L'« âme » désigne ici l’intériorité morale : conscience, scrupule, sentiment durable, tout ce que le roman d’analyse explore depuis La Princesse de Clèves. Le sujet suppose que la retirer pourrait priver le texte de profondeur, et demande si c’est bien ce qui se produit.
Le refus de l’âme prive-t-il le roman de profondeur, ou lui permet-il d’en inventer une autre ?
Le plan en trois parties
Une réduction apparente
- Aucun scrupule ne précède le crime : l’idée du meurtre est exposée comme une simple remarque sur les hasards de la vie, sans le moindre débat moral.l’allusion de Laurent aux accidents quotidiens, chap. IX
- L’auteur revendique cette suppression comme le principe même du livre : il traite des constitutions, non des consciences.le programme de la préface de 1868
- Les personnages ne progressent pas moralement : ils s’usent l’un contre l’autre, sans rien apprendre de leur faute.l’usure du couple après le mariage, chap. XXVIII
Une intériorité déplacée dans le corps
- Le corps devient le lieu du tourment : une plaie mal refermée suffit à rappeler le crime plus sûrement qu’une conscience.la morsure au cou de Laurent, chap. XI
- L’hallucination joue le rôle que tenait le remords : elle occupe la place, littéralement, et ne laisse aucun repos.la place vide entre les époux, chap. XXII
- Mme Raquin, privée de tout, devient la seule conscience du livre : une idée fixe qui tourne sans fin dans un corps immobile.l’idée qui broie le cerveau de la paralytique, chap. XXVI
Un appauvrissement volontaire, qui est un gain de netteté
- Ôter l’âme, c’est rendre visible ce que le roman psychologique masquait : la part du corps dans la passion, objet même du parcours.les personnages dominés par leurs nerfs, préface de 1868
- Le lecteur, privé de consolation morale, est contraint à un regard neuf : la privation est un effet de lecture, non une pauvreté.la scène finale du roman, chap. XXXII
- Le roman gagne une causalité rigoureuse : les états des personnages s’expliquent par un rapport de forces mesurable, non par des humeurs.l’équilibre des nerfs et du sang, chap. XXII
Vingt ans plus tard, la psychanalyse fera elle aussi du corps le lieu d’une vérité que la conscience ignore : Zola en a-t-il été, à sa manière, le précurseur ?