquelle des représentations sont miennes, elle ne me livre aucun objet. Croire que le « Je pense » me fait connaître une âme simple, immatérielle et immortelle, c'est ce que Kant nomme un paralogisme de la psychologie rationnelle : on glisse de l'unité logique du sujet à l'unité substantielle d'une chose. Je ne me connais, ajoute-t-il, que comme je m'apparais dans le sens interne, c'est-à-dire dans le temps, jamais tel que je suis en moi-même. La portée est d'une grande valeur en dissertation : elle fournit le dépassement standard entre Descartes et Hume, en distinguant la certitude d'exister, qui demeure, et la connaissance de soi, qui reste hors de portée.

Permet de réfuter — Descartes, qui conclut de la certitude du cogito à la connaissance du moi comme substance pensante.

Piège — Écrire que Kant « détruit le sujet » : il en fait au contraire la condition de toute objectivité, mais un sujet dont l'être nous échappe.

Hegel 1770-1831

Thèse

Esthétique, Introduction · 1835 · idéalisme allemand

L'homme est le seul être qui existe pour soi : il se dédouble, se contemple et se reconnaît dans les œuvres qu'il produit.

« L'homme est un être doué de conscience : il existe pour soi. »

Hegel formule, dans l'introduction de son Esthétique, la différence entre exister et exister pour soi. Les choses de la nature sont une seule fois, immédiatement ; l'homme, lui, se dédouble : il se fait objet pour lui-même par la pensée, et il se rend visible à lui-même en transformant le monde. Cette conscience de soi a donc deux voies, l'une théorique, l'autre pratique. La seconde est la plus féconde en dissertation : l'enfant qui jette des pierres dans la rivière et s'émerveille des ronds qu'elles dessinent cherche, dit Hegel, à retrouver dans l'eau l'empreinte de son propre acte. De l'artiste au maçon, l'homme se connaît dans ce qu'il fait plus sûrement que dans ce qu'il ressent. La portée est immense : elle déplace la connaissance de soi de l'introspection vers l'œuvre, et fournit une réponse aux objections de Comte contre l'observation intérieure. Elle ouvre aussi la question, que Hegel développera ailleurs, du regard des autres sur cette œuvre.

Permet de réfuter — Descartes et la tradition introspective, pour qui l'esprit se connaît directement, sans passer par l'extériorité de ses productions.

Piège — Illustrer cette thèse par n'importe quelle activité : Hegel parle d'une transformation qui laisse une marque durable, dans laquelle le sujet se reconnaît.

Hegel 1770-1831

Dépassement

Phénoménologie de l'esprit, Dialectique du maître et du serviteur · 1807 · idéalisme allemand

Une conscience de soi ne s'atteint qu'en étant reconnue par une autre conscience de soi : le rapport à soi passe par la lutte et le travail.

« La conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi. »

Contre le cogito solitaire, Hegel soutient que je ne peux me tenir pour un sujet que si un autre sujet me traite comme tel : « La conscience de soi est en soi et pour soi quand et parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi. » D'où une lutte : chacune exige la reconnaissance de l'autre, et le risque de la vie décide, l'une acceptant la servitude pour survivre. Mais le renversement fait toute la force du texte : le maître, reconnu par un être qu'il méprise, ne reçoit qu'une reconnaissance sans valeur, et jouit de choses qu'il ne produit pas ; le serviteur, en travaillant la matière, imprime sa forme au monde et y découvre sa propre puissance. C'est lui qui accède à une conscience de soi véritable. L'histoire des luttes pour l'émancipation, des révoltes serviles aux mouvements pour les droits civiques, en donne la traduction politique. La portée est décisive : la conscience de soi n'est pas un point de départ, c'est un résultat, et il est historique.

Permet de réfuter — Descartes, dont le sujet se fonde seul, sans avoir besoin d'autrui pour se savoir sujet.

Piège — Raconter la dialectique comme une fable sur la domination : l'enjeu est la reconnaissance et le travail, non la simple violence.

Marx 1818-1883

Antithèse

Contribution à la critique de l'économie politique, préface · 1859 · matérialisme historique

Ce n'est pas la conscience qui détermine l'existence sociale, mais l'existence sociale qui détermine la conscience.

« Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. »

Marx renverse l'ordre que la philosophie tenait pour acquis : « Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience. » Ce que je tiens pour mes idées personnelles — ma conception du mérite, du travail, de la propriété — est d'abord ce que la structure économique de mon époque rend pensable, et souvent ce qui sert les intérêts de la classe dominante. De là le concept d'idéologie : non pas un mensonge conscient, mais une représentation qui se donne pour universelle alors qu'elle est située. L'exemple historique est net : la naturalité de l'esclavage a paru évidente à des sociétés entières, y compris à leurs plus grands penseurs, tant que leur économie en dépendait. La portée est double. Critique d'abord : la conscience est suspecte en ses évidences mêmes. Mais aussi émancipatrice, car Marx maintient que la conscience de ces déterminations est le premier moment d'une transformation réelle des conditions qui les produisent.

Permet de réfuter — Hegel et l'idéalisme, pour qui c'est l'esprit et ses idées qui font l'histoire des sociétés.

Piège — Y lire un déterminisme mécanique : Marx parle d'un conditionnement qui laisse place à une prise de conscience et à une action collective.

Nietzsche 1844-1900

Antithèse

Le Gai Savoir, § 354 · 1882 · généalogie, philosophie du soupçon

La conscience n'est pas notre part la plus intime mais la plus grégaire : elle est née du besoin de communiquer et pense dans la langue du troupeau.

« La conscience n'est à proprement parler qu'un réseau de liens entre homme et homme. »

Nietzsche formule, au paragraphe 354 du Gai Savoir, l'une des hypothèses les plus dérangeantes sur la notion : la conscience s'est développée parce que l'homme, animal faible et menacé, avait besoin de se faire comprendre de ses semblables. « La conscience n'est à proprement parler qu'un réseau de liens entre homme et homme. » Elle croît donc avec le langage, et le langage est public : penser consciemment, c'est traduire son expérience dans les mots que tous partagent. La conséquence est vertigineuse — ce que je prends pour ma vie la plus intérieure est précisément ce qu'il y a en moi de moins singulier ; devenir conscient de soi, c'est se généraliser. L'exemple est à portée de main : une douleur, une émotion perdent leur relief dès qu'on les nomme avec les mots disponibles. La portée n'est pas de condamner la conscience mais d'en relativiser l'autorité : elle n'est qu'une petite part de notre vie, tardive, et Nietzsche ajoute que la plus grande activité de l'homme est inconsciente.

Permet de réfuter — Descartes, pour qui la conscience est ce que j'ai de plus propre et de plus immédiat.

Piège — Attribuer à Nietzsche un éloge de l'inconscient freudien : il parle d'instincts et de corps, non d'un refoulé structuré comme un langage.

Nietzsche 1844-1900

Antithèse

La Généalogie de la morale, seconde dissertation · 1887 · généalogie, philosophie du soupçon

La mauvaise conscience n'est pas une voix divine mais une cruauté empêchée de se décharger au-dehors et retournée contre soi.

« Tous les instincts qui ne se déchargent pas au-dehors se tournent vers l'intérieur : c'est là ce que j'appelle l'intériorisation de l'homme. »

À la voix céleste de Rousseau, Nietzsche substitue une histoire. Quand l'homme, contraint par la paix sociale, ne put plus décharger au-dehors ses instincts d'agression, ceux-ci durent se retourner : « Tous les instincts qui ne se déchargent pas au-dehors se tournent vers l'intérieur : c'est là ce que j'appelle l'intériorisation de l'homme. » Ainsi naît l'âme, et avec elle la mauvaise conscience, cette maladie par laquelle l'homme se fait souffrir lui-même. La généalogie poursuit en rattachant le sentiment de faute au rapport juridique du créancier et du débiteur : la dette impayée devient une faute, et ce que nous croyons entendre comme une voix morale est la mémoire d'une créance. L'exemple de l'ascétisme religieux le confirme à ses yeux : se punir, se mortifier, s'accuser sont des jouissances de la cruauté retournée. La portée est décisive sur les sujets de conscience morale : elle interdit de traiter le remords comme une preuve, puisqu'il pourrait n'être que l'écho d'une histoire de la contrainte.

Permet de réfuter — Rousseau et sa conscience-instinct divin, ainsi que la morale chrétienne qui tient le remords pour un signe de vérité.

Piège — Croire que Nietzsche appelle à supprimer toute conscience morale : il en fait une promesse ambiguë, à la fois maladie et gestation de quelque chose de nouveau.

Bergson 1859-1941

Thèse

L'Énergie spirituelle, « La conscience et la vie » · 1919 · spiritualisme

La conscience est mémoire et anticipation, donc choix : elle s'intensifie là où plusieurs actions sont possibles et s'éteint dans l'automatisme.

« Conscience signifie d'abord mémoire. »

Bergson donne à la notion un critère, ce qui est rare et précieux. « Conscience signifie d'abord mémoire » : une conscience qui ne retiendrait rien de son passé mourrait et renaîtrait à chaque instant. Mais elle est tout autant anticipation, tendue vers ce qui va venir. Retenir et prévoir ont une même fonction : choisir. D'où la loi que Bergson en tire : la conscience est d'autant plus vive que le nombre d'actions possibles est grand, et elle s'obscurcit à mesure que l'acte devient automatique. L'exemple est décisif et vérifiable : l'apprenti pianiste est tout conscience, chaque doigt lui coûte ; le virtuose ne pense plus à ses mains, et c'est le jour où une difficulté surgit que la conscience se rallume. De même, elle reparaît brutalement chez le marcheur qui trébuche. La portée est double : elle relie la conscience à la liberté sans passer par la métaphysique, et elle fournit, contre le mécanisme, un argument tiré de l'observation la plus banale.

Permet de réfuter — Les théories mécanistes de l'esprit, pour lesquelles la conscience n'est qu'un reflet sans fonction des processus cérébraux.

Piège — Réduire cette thèse à « la conscience, c'est le souvenir » : sans l'anticipation et le choix, la définition bergsonienne perd tout son ressort.

Freud 1856-1939

Antithèse

Introduction à la psychanalyse · 1917 · psychanalyse

Le psychisme ne se réduit pas au conscient : un inconscient dynamique, fait de représentations refoulées, détermine nos actes et nos symptômes.

« Le moi n'est pas maître dans sa propre maison. »

Freud présente sa découverte comme la troisième humiliation infligée à l'homme : après Copernic, qui a ôté à la Terre la place centrale, après Darwin, qui a ôté à l'homme son statut à part parmi les vivants, la psychanalyse lui apprend que « le moi n'est pas maître dans sa propre maison ». L'hypothèse s'impose par les faits qu'elle explique : le rêve, le lapsus, l'acte manqué, le symptôme hystérique restent inintelligibles tant qu'on s'en tient au conscient, et deviennent cohérents dès qu'on suppose un psychisme refoulé qui poursuit ses propres buts. Le cas des oublis significatifs est le plus accessible : on n'oublie pas au hasard un nom, un rendez-vous, un objet. L'inconscient n'est donc pas un simple non-conscient physiologique mais une instance dynamique, séparée de la conscience par une censure active. La portée est considérable, en thérapeutique comme en philosophie, mais elle pose aussitôt le problème de la responsabilité : si je ne suis pas maître chez moi, de quoi puis-je répondre ?

Permet de réfuter — Descartes et la thèse de la transparence de l'esprit à lui-même, qui ne laisse aucune place à un psychisme non conscient.

Piège — Présenter l'inconscient comme un simple réservoir de souvenirs oubliés : ce qui le définit est le refoulement, c'est-à-dire un conflit et une censure.

Husserl 1859-1938

Dépassement

Idées directrices pour une phénoménologie · 1913 · phénoménologie

La conscience n'est pas un contenant d'images intérieures : elle est intentionnalité, c'est-à-dire visée d'un objet qui n'est pas elle.

« Toute conscience est conscience de quelque chose. »

Husserl délivre la philosophie d'une image trompeuse, celle d'un esprit-boîte contenant des représentations qu'il faudrait ensuite comparer au monde. « Toute conscience est conscience de quelque chose » : percevoir, c'est percevoir un arbre, désirer, désirer quelque chose, se souvenir, se souvenir de quelque chose. La conscience n'a pas de contenu propre, elle est tout entière ce mouvement de visée, et c'est pourquoi la phénoménologie peut se donner pour programme de décrire les phénomènes tels qu'ils se donnent, sans présupposer une réalité derrière eux. L'exemple du cube est éclairant : je n'en vois jamais que trois faces, et pourtant c'est bien le cube que je vise, avec ses côtés cachés. La portée est double : elle dissout le faux problème du passage de l'intérieur à l'extérieur, qui tourmentait le cartésianisme, et elle fonde toute une descendance, de Sartre à Merleau-Ponty, pour qui la conscience est d'emblée au monde et non enfermée en elle-même.

Permet de réfuter — Le représentationnalisme issu de Descartes et de Locke, qui enferme d'abord la conscience dans ses idées avant de chercher un pont vers les choses.

Piège — Comprendre « intentionnalité » au sens moral d'intention, alors qu'il s'agit d'une structure de tout vécu, y compris involontaire.

Sartre 1905-1980

Dépassement

L'Être et le Néant · 1943 · existentialisme, phénoménologie

La conscience n'est pas une chose : elle est ce vide par lequel l'homme ne coïncide jamais avec ce qu'il est, et se fait lui-même.

« L'homme est un être pour lequel il est dans son être question de son être. »

Sartre tire de l'intentionnalité husserlienne une conclusion radicale : si la conscience est tout entière visée, elle n'a aucun contenu, elle n'est rien — un néant d'être au cœur de l'être. De là la formule : « L'homme est un être pour lequel il est dans son être question de son être. » Aucune essence ne le précède ; ce qu'il est, il a à l'être, et il ne peut jamais s'y reposer. L'exemple du café où l'on attend Pierre le montre : le lieu se creuse tout entier d'une absence, et ce néant est produit par une conscience. De même, celui qu'on dit timide ou lâche n'est pas timide comme une table est en bois : il l'est sur le mode de ne pas l'être, et rien ne l'empêche, au prochain instant, de se conduire autrement. La portée est vertigineuse et connue : l'homme est condamné à être libre, et l'angoisse est l'épreuve de cette liberté sans appui. Sa limite est que la situation, le corps, l'histoire semblent y peser peu.

Permet de réfuter — Les déterminismes psychologiques et sociaux, qui font du caractère ou du milieu une nature dont la conscience serait l'effet.

Piège — Traduire « la conscience est néant » par « elle n'existe pas » : elle existe comme distance à soi, c'est-à-dire comme le contraire d'une chose pleine.

Sartre 1905-1980

Antithèse

L'Être et le Néant, « La mauvaise foi » · 1943 · existentialisme, phénoménologie

L'inconscient freudien est une excuse : ce qu'on appelle refoulement est une mauvaise foi, mensonge à soi dont la conscience est l'auteur.

« Il joue à être garçon de café. »

Sartre oppose à Freud un argument de structure : pour refouler une représentation, la censure doit d'abord la discerner comme dangereuse, donc la connaître ; elle est ainsi conscience de ce qu'elle prétend ignorer. L'inconscient ne résout donc rien, il déplace le problème et, surtout, il fournit au sujet une excuse commode. Ce qui se passe réellement, c'est la mauvaise foi : un mensonge à soi où le menteur et le menti ne font qu'un, et qui suppose donc une conscience translucide se fuyant elle-même. L'exemple du garçon de café est resté célèbre : ses gestes trop vifs, sa voix trop empressée, la raideur appliquée de son corps — « il joue à être garçon de café », il se fait chose pour n'avoir plus à choisir. De même la femme qui laisse sa main dans celle de son compagnon en feignant de ne pas la sentir. La portée est morale : maintenir la responsabilité là où l'inconscient la dissoudrait, au prix d'une exigence que peu tiennent.

Permet de réfuter — Freud et l'hypothèse d'un inconscient séparé de la conscience par une censure qui agirait à l'insu du sujet.

Piège — Faire de la mauvaise foi une simple hypocrisie : l'hypocrite trompe autrui en le sachant, l'homme de mauvaise foi se trompe lui-même.

Merleau-Ponty 1908-1961

Dépassement

Phénoménologie de la perception · 1945 · phénoménologie

La conscience n'est pas un esprit logé dans une machine : elle est incarnée, et le corps propre est le point de vue depuis lequel il y a un monde.

« Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, ou plutôt je suis mon corps. »

Le dualisme cartésien laissait une énigme : comment une pensée sans étendue peut-elle mouvoir un corps et souffrir de ses blessures ? Merleau-Ponty refuse le problème en refusant sa prémisse. « Je ne suis pas devant mon corps, je suis dans mon corps, ou plutôt je suis mon corps. » Le corps propre n'est pas un objet parmi les objets : je ne peux ni en faire le tour, ni m'en éloigner, et c'est par lui que les choses ont un haut et un bas, un proche et un lointain. L'habitude le prouve : l'aveugle dont la canne est devenue un prolongement ne calcule pas, il sent le sol au bout du bâton ; l'automobiliste expérimenté sait la largeur de sa voiture comme il sait celle de ses épaules. Le phénomène du membre fantôme montre à l'inverse qu'un corps peut demeurer présent en l'absence de son organe. La portée est considérable : la conscience cesse d'être un spectateur du monde pour devenir une manière de l'habiter, ce qui désamorce à la fois le dualisme et le matérialisme réducteur.

Permet de réfuter — Descartes et le dualisme de l'âme et du corps, qui fait du corps une machine étendue distincte de la pensée.

Piège — En conclure que Merleau-Ponty réduit la conscience au corps : il récuse justement l'alternative entre un esprit pur et un organisme.

Levinas 1906-1995

Dépassement

Éthique et Infini · 1982 · phénoménologie, éthique

La conscience de soi n'est pas première : elle est mise en question par le visage d'autrui, qui m'oblige avant tout choix.

« Le visage est ce qui nous interdit de tuer. »

Levinas conteste le privilège que la philosophie accorde au retour sur soi. Ce qui ébranle réellement la conscience ne vient pas d'elle : c'est le visage d'autrui, qui se présente sans défense et, par sa nudité même, m'assigne. « Le visage est ce qui nous interdit de tuer. » Le visage n'est pas un objet à décrire — couleur des yeux, forme du nez — mais une expression qui parle avant tout discours et me constitue comme responsable. Cette responsabilité, souligne Levinas, ne procède d'aucun engagement que j'aurais pris : elle précède ma liberté, et c'est en cela qu'elle est éthique et non contractuelle. Sa philosophie porte la trace d'une expérience historique, celle d'un homme dont la famille fut anéantie pendant la Shoah, et dont toute l'œuvre s'emploie à penser ce que l'effacement du visage rend possible. La portée est un renversement complet de la notion : l'éthique devient philosophie première, et la conscience de soi n'est plus un fondement mais une position déjà contestée par la présence de l'autre.

Permet de réfuter — Descartes et Husserl, dont le sujet se constitue d'abord seul et ne rencontre autrui que dans un second temps.

Piège — Comprendre « visage » au sens physique ou psychologique : c'est une manière de se présenter qui excède toute image que je pourrais en former.

Thomas Nagel 1937-

Antithèse

Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? · 1974 · philosophie de l'esprit

Le caractère subjectif de l'expérience est irréductible à toute description objective : aucune science en troisième personne ne dira ce que l'on éprouve.

« Un organisme a des états mentaux conscients si et seulement s'il y a quelque chose que cela fait d'être cet organisme. »

Nagel propose en 1974 le critère le plus commode de la conscience : « Un organisme a des états mentaux conscients si et seulement s'il y a quelque chose que cela fait d'être cet organisme. » Il choisit la chauve-souris parce qu'elle est un mammifère, donc assez proche pour qu'on lui accorde une expérience, et qu'elle perçoit par écholocation, donc selon un mode qui nous est totalement étranger. Nous pouvons décrire complètement son système nerveux, la fréquence de ses cris, le traitement de leur écho : nous ne saurons toujours pas quel effet cela fait d'être elle. Et imaginer ce que ce serait pour nous de voler la nuit en criant ne nous apprend rien sur ce que c'est pour elle. La conclusion est un obstacle, non une doctrine spiritualiste : toute réduction du mental au physique laisse de côté le point de vue en première personne, qui est précisément ce qu'il fallait expliquer. La portée touche directement les débats actuels sur les animaux et sur les machines qui traitent de l'information sans rien éprouver.

Permet de réfuter — Les matérialismes réductionnistes qui identifient purement et simplement les états de conscience à des états cérébraux.

Piège — En faire un argument dualiste : Nagel ne postule pas une âme, il constate que nos concepts ne rendent pas compte de la subjectivité.

Ricœur 1913-2005

Dépassement

Soi-même comme un autre · 1990 · herméneutique, phénoménologie

Le soi ne se saisit pas par intuition directe mais par le détour du récit : l'identité personnelle est narrative et se maintient par la promesse.

« Le soi ne se connaît pas immédiatement, mais indirectement, par le détour des signes et des œuvres. »

Ricœur propose la sortie la plus élégante du conflit entre Descartes et Hume. Le premier posait un sujet transparent, le second ne trouvait qu'un flux : c'est le modèle de la connaissance qui est en cause. Le soi, écrit Ricœur, ne se connaît pas immédiatement, mais indirectement, par le détour des signes et des œuvres — récits, actions, témoignages d'autrui. De là sa distinction décisive : l'identité-idem, la mêmeté d'une chose qui ne change pas, ne convient pas à une personne ; l'identité-ipse, le maintien de soi, se joue dans la promesse, où je m'engage à répondre de moi demain alors même que j'aurai changé. Le personnage de roman en donne le modèle : il n'est rien d'autre que l'intrigue qui le traverse, et pourtant il est quelqu'un. La portée est considérable pour les sujets d'identité : elle explique qu'on puisse changer profondément sans cesser d'être soi, et elle fait de la constance une tâche éthique plutôt qu'une donnée métaphysique.

Permet de réfuter — Hume, dont la dissolution du moi rend inintelligible la responsabilité, et Descartes, dont l'intuition immédiate du soi est indéfendable.

Piège — Réduire l'identité narrative à « on se raconte des histoires » : le récit est ici un mode de connaissance et un engagement, non une fabulation.

Antonio Damasio 1944-

Dépassement

Le Sentiment même de soi · 1999 · neurosciences cognitives

La conscience émerge du corps : le cerveau cartographie sans cesse l'état de l'organisme, et de cette carte naît le sentiment d'être quelqu'un.

« Nous ne sommes pas des machines pensantes qui ressentent, nous sommes des machines à ressentir qui pensent. »

Damasio aborde la question par la clinique, et son résultat rejoint la phénoménologie par un tout autre chemin. Le cerveau, montre-t-il, établit en permanence une carte de l'état interne du corps ; quand un objet modifie cet état, il se forme le sentiment de ce qui arrive à un organisme, et c'est là le noyau du soi. D'où sa formule : « Nous ne sommes pas des machines pensantes qui ressentent, nous sommes des machines à ressentir qui pensent. » Le cas de Phineas Gage, ce contremaître dont une barre de fer traversa le lobe frontal en 1848 et qui, intelligence intacte, devint incapable de décider raisonnablement de sa vie, fournit l'argument décisif contre l'idéal d'une raison pure : sans émotion, le choix s'effondre. La portée est double. Elle enracine la conscience dans la biologie sans la réduire à un mécanisme, puisque le sentiment demeure le phénomène à expliquer ; et elle rejoint Merleau-Ponty contre Descartes, l'erreur de ce dernier étant, selon le titre même de Damasio, d'avoir séparé la pensée du corps.

Permet de réfuter — Descartes et le dualisme, ainsi que les conceptions purement computationnelles de l'esprit qui ignorent le corps et les émotions.

Piège — Croire que Damasio explique la conscience : il en décrit les conditions corporelles, ce qui laisse entière l'objection de Nagel sur le vécu subjectif.

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