Est « scientifique » une démarche qui observe, isole des variables, formule une hypothèse et la vérifie sans intervenir ; la littérature, elle, invente et met en forme. Le sujet confronte la revendication d’objectivité de Zola à la matière hautement romanesque de son livre : un adultère, un meurtre, des spectres.
Le roman fait-il œuvre de science, ou emprunte-t-il à la science une autorité et une méthode d’écriture ?
Le plan en trois parties
Le roman se donne tous les signes du protocole expérimental
- Le dispositif est celui d’une expérience : un lieu clos, relevé avec une précision de géomètre, où l’on va introduire une variable et observer.la description liminaire du passage, chap. I
- La Morgue offre l’image littérale de la méthode : un lieu public où l’on vient regarder des corps, gratuitement et sans détourner les yeux.la Morgue comme spectacle populaire, chap. XIII
- Laurent y pratique lui-même une forme d’expertise froide sur le cadavre qu’il a produit : il constate le résultat de son acte.Laurent devant le corps exposé, chap. XIII
Mais le roman produit ce qu’aucune science ne produit : la terreur
- La seconde moitié du livre bascule dans le fantastique : un mort occupe physiquement la place laissée entre les époux.le cadavre couché entre Thérèse et Laurent, chap. XXII
- Le roman ménage des coups de théâtre dignes d’une scène : une phrase d’accusation interrompue, aussitôt retournée en compliment.la phrase tracée sur la table, chap. XXVII
- Le dénouement est composé pour l’effet : chute simultanée, symétrie parfaite, image finale. Aucun compte rendu n’a de dernière scène.la mort des deux époux, chap. XXXII
La science est la métaphore fondatrice d’un art nouveau
- Dire « science », c’est arracher le roman au tribunal de la morale et fonder une légitimité neuve pour représenter le corps et le crime.la comparaison du romancier et du chirurgien, préface de 1868
- Le roman se dote de ses propres lois, physiologiques plutôt que morales : l’état des personnages s’explique par un rapport de forces entre les nerfs et le sang.l’équilibre des nerfs et du sang, chap. XXII
- Mais l’écriture elle-même trahit la fiction : le lieu observé est aussitôt chargé d’une valeur menaçante que nul relevé ne justifie.le passage comparé à un coupe-gorge, chap. I
Claude Bernard, dont Zola s’inspirera, distinguait l’observation de l’expérimentation : le romancier peut-il jamais être autre chose qu’un expérimentateur qui truque son expérience ?