Être dépourvu de libre arbitre, c’est ne pouvoir choisir ni ses actes ni leurs mobiles ; la formule range les personnages du côté de l’animal, et leur retire toute profondeur morale. Le sujet demande si cette définition, forgée par l’auteur contre ses détracteurs, correspond aux deux figures que le roman construit sur trente-deux chapitres.
Le roman se contente-t-il de montrer deux instincts, ou fabrique-t-il malgré lui des personnages ?
Le plan en trois parties
Le roman justifie longuement la formule
- La première étreinte se passe de toute parole : elle est présentée comme un événement des corps, sans le moindre échange de sentiment.la fin du chapitre VI, la première étreinte
- La séduction commence par une fascination purement physique : Thérèse examine une force, une masse, une nuque.Thérèse détaillant le corps de Laurent, chap. V
- L’éveil du désir est rapporté à l’hérédité : ce qui éclate en elle est décrit comme le sang de sa mère.l’explosion des instincts de Thérèse, chap. VII
Le récit dément pourtant la formule à mesure qu’il avance
- Thérèse analyse sa propre vie, nomme son mensonge et reconstitue les années de dissimulation : une brute ne se raconte pas ainsi.la confidence de Thérèse à Laurent, chap. VII
- Laurent devient un être d’imagination malgré lui : quel que soit le modèle, sa main reproduit le visage du noyé.les têtes peintes par Laurent, chap. XXV
- L’hypocrisie suppose une conscience aiguë du regard d’autrui : Thérèse mesure exactement l’aveuglement de son entourage.Thérèse expliquant à Laurent que les habitués ne voient rien, chap. VII
La formule est une consigne de lecture plutôt qu’une description
- En niant le libre arbitre, Zola interdit au lecteur la sortie confortable de l’indignation et l’oblige au regard clinique du parcours.la définition des personnages dans la préface de 1868
- La formule sert une stratégie de défense : elle répond à l’accusation d’immoralité en revendiquant la neutralité du savant.le programme d’étude des tempéraments, préface de 1868
- Le roman lui-même nuance cette animalité : il décrit une période où le crime procure aux amants un apaisement qu’ils savourent consciemment.l’apaisement des amants après le meurtre, chap. XVI
Dans Germinal, Zola nommera encore « la bête humaine » la part d’instinct de ses personnages : cette insistance à animaliser l’homme ne trahit-elle pas, à l’inverse, une pensée de la responsabilité collective ?