Le mot théâtral a deux sens qu’il faut séparer : ce qui est spectaculaire, appuyé, fait pour être vu, et ce qui relève proprement du théâtre, c’est-à-dire du conflit joué devant un public. La tension du sujet vient de ce que la pièce refuse presque tout ce qui passe pour théâtral — action, intrigue, événement — alors même qu’elle ne contient rien d’autre qu’un affrontement.
Une querelle née d’une simple intonation et privée d’intrigue peut-elle constituer une matière proprement théâtrale ?
Le plan en trois parties
Une dispute qui semble refuser tout ce que l’on attend du théâtre
- La cause du conflit est si mince qu’elle paraît interdire l’action dramatique : l’expression proverbiale qui donne son titre à la pièce désigne d’avance le litige comme négligeable.la locution du titre, mouvement 3, dans la bouche de celui qui conteste le grief
- Le texte se donne comme un flux continu, sans actes ni scènes, presque sans didascalies : rien n’y balise une progression dramatique classique.les rares indications scéniques, réduites à quelques mots sur le ton ou l’attitude
- Les personnages sont réduits à des initiales, sans nom, sans passé consistant, sans corps décrit : ils ne peuvent ni être incarnés ni être jugés comme des caractères.la distribution réduite à des sigles, sans nom, ni âge, ni profession
Pourtant la pièce est un conflit pur, et le conflit est le principe même du théâtre
- Tout commence par une mise en demeure : un homme somme l’autre de s’expliquer, et cette exigence installe immédiatement un rapport de forces, moteur reconnu de l’agôn.les toutes premières répliques, mouvement 1 : H.1 réclame un motif sans exposition préalable
- L’aveu de la cause fonctionne comme un coup de théâtre miniature : il ne dénoue rien, il relance et fait basculer les positions.l’aveu de la cause, mouvement 2 : H.2 rapporte un compliment d’usage de trois mots
- L’arrivée des voisins convoqués introduit un renversement de dispositif : la scène se transforme en tribunal improvisé, avec ses témoins et son verdict.la convocation des témoins, mouvement 6 : des voisins sont appelés sur le plateau
Plus encore, seul le théâtre pouvait faire exister ce que la pièce cherche à montrer
- Le rejeu de la réplique litigieuse est un geste proprement scénique : il faut reproduire un ton pour que l’offense devienne perceptible, ce qu’aucun récit ne permettrait.la tentative de reproduire le ton, mouvement 4, et la contestation de sa justesse
- La scène donne corps à ce que Sarraute appelle les mouvements intérieurs : la voix, le souffle, le silence deviennent les instruments d’une exploration de l’infime.la description de l’instant blessé, mouvement 7 : images et comparaisons pour un mouvement intérieur
- Le spectateur n’est pas devant un spectacle, il est assigné à la place du témoin que les personnages réclament : la théâtralité est ici une convocation.la parole en présence des témoins, mouvement 6 : l’affrontement se déguise en exposé raisonnable
Faut-il alors considérer que le théâtre le plus dépouillé est aussi le plus théâtral, parce qu’il ne subsiste en lui que la présence de deux paroles qui s’affrontent ?