Le remords est le retour douloureux de la conscience sur une faute reconnue comme telle ; il suppose donc un jugement moral intérieur. Zola affirme pourtant avoir écrit un roman sans âme : le sujet oppose cette déclaration à la souffrance visible des deux coupables.
Ce que le roman met en scène est-il un remords, ou un désordre nerveux qui en prend l’apparence ?
Le plan en trois parties
Le texte refuse explicitement le remords
- La préface écarte la notion : sans libre arbitre, il n’y a pas de faute reconnue, donc pas de repentir possible.le programme de la préface de 1868
- Le roman décrit au contraire, après le meurtre, une période de satisfaction : le crime a rendu aux amants une forme de paix.l’apaisement qui suit le meurtre, chap. XVI
- Leur plainte ne porte jamais sur la victime mais sur leur propre repos : c’est une gêne, non une conscience.le mort qui occupe la place dans le lit, chap. XXII
Mais tout se passe comme s’il existait
- La plaie qui refuse de guérir joue le rôle exact d’une conscience : elle rappelle la faute au moment où l’on veut l’oublier.la morsure au cou de Laurent, chap. XI
- La main du peintre produit malgré lui le visage de sa victime : l’involontaire accuse mieux que la parole.les toiles de Laurent, chap. XXV
- Le corps de Thérèse refuse à son tour ce qu’il a engendré : elle expulse l’enfant comme on expulse une faute.la grossesse interrompue, chap. XXX
L’invention du roman : un remords sans conscience
- Zola transfère au système nerveux une fonction morale : c’est le corps qui juge, faute d’âme pour le faire.les personnages dominés par leurs nerfs, préface de 1868
- Ce déplacement rend la punition plus totale : on peut faire taire une conscience, on ne fait pas taire un déséquilibre du sang.le rapport de forces entre les nerfs et le sang, chap. XXII
- L’objet de ce remords sans nom est pourtant précis : Laurent désigne lui-même, devant le cadavre, ce qu’il a produit.Laurent devant le corps exposé, chap. XIII
Si la punition n’a plus besoin de conscience, le roman peut-il encore être dit moral ?