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L'industrialisation et l'accélération des transformations économiques et sociales en France
Chemin de fer, banques, grands magasins, ouvriers et patronat, exode rural, Paris d'Haussmann (1848-1871) (programme d'histoire de 1re)
À propos de cette page
Les repères à connaître
16 repères. Chacun porte ce qu'il permet de dater ou d'expliquer : c'est ce qui fait la différence entre réciter et argumenter.
- 1836Adolphe et Eugène Schneider rachètent les forges du CreusotNaissance de l'un des grands empires industriels du siècle, modèle de la grande usine et du paternalisme.
- 11 juin 1842Loi sur les chemins de fer (« étoile de Legrand »)Elle fixe un réseau en étoile autour de Paris, construit par l'État et exploité par des compagnies privées.
- 1846-1847Crise agricole et industrielleLa dernière grande crise de type ancien, qui précède la révolution de 1848 et le démarrage de l'essor.
- 1852Fondation du Crédit mobilier par les Pereire ; Boucicaut s'associe au Bon MarchéNouvelle banque d'affaires et premier grand magasin : l'année où l'essor du Second Empire se met en place.
- Juin 1853Haussmann devient préfet de la SeineDébut des grands travaux de Paris, jusqu'à son renvoi en janvier 1870.
- 1855Première Exposition universelle de ParisLa France expose son industrie face au modèle britannique (Londres, 1851).
- 1859Conventions ferroviaires entre l'État et les six grandes compagniesL'État garantit un intérêt aux emprunts des lignes secondaires : le réseau se densifie.
- 1er janvier 1860Annexion des communes suburbaines : Paris passe de 12 à 20 arrondissementsElle intègre Belleville, Vaugirard ou La Villette et fixe les limites actuelles de la ville.
- 23 janvier 1860Traité de commerce franco-britanniqueFin des prohibitions, droits de douane plafonnés : le tournant libre-échangiste de l'Empire.
- 1861-1865Crise cotonnière liée à la guerre de SécessionPrivées de coton américain, les filatures de Normandie et d'Alsace ralentissent : l'industrie dépend du marché mondial.
- 1863Fondation du Crédit lyonnais par Henri GermainModèle de la banque de dépôts, suivi par la Société générale en 1864.
- 25 mai 1864Loi Ollivier supprimant le délit de coalitionLa grève n'est plus un délit en soi ; les syndicats restent interdits jusqu'en 1884.
- 1867Deuxième Exposition universelle de Paris ; loi du 24 juillet sur les sociétés anonymes ; chute du Crédit mobilierApogée et fragilités de la croissance impériale la même année.
- 1869Grèves de La Ricamarie (juin) et d'Aubin (octobre)La troupe tire sur des mineurs : la question sociale devient explosive.
- 1870Grèves du Creusot ; environ 17 500 km de voies ferréesLe paternalisme de Schneider est contesté ; le réseau a presque sextuplé en vingt ans.
- 10 mai 1871Traité de FrancfortLa perte de l'Alsace et de la Moselle ampute l'industrie textile (Mulhouse) et une partie de la sidérurgie.
Une industrialisation engagée avant 1848, qui s'accélère après 1852
La France n'entre pas dans l'industrie en 1848. Dès les années 1820-1840, la filature mécanique du coton s'installe en Normandie (Rouen), dans le Nord (Lille, Roubaix) et en Alsace (Mulhouse) ; la Compagnie des mines d'Anzin exploite le charbon du Nord ; la loi du 11 juin 1842 dessine les premières grandes lignes de chemin de fer. Mais la crise de 1846-1847, à la fois agricole (mauvaises récoltes, cherté du pain) et industrielle, puis les troubles de 1848 freinent cet élan.
À partir de 1852, la croissance s'accélère sous l'effet de trois facteurs. D'abord, l'or de Californie (découvert en 1848) et d'Australie (1851) accroît la masse monétaire et facilite le crédit. Ensuite, l'État se veut modernisateur : Napoléon III et plusieurs de ses conseillers, comme l'économiste Michel Chevalier, sont marqués par le saint-simonisme, doctrine héritée de Saint-Simon (1760-1825) qui confie aux producteurs, aux ingénieurs et aux banquiers le soin d'organiser la prospérité par la production, le crédit et les réseaux de communication. Enfin, une génération d'entrepreneurs (les frères Pereire, Paulin Talabot, Eugène Schneider) mobilise l'épargne pour financer rails, usines et immeubles.
L'essor n'est pas continu : la crise financière de 1857, la crise cotonnière de 1861-1865 et les difficultés de 1867 en marquent les à-coups. En 1871, le traité de Francfort (10 mai) enlève à la France l'Alsace et la Moselle, avec les usines textiles de Mulhouse et une partie de la sidérurgie lorraine.
Le chemin de fer, moteur de l'accélération
La loi du 11 juin 1842 fixe le plan d'un réseau en étoile autour de Paris, dit « étoile de Legrand », du nom du directeur des Ponts et Chaussées Victor Legrand. Elle associe l'État, qui acquiert les terrains et bâtit les ouvrages d'art, et des compagnies privées, qui posent la voie, fournissent le matériel et exploitent les lignes. Vers 1850, la France ne compte encore qu'environ 3 000 km de voies ferrées, loin derrière le Royaume-Uni.
Le Second Empire change d'échelle. Entre 1852 et 1857, les compagnies fusionnent en six grands réseaux : Nord (dominé par les Rothschild), Est, Ouest, Paris-Orléans, Paris-Lyon-Méditerranée (PLM, 1857) et Midi (contrôlé par les Pereire). Les concessions sont portées à 99 ans et, par les conventions de 1859, l'État garantit un intérêt aux obligations émises pour construire les lignes secondaires, moins rentables. Le réseau atteint environ 17 500 km en 1870.
Le rail entraîne toute l'économie. Il est le premier client de l'industrie lourde : rails, ponts métalliques, locomotives (Le Creusot en construit depuis 1838) et charbon, dont la production passe d'environ 4,5 à plus de 13 millions de tonnes entre 1850 et 1869. Il abaisse le coût et la durée des transports, unifie le marché national et favorise les spécialisations régionales : le vin du Languedoc gagne Paris et le Nord, le bétail des régions d'élevage alimente les villes. Il emploie des dizaines de milliers de terrassiers et de cheminots, et facilite les départs des ruraux vers les villes.
Banques, sociétés anonymes et libre-échange : le capitalisme se transforme
Avant 1850, la haute banque parisienne (Rothschild, Hottinguer, Mallet) finance surtout l'État et quelques grandes affaires à partir de capitaux familiaux. En novembre 1852, Émile et Isaac Pereire, anciens saint-simoniens, fondent la Société générale de Crédit mobilier, une banque d'affaires qui émet actions et obligations pour investir dans les chemins de fer (compagnie du Midi), la navigation (Compagnie générale transatlantique), le gaz ou l'immobilier parisien. Trop engagée dans des placements à long terme, elle s'effondre en 1867.
Une autre formule s'impose : la banque de dépôts, qui collecte l'épargne de nombreux clients grâce à un réseau de guichets et la prête à court terme. Le Crédit industriel et commercial (1859), le Crédit lyonnais, fondé à Lyon par Henri Germain (1863), et la Société générale (1864) en sont les modèles. La loi du 24 juillet 1867 permet de créer une société anonyme sans autorisation du gouvernement : le financement des entreprises par actions se généralise et la Bourse de Paris devient un rouage central de l'économie.
L'Empire choisit aussi l'ouverture. Le traité de commerce franco-britannique du 23 janvier 1860, négocié par Michel Chevalier et Richard Cobden, supprime les prohibitions et plafonne les droits de douane à 30 % de la valeur des produits, puis à 25 % à partir de 1864 ; des traités comparables suivent avec la Belgique, le Zollverein ou l'Italie. Conclu sans vote des députés, le traité est qualifié par ses adversaires de « coup d'État douanier » : les filateurs de Normandie et du Nord redoutent la concurrence anglaise, tandis que les industriels les plus modernes y voient un aiguillon. Les expositions universelles de Paris (1855 et 1867) mettent en scène cette ambition face au modèle britannique.
Grandes usines, petits ateliers et nouveaux commerces
L'industrie française juxtapose deux mondes. D'un côté, de grandes entreprises concentrées. Au Creusot (Saône-et-Loire), racheté en 1836 par Adolphe et Eugène Schneider, les hauts fourneaux, les forges et les ateliers produisent rails, locomotives, machines et navires ; l'usine emploie de l'ordre de 10 000 ouvriers vers 1870 et la ville se construit autour d'elle. En Lorraine, les de Wendel développent la sidérurgie autour d'Hayange ; dans le Nord, Roubaix et Tourcoing deviennent de grandes villes lainières, tandis que Mulhouse est la capitale du coton.
De l'autre, la petite production reste massive. À Lyon, la soie est tissée par des milliers de canuts travaillant à domicile pour des négociants, les soyeux ; à Paris, première ville industrielle du pays, la confection, l'ameublement ou les « articles de Paris » se fabriquent dans de petits ateliers. Dans les campagnes, le travail à domicile (tissage, dentelle, ganterie) complète les revenus agricoles. Ce dualisme n'est pas seulement un retard : il correspond à une industrie de qualité, fondée sur le savoir-faire.
Le commerce se transforme lui aussi. En 1852, Aristide Boucicaut s'associe au Bon Marché, rue de Sèvres ; suivent les Grands Magasins du Louvre (1855), le Bazar de l'Hôtel de Ville (1856), le Printemps (1865) et la Samaritaine (1870). Ces grands magasins inventent l'entrée libre, les prix fixes et affichés, la faible marge compensée par le volume des ventes, les soldes et la vente par catalogue. Ils écoulent auprès de la bourgeoisie urbaine les produits d'une industrie qui fabrique désormais en série, surtout dans le textile et la confection.
Des campagnes encore majoritaires, mais en mouvement
Malgré l'essor industriel, la France reste un pays rural. Au recensement de 1851, environ trois Français sur quatre vivent dans une commune de moins de 2 000 habitants agglomérés ; en 1872, c'est encore plus de deux sur trois. Les agriculteurs représentent environ la moitié de la population active. La population rurale atteint son maximum vers le milieu du siècle.
Le Second Empire est souvent présenté comme un âge d'or des campagnes : les prix agricoles sont élevés, le chemin de fer ouvre de nouveaux débouchés, les engrais et le drainage progressent dans les régions riches (Bassin parisien, Nord). Mais les progrès sont inégaux : dans les régions de petite propriété et de sols pauvres (Massif central, Bretagne, Alpes), la terre ne nourrit pas tous les bras.
L'exode rural prend d'abord la forme de migrations temporaires : chaque printemps, les maçons de la Creuse partent pour les chantiers de Paris et de Lyon et rentrent l'hiver ; l'ancien maçon Martin Nadaud en fait le récit dans ses Mémoires de Léonard, ancien garçon maçon (1895). Peu à peu, les départs deviennent définitifs, vers Paris, Lyon, Marseille, Saint-Étienne ou les villes du Nord. Le déclin du travail à domicile rural, concurrencé par l'usine, pousse dans le même sens.
La part de la population urbaine passe ainsi d'environ 25 % en 1851 à environ 31 % en 1872. Cette urbanisation reste lente : au Royaume-Uni, les citadins sont majoritaires dès le recensement de 1851.
Paris transformé par Haussmann (1853-1870)
Nommé préfet de la Seine en juin 1853, Georges Eugène Haussmann conduit, jusqu'à son renvoi en janvier 1870, les grands travaux voulus par Napoléon III. Le Paris de 1850 est une ville de ruelles étroites et surpeuplées, un peu plus d'un million d'habitants en 1851, frappée par le choléra en 1832 et en 1849.
Trois objectifs se combinent. Circuler : de larges percées (boulevards de Strasbourg et de Sébastopol, boulevard Saint-Michel, prolongement de la rue de Rivoli) relient les gares entre elles et au centre. Assainir : l'ingénieur Eugène Belgrand amène l'eau de source par aqueduc (la Dhuis, 1865) et construit un vaste réseau d'égouts ; Jean-Charles Alphand aménage les bois de Boulogne et de Vincennes, le parc des Buttes-Chaumont (1867) et de nombreux squares. Embellir : façades alignées en pierre de taille, perspectives monumentales, Opéra de Charles Garnier commencé en 1861. Les larges avenues facilitent aussi le passage des troupes, motif souvent invoqué dont les historiens discutent l'importance.
Le 1er janvier 1860, Paris annexe tout ou partie des communes situées entre le mur des Fermiers généraux et l'enceinte de Thiers (Belleville, Vaugirard, La Villette, Montmartre…) : la ville passe de 12 à 20 arrondissements et compte environ 1,7 million d'habitants en 1861. Financés par l'emprunt et des procédés contestés, les travaux font scandale : en 1868, Jules Ferry publie Les Comptes fantastiques d'Haussmann.
Les conséquences sociales sont profondes. Démolitions et hausse des loyers repoussent les ouvriers du centre vers l'est et la périphérie (Belleville, La Villette), tandis que la bourgeoisie s'installe dans les beaux quartiers de l'ouest. La ségrégation, jusque-là surtout verticale (les plus modestes aux étages élevés d'un même immeuble), devient aussi horizontale, par quartiers. Les chantiers font vivre des dizaines de milliers d'ouvriers du bâtiment, souvent venus des campagnes.
Ouvriers et patrons : la question sociale
Le monde ouvrier grandit mais reste hétérogène : ouvriers qualifiés des ateliers parisiens, mineurs, ouvrières et enfants du textile, terrassiers et manœuvres. La loi du 22 mars 1841 n'interdit le travail qu'aux enfants de moins de 8 ans, et seulement dans les établissements de plus de 20 ouvriers ; le décret du 9 septembre 1848 plafonne la journée à 12 heures dans les manufactures. Le logement est cher et insalubre. Le livret ouvrier, renforcé par la loi du 22 juin 1854, permet de contrôler les déplacements du travailleur.
Face à cette question sociale, une partie du patronat répond par le paternalisme : au Creusot, Schneider finance écoles, hôpital, caisses de secours et logements ; à Mulhouse, la Société mulhousienne des cités ouvrières, fondée en 1853, permet aux ouvriers d'acheter leur maison. Ces œuvres améliorent la vie ouvrière mais visent aussi à fixer, discipliner et moraliser la main-d'œuvre. Des réformateurs proposent d'autres voies : Frédéric Le Play (Les Ouvriers européens, 1855), ou le fouriériste Jean-Baptiste Godin, qui bâtit le Familistère de Guise à partir de 1859.
Les ouvriers s'organisent. Les sociétés de secours mutuels, encadrées par le décret du 26 mars 1852, se multiplient. En février 1864, le Manifeste des Soixante, signé par des ouvriers parisiens dont le ciseleur Henri Tolain, réclame l'émancipation sociale des travailleurs. La loi du 25 mai 1864 supprime le délit de coalition : la grève n'est plus un délit en soi, mais les syndicats restent interdits (tolérés à partir de 1868, autorisés en 1884). Le 28 septembre 1864 naît à Londres l'Association internationale des travailleurs. À la fin de l'Empire, les grèves se multiplient : à La Ricamarie (juin 1869) puis à Aubin (octobre 1869), la troupe tire sur des mineurs, faisant chaque fois plus d'une dizaine de morts ; au Creusot, les grèves de 1870 défient Schneider.
Débats historiographiques et pièges
Révolution ou industrialisation ? L'expression « révolution industrielle », employée par l'économiste Adolphe Blanqui dès 1837 puis popularisée par l'Anglais Arnold Toynbee (1884), suggère une rupture brutale. Pour la France, les historiens préfèrent souvent parler d'industrialisation : un processus progressif, commencé avant 1848 et poursuivi après 1871. En 1960, l'économiste américain Walt W. Rostow plaçait le « décollage » (take-off) français vers 1830-1860 ; en 1978, Patrick O'Brien et Çağlar Keyder ont soutenu que la France avait suivi une voie différente de celle du Royaume-Uni plutôt qu'elle n'était « en retard » : croissance démographique faible, agriculture paysanne, industrie de qualité, niveau de vie comparable.
Quel rôle pour l'État ? L'Empire impulse (concessions, garanties d'intérêt, grands travaux, traité de 1860) mais ne produit pas : ce sont des compagnies et des banques privées qui construisent et investissent.
- Faire de la France de 1870 une société ouvrière : les ruraux restent nettement majoritaires.
- Confondre la loi de 1864 (fin du délit de coalition) avec celle de 1884 (liberté syndicale).
- Réduire Haussmann à un urbanisme « contre les barricades » : hygiène, circulation et prestige pèsent au moins autant.
- Confondre le Crédit mobilier (banque d'affaires, 1852) et le Crédit foncier (prêts hypothécaires, 1852).
- Présenter le traité de 1860 comme un libre-échange total : il abaisse les droits de douane sans les supprimer.
- Raconter ici la vie politique (coup d'État, plébiscites) : elle relève du chapitre sur la Deuxième République et le Second Empire.
- Engagée dès les années 1820-1840, l'industrialisation française s'accélère après 1852 : or, crédit, État saint-simonien, entrepreneurs.
- Le chemin de fer (loi de 1842, six grandes compagnies, conventions de 1859) passe d'environ 3 000 à 17 500 km entre 1850 et 1870 et entraîne mines et sidérurgie.
- Le capitalisme se transforme : Crédit mobilier (1852), banques de dépôts (Crédit lyonnais, 1863), loi sur les sociétés anonymes (1867), traité de libre-échange avec le Royaume-Uni (1860).
- L'industrie reste duale : grandes usines (Le Creusot, Schneider) et petits ateliers (canuts lyonnais, articles de Paris) ; les grands magasins (Bon Marché, 1852) inventent le commerce moderne.
- La France reste rurale (plus des deux tiers de la population en 1872), mais l'exode rural commence, d'abord saisonnier.
- Haussmann (1853-1870) perce, assainit et embellit Paris, qui passe à 20 arrondissements en 1860 ; les ouvriers sont repoussés vers l'est.
- La question sociale s'impose : paternalisme patronal, loi du 25 mai 1864 sur les coalitions, grèves de 1869-1870.
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